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Jean-Baptiste Calendini : « Sans emploi qualifié, il n’y a pas d’université »


Rédigé par Nicole Mari le Mardi 6 Novembre 2012 à 23:11 | Modifié le Jeudi 8 Novembre 2012 - 00:34


Membre de la mission universitaire de réflexion stratégique sur l'avenir de la Corse, également directeur de cabinet de la présidence de l’université Pasquale Paoli, Jean-Baptiste Calendini s’inquiète des menaces que fait peser, sur l’université, l’absence de développement insulaire. Il explique également, à Corse Net Infos, ses craintes devant la volonté de l’Etat de remettre sa tutelle sur l’université.


Jean-Baptiste Calendini (au centre), directeur de cabinet de la présidence de l’université Pasquale Paoli, lors de la préparation du 30e anniversaire de l'établissement.
Jean-Baptiste Calendini (au centre), directeur de cabinet de la présidence de l’université Pasquale Paoli, lors de la préparation du 30e anniversaire de l'établissement.
- Pourquoi l’absence de développement économique peut-elle remettre en cause l’existence même de l’université ?
- Si la Corse ne se développe pas, il n’y aura pas d’élévation générale des compétences, des qualifications et des projets. Sans cette dynamique, le projet de l’université va très vite trouver ses limites. L’université a besoin d’une société qui bouge, innove, crée de la compétence, la sollicite, en permanence, pour développer de nouveaux projets de formation, de nouvelles recherches et de nouveaux processus de transferts de technologie.
 
- L’université est-elle si profondément liée à la société ?
- Oui. L’université a été construite pour aider notre société à se développer. Elle a, elle-même, besoin du développement de notre société pour pouvoir progresser. C’est dialectique. L’université progresse, la société progresse. Si à un moment donné, la société s’arrête et ne progresse plus, c’est le projet même de l’université qui est remis en cause. Il y a vraiment une coévolution à penser entre l’université, la société et son territoire.
 
- Pensez-vous que, sans perspective d’emplois insulaires, les jeunes iront se former et faire des études ailleurs ?
- Bien sûr. C’est un processus dynamique. Sans une dynamisation de l’emploi qualifié, il n’y a pas d’université. C’est l’enjeu majeur. L’université ne disparaîtra pas, mais elle pourrait devenir une espèce de lycée du supérieur.
 
- Quel est le taux d’insertion des jeunes diplômés ?
- Le taux d’insertion reste encore relativement important. Les dernières études sur le devenir de nos diplômés le fixent à 83%. Mais, ce chiffre ne veut pas tout dire car il cache des problématiques d’ajustement des qualifications par rapport aux emplois trouvés. Les jeunes trouvent-ils des emplois correspondant réellement à leurs compétences et à leurs diplômes ? On sait que l’on ne développera pas d’emplois publics, il faut donc développer le marché et construire une économie. Or, on constate que cette économie ne se développe pas, sauf dans quelques domaines, mais pas forcément ceux qui intéressent le plus l’université.
 
- Pourquoi, dans votre rapport sur votre mission de réflexion stratégique, développez-vous un projet fondé sur l’éducation et la formation ?
- C’est un enjeu fondamental. Parler de l’éducation et de la formation, c’est parler des plus grands investissements qu’une société puisse envisager. C’est la construction de l’avenir. Meilleure est l’éducation, la formation, meilleures sont les ressources humaines capables, à la fois, de penser, réfléchir, de s’adapter et de développer des projets.
 
- Que manque-t-il en fait ?
- Le fil collectif, qui s’est construit, dysfonctionne totalement. C’est un problème global de la société, qui se replie, s’autonomise en permanence. L’école est repliée, l’économie ne construit pas de vision globale, le politique n’appréhende pas non plus les choses de manière globale. Il n’y a pas beaucoup de travail en commun et de transversalité, mais beaucoup de séparations, de fragmentations et de spécialisations. Nous constatons, en permanence, de très forts problèmes de coordination. Les institutions travaillent, toutes, dans leur sens, mais n’arrivent pas à travailler en commun et à partager un certain nombre de choses.
 
- N’y-a-t-il pas de coordination minimale ?
- Non. Nous ne sommes pas nombreux, à peine 300 000. La ressource humaine est très contrainte. Nous devrions, théoriquement, avoir une société qui répond à des besoins fondamentaux. L’un des enjeux forts est de travailler ensemble sur des logiques de coordination afin que nous ne soyons pas en permanence compartimentés les uns des autres.
 
- Vous dénoncez la tentative de l’Etat de revenir à un statut-quo antérieur pour l’université. Qu’entendez-vous par là ?
- La loi LRU (relative aux libertés et responsabilités des universités) de 2007 a donné l’autonomie aux universités. L’université de Corse a construit un cadre normatif spécifique avec l’Etat et la Collectivité territoriale (CTC). Elle est, certes, opérateur de l’Etat, mais aussi opérateur de la CTC qui la finance, aujourd’hui. Elle a sa propre autonomie et a construit un jeu partenarial avec trois acteurs autour d’une table pour parler d’un projet universitaire. Or, aujourd’hui, l’Etat a tendance à vouloir recentraliser fortement. Il ne tient plus compte de ce cadre institutionnel et revient vers nous presque sur une logique de tutelle.
 
- L’Etat remet-il en cause ce cadre normatif spécifique ?
- Ce cadre normatif partenarial, que nous avons construit depuis dix ans avec les institutions dans une logique partagée et de confiance, est remis en cause par une autre manière d’appréhender les choses. L’Etat se demande si la Corse doit être un site pour l’enseignement supérieur de la recherche ou ne devrait-elle pas être reliée à l’ensemble niçois ou marseillais ? On sent que ces idées réapparaissent. En permanence, l’Etat, parce que c’est son logiciel, est tenté de revenir à des logiques jacobines de centralisation.
 
- Ressentez-vous ce gouvernement plus jacobin que le précédent ?
- On a ce sentiment. On a la sensation d’une tentative ou d’une tension vers la recentralisation. On le sent à travers des courriers que l’on reçoit, la manière dont les choses nous sont dites. La CTC, dans ce secteur, fait un peu le même constat. Notre idée est de revenir à une logique de réelle autonomie où des acteurs responsables et libres sont capables d’exposer un projet, de l’expliciter face à des partenaires et de construire ensemble un avenir.
 
- Cette volonté jacobine de l’Etat ne menace-t-elle pas aussi l’avenir des orientations proposées dans votre rapport de mission ?
- Ce genre de tendance est contradictoire avec les orientations que nous souhaiterions voir se développer. Mais, c’est la réalité politique du moment. Je défends plus d’autonomie pour donner la capacité aux Corses de se gouverner. Mais, l’autonomie, c’est d’abord l’autonomie de pensée, de produire son propre avenir, ce n’est pas produire plus d’institutions et plus d’administration. D’abord, nous n’en avons pas les moyens, ensuite, ce n’est pas le type de société que nous souhaitons. La Corse a besoin de se développer, d’être moins et mieux administrée, de moins d’institutions, mais d’institutions plus efficaces.
Propos recueillis par Nicole MARI




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