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Nanette Maupertuis : « La région est l’échelon le plus pertinent pour le projet politique européen »


Rédigé par Nicole Mari le Samedi 9 Juin 2018 à 23:20 | Modifié le Samedi 9 Juin 2018 - 23:27


Forte inquiétude. C'est le sentiment général qui domine à Sofia en Bulgarie où s'est tenue, les 6 et 7 juin, la 19eme conférence de la Commission COTER du Comité européen des régions pour débattre du projet de budget post-2020 de l'Union européenne (UE). En cause : les coupes sombres prévues dans la future politique de cohésion territoriale européenne (COTER) et la Politique agricole commune (PAC). Autre souci d'envergure : la conditionnalité et la recentralisation des aides vers les Etats-membres qui pourraient sonner le glas de l'Europe des régions. En début de session, la représentante de la Collectivité territoriale de Corse (CTC), Nanette Maupertuis, conseillère exécutive en charge des affaires européennes, présidente de l'Agence du tourisme et membre du Comité des régions, a été nommée rapporteur d'un dossier majeur : le règlement de la coopération territoriale européenne, dossier qui pèse près de 9,6 milliards €. Elle décrypte, pour Corse Net Infos, les enjeux et les menaces qui pèsent sur les régions.


Nanette Maupertuis, conseillère exécutive en charge des affaires européennes, présidente de l'Agence du tourisme et membre du Comité des régions, représentait la Collectivité de Corse à Sofia en Bulgarie.
Nanette Maupertuis, conseillère exécutive en charge des affaires européennes, présidente de l'Agence du tourisme et membre du Comité des régions, représentait la Collectivité de Corse à Sofia en Bulgarie.
- Quel est votre sentiment après votre désignation comme rapporteur du règlement de la coopération territoriale ?
- Je suis ravie que mes collègues du Comité des régions et de la Commission COTER m'aient désignée. C’est, d'abord, un honneur. C'est, ensuite, très important pour les régions européennes, à l'heure où se définit la politique de cohésion après 2020, qu'un élu, issu d'une région insulaire, périphérique et montagneuse, puisse travailler sur le document qui a été proposé par la Commission européenne le 29 mai dernier. Notre objectif est d’essayer de peser sur le prochain règlement qui guidera l'ensemble de la politique de coopération territoriale européenne après 2020.
 
- Ce règlement est-il important ?
- Oui ! Il est très important ! La coopération territoriale européenne couvre, depuis sa création, la politique de coopération transnationale, c'est-à-dire entre États, la politique de coopération inter-régionale, donc entre régions, et la politique de coopération transfrontalière stricto sensu. Différentes échelles de coopération sont concernées. Un exemple parlant est le programme INTERREG et le programme MED auxquels la Corse participe. Il semblerait, aujourd'hui, qu'une partie de la politique de coopération maritime, notamment INTERREG, bascule dans la coopération transnationale.
 
- Qu'est-ce que cela signifie ?
- Cela veut dire que le programme INTERREG risque de fortement évoluer. La Corse étant une ile, cela nous concerne directement. Par exemple, la coopération entre la Corse et la Sardaigne pourrait être obligée de passer par les Etats, c’est-à-dire par la coopération entre la France et l'Italie. Si c’était le cas, notre projet entrerait en concurrence avec celui d'autres régions. Comme nous ne savons pas ce qu'il va advenir, il faut être très vigilants. Avec le Comité des régions, nous allons nous battre pour que la coopération maritime reste dans la coopération transfrontalière. Par ailleurs, INTERREG Europe risque de disparaître. Nous devons veiller à ce que tous les outils de coopération actuels soient préservés.

- Est-ce l'illustration d'une autre crainte : la recentralisation vers les États-membres ?
- C'est globalement ce qui se dessine pour l'ensemble de la politique de cohésion, mais aussi pour l'ensemble de la politique agricole commune (PAC) qui ne relève pas de la politique de coopération. Non seulement les volumes financiers sont en baisse, mais en plus la tendance est à la recentralisation vers les États. C'est assez inquiétant parce que ce sont les États qui géreraient les enveloppes, en particulier celle de la politique de cohésion. La France devrait se voir allouer 16 milliards € à ce sujet. La bonne nouvelle, qui ressort des débats de ces derniers mois et dans lesquels je suis intervenue à plusieurs reprises, c'est que l'UE va essayer d'aider le maximum de régions.
 
- De quelle façon ?
- En élargissant une catégorie de régions retenues. Les régions en transition, dont la Corse fait partie, couvriront un intervalle de PIB (Produit intérieur brut) par habitant situé entre 75% et 100%, 100 étant la moyenne communautaire. Au-dessus, l'UE considère que la région est riche et n'a plus droit à un certain nombre de fonds. Aujourd'hui, cette 2ème tranche, dite de transition, se situe entre 75% et 90% du PIB. En l'élargissant à 100, elle englobera plus de monde. La plupart des régions françaises, mis à part l'île de France et Rhône-Alpes, émargeront sur ce fonds. La concurrence sera, donc, très forte entre régions. Il faut voir maintenant quels critères retiendra la Commission.
 
- Vont-ils changer ?
-  On ne sait pas encore. Rien n'est stabilisé. Le premier critère restera sûrement le PIB, mais il pèsera moins dans la balance. Autre critère, le niveau d'éducation dans la région, le taux de chômage, mais aussi l'impact environnemental des politiques avec des mesures comme l'empreinte carbone. Pour certaines régions très exposées à la crise migratoire, s’y ajoutera le nombre de migrants qui arrivent et doivent être intégrés. Les règlements, qui seront votés tout au long de la période 2018-2019, sont très importants. L'avis qu'avec mes collègues du Comité des régions, je donnerai sur la politique de coopération territoriale européenne, sera, lui aussi, fondamental.

Nanette Maupertuis, entourée de ses collégues italien et français, visitant le chantier du métro de Sofia financé par l'Europe.
Nanette Maupertuis, entourée de ses collégues italien et français, visitant le chantier du métro de Sofia financé par l'Europe.
- La politique de cohésion est sauvée, mais le souci aujourd’hui, n’est-ce pas les coupes sombres dans les financements ?
- Oui ! Il y aurait apparemment une coupe de -10% sur les fonds de cohésion et -12% sur les fonds de coopération territoriale. L’ensemble des fonds de coopération, qui dépassait 10 milliards €, diminuerait à moins de 9,5 milliards €. Ce qui est beaucoup ! L'inquiétude est très grande. Il faut se battre pour obtenir plus de ressources, tout en ayant conscience que l'Europe est confrontée à un problème budgétaire suite au Brexit, qu'elle n'a pas de fiscalité propre, mais elle a des objectifs très ambitieux et légitimes en matière d'innovation par exemple. Les budgets de l'innovation et de la Recherche & Développement (R&D) vont augmenter, notamment ceux de tous les programmes H2020. Erasmus a été sauvé. Des priorités seront, aussi, données à la défense, à la crise migratoire et à l'environnement.
 
- Est-ce une bonne nouvelle pour la Corse ?
- Oui ! La Corse a une carte à jouer sur des sujets comme la politique de cohésion, la PAC... Il faudra être très bon sur tout ce qui concerne l'innovation. Je pense notamment aux organismes de recherche, à l'université, aux entreprises qui, aujourd'hui en Corse, investissent dans la R&D et dans les nouvelles technologies de l'information et de la communication. Il faudra aussi montrer notre capacité à faire de la transition écologique, notamment dans le domaine du tourisme et du transport avec des ports propres, des navires propres... Il faut travailler là-dessus et bâtir des projets respectueux de l'environnement. Si nous arrivons avec des projets de ce type, l'Europe nous écoutera.
 
- La PAC, aussi, subit des coupes sombres. Et là, c'est carrément inquiétant ?
- Oui ! Son budget est amputé de pratiquement 5 milliards €. C'est surtout le second pilier qui est atteint, c’est-à-dire tout ce qui concerne l'économie rurale. Là, nous sommes très inquiets, mais nous sommes, aussi, très mobilisés au Comité des régions comme avec le Conseil Exécutif et Lionel Mortini en particulier.

La Commission COTER du Comité des régions réunie à Sofia.
La Commission COTER du Comité des régions réunie à Sofia.
- Au-delà des moyens financiers, qu'est-ce que la coopération territoriale représente ?
- Elle a une valeur symbolique très forte. Si les régions européennes, les citoyens européens, en particulier les entreprises, les chercheurs, les jeunes, étudiants ou pas,… n'ont pas les moyens de coopérer ensemble, je ne vois pas où est le projet européen ! L’Europe, ce n'est pas seulement la défense ou la lutte contre la crise migratoire… c'est un projet de cohésion globale des territoires. Il ne peut pas y avoir une cohésion de l'Europe s'il n'y a pas de coopération, d'interconnaissance entre les peuples européens, de projets montés en commun par les universités, de circulation des jeunes dans l’espace communautaire, des entreprises qui travaillent ensemble ... On est parfois plus à même de travailler avec des gens qui sont situés de l'autre côté de la frontière plutôt qu’avec des gens qui habitent la capitale à des centaines de kilomètres de nous. S'il n'y a pas tout cela, l'Europe aura du souci à se faire.
 
- Pourquoi ?
- Aujourd'hui, en termes de communication, l'Europe et les responsables européens doivent faire très attention à ce qui se passe : les crises de pouvoir en Espagne et en Italie, la montée des populismes, voire de certaines thèses fascisantes dans des pays qui reçoivent pourtant beaucoup d'aides européennes comme la Pologne ou la Hongrie. C'est très inquiétant ! Il faut absolument que les responsables européens fassent en sorte que les Européens continuent à se parler, à faire des démonstrations ensemble, à travailler par delà les frontières ensemble… Dans ce contexte-là, la politique de coopération territoriale européenne, qu'elle soit transnationale, interrégionale, continentale ou maritime, est fondamentale.
 
- La conditionnalité des aides et la recentralisation vers les États ne mettent-elles pas à mal l'Europe des régions ?
- Effectivement, le fait régional est un peu occulté par certains responsables européens ! Or, la région est l'échelon pertinent, d’abord, pour être proche des citoyens et relayer un discours européen. Les autorités européennes ont besoin des responsables régionaux pour faire passer des messages à l'échelle locale parce que les gens viennent nous voir sur les territoires. Ensuite, les investissements se font sur les territoires. La PAC, en particulier le 2eme pilier, c'est l'ancrage des populations rurales sur des territoires qui ne sont pas urbanisés. C'est, donc, primordial ! Lorsque arrivent des migrants aux frontières de l'Europe, ils n'arrivent pas dans les capitales, mais dans des territoires du littoral de la Grèce, dans certaines îles italiennes, ou dans les Alpes qui servent de lieu de passage. Donc, l'échelon régional est plus que jamais pertinent du point de vue du projet politique européen. Il est tout aussi pertinent du point de vue des investissements économiques parce qu'existent toujours de grandes disparités entre les régions. Il est important que certaines régions continuent leur processus de convergence et de transition.
 
- Est-ce le cas de la Corse ?
- Oui ! On ne peut pas s'arrêter au milieu du gué ! Il est absolument nécessaire de continuer cette transformation de convergence régionale, initiée dans les années 90. Du point de vue économique, c'est fondamental ! Tout autant que du point de vue de la stabilité politique et de la symbolique : l'Europe, ce n'est pas que des États, c'est aussi des régions, des territoires urbains, ruraux, montagneux, insulaires, ultrapériphériques... C'est cette diversité qu'on doit porter tous ensemble. Je discute avec le président sarde, avec les Finlandais qui sont confrontés à des problèmes d'accessibilité, avec des élus du Grand Nord, d'autres qui viennent de régions ultrapériphériques, des responsables politiques de grandes villes, des Irlandais préoccupés par le Brexit... Nous avons tous les mêmes préoccupations : comment offrir l'accessibilité dans les transports ? Comment réduire le chômage des jeunes ? Comment permettre aux étudiants de partir à l'étranger ? Comment répondre à la demande des agriculteurs... L'échelon régional est plus que jamais indispensable et les élus régionaux ont un rôle central à jouer. 
 
Propos recueillis par Nicole MARI.



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