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Avec son deuxième tome des Carnets corses, le cardinal Bustillo veut raconter « le potentiel lumineux » de la Corse


MP avec Paule Santoni le Dimanche 28 Juin 2026 à 11:07

Après un premier tome consacré à l’automne, le cardinal François-Xavier Bustillo vient de publier le deuxième volume de ses Carnets corses, dédié à l’hiver. Au fil de ses déplacements et des rencontres qui rythment son quotidien d’évêque d’Ajaccio, il y partage des instants de vie, des réflexions et son regard sur la Corse. Il explique à CNI pourquoi il a choisi de raconter ces rencontres et ce qu’elles lui ont appris sur l’île et ses habitants.



(Photos : Paule Santoni)
(Photos : Paule Santoni)
Avec ces Carnets corses, vous racontez les rencontres que vous avez fait dans l’île au fil des saisons. Pourquoi avoir ressenti le besoin de les partager ?
Je vis une expérience très riche en Corse. Je pourrais juste la garder pour moi et enrichir mon patrimoine personnel. Si je la partage, c'est parce que quand je sors de l’île, j'entends parler de la Corse. Et souvent, on me rapporte ce qui ne va pas. Je crois qu'il est important, en tant qu'homme d'église et avec mon expérience, de dire ce qui est bien, ce qui est beau et ce qui est stimulant pour les autres ici. Mon expérience de pasteur passe par des rencontres formidables, dans les célébrations ou dans les moments officiels, mais aussi dans des lieux très simples. Je crois que partager, c'est une manière de dire, de célébrer ce que la Corse est et ce que les Corses font.
 
Que cherchez vous à transmettre avec ce tome 2 ?
Dans ce tome 2, ce que j'essaie de transmettre c'est ma disponibilité pour la rencontre avec les Corses et la fécondité de nos rencontres. Si le lecteur devait retenir une seule chose, j'aimerais qu'il puisse se dire « cet évêque sort à la rencontre de son peuple, avec lequel il y a une vraie communion, un vrai lien, mais aussi des joies et des peines qui sont partagées ». On célèbre la vie et on partage la vie. Le but du livre c’est de dire qu’on vit de belles choses. Souvent, on proclame les mauvaises nouvelles, mais on ne dit pas assez tout ce qui est bon et les bonnes nouvelles. Et finalement, je suis convaincu qu'en Corse il y a un potentiel, et qu’on peut vivre de très belles choses.
 
Que représente l’écriture pour vous ?
Écrire, c'est une manière d'incarner ce qu'on voit, que cela ne reste pas simplement affectif et intellectuel. Mais écrire c'est aussi une manière de partager et de transmettre. Les écrits restent. Ces Carnets Corses ne sont évidemment pas une encyclique, ce n'est pas un traité dogmatique, mais c'est une manière simple de communiquer aux personnes qui sont autour de moi, et aux Corses en particulier, la vie d'un pasteur. Raconter ce que je vis, raconter ce que nous vivons, et laisser une trace dans l'histoire de mon passage. 
 

Selon vous, quelle est aujourd'hui la plus grande richesse de la Corse, et sa plus grande tragédie ? 
La plus grande richesse de la Corse, c'est sans doute sa mémoire. C'est un peuple qui garde la mémoire.C'est un peuple qui a des racines puissantes et profondes. C'est un peuple qui n'oublie pas. En Corse, on trouve cette force de la mémoire, cette force du village, cette force de la terre, et je trouve que c'est là toute la puissance de la Corse. Quant à sa fragilité, de mon avis personnel, je sens que parfois il n'y a pas assez d'élan, et peut-être je dirais assez de courage, pour dire simplement, avec lucidité, ce que les Corses sont, ce qu'ils vivent. Parfois il peut y avoir des peurs, parfois il y a des calculs. Je pense que les Corses doivent se lancer avec audace, parce qu'ils ont un patrimoine merveilleux, et, comme je dis souvent, il faut passer des racines aux branches. Car dans les branches, on voit les feuilles et on voit les fruits. 
 
Sur le sujet de l'identité, vous écrivez, « savoir d'où l'on vient aide à se situer là où on est ». Dans une société où beaucoup de jeunes cherchent leur identité, que peut encore apporter l'enracinement à une terre, une histoire, une culture ?
L'enracinement spirituel, humain, territorial, l'identité constitue l'être humain. Nous avons tous une identité. En particulier en Corse, c’est une identité à majorité catholique. Et quand on dit catholique, on dit universelle. J’ai vu des Corses à New York, à Aix, à Paris, un peu partout, et j’ai constaté qu’ils ont cette capacité à sortir de chez eux, avec leur identité et leur patrimoine, et à bâtir aussi ailleurs. Il y a une ouverture naturelle des Corses. Donc l'identité n'est pas l'hermétisme, l'identité est l'ouverture, mais sans être déstabilisée. On apporte ce qu'on a et ce qu'on est dans une autre réalité, et on est capable aussi d'accepter avec intelligence, et avec maturité et ouverture, ce que les autres sont. L'identité est toujours en dialogue avec d'autres identités. Et la richesse, la fécondité de l'identité, elle est là. Non pas dans l'hermétisme, mais dans l'ouverture à l'aventure.
 
La diaspora corse vous a-t-elle surpris ? Qu’avez-vous découvert chez les Corses de l’extérieur ? 
J'ai découvert qu'il y a toujours un enracinement dans le village. Cela me frappe toujours quand on me dit « moi je suis de tel village » quand je rencontre des Corses de la diaspora, y compris à New-York ou aux États-Unis. Il y a toujours un lien avec le village, donc le lien avec les racines. Et en même temps, ces Corses sont partout et sont capables de s'intégrer dans une réalité, dans une culture différente. Ce qui me frappe chez les Corses, c'est la capacité à s'adapter à des réalités parfois simples, parfois complexes, et à garder toujours leur stabilité et leur identité. 
 

Lors de votre déplacement à New-York, dans une ville de plusieurs millions d'habitants, une jeune étudiante vous a reconnu, grâce à une photo prise avec sa grand-mère à Ponte-Leccia. Voyez-vous dans ces rencontres improbables un simple hasard ou quelque chose de plus grand ? 
C'est là que je vois la grandeur de ce que l'on vit en Corse. Ce n'est pas anodin, se retrouver à la 5ème avenue à New-York face à une jeune étudiante corse habitant au Canada qui me reconnait. D’autant plus que c’était l’hiver, que nous étions couverts et que seuls nos visages étaient visibles. Et voilà que cette jeune femme m’arrête pour me dire « vous êtes le cardinal de Corse » en me montrant une photo que j’avais fait avec sa grand-mère. C’est incroyable. Tout cela me stimule à vivre des rencontres dans la simplicité et à être toujours prêt à l’aventure. Le Seigneur nous surprend toujours. Il favorise des rencontres improbables et nous dit « vas-y, continue à sortir dans la rue, à faire vivre l'Évangile et à rencontrer les personnes dans la simplicité ». 
 
Pourquoi avoir choisi une image du Catenacciu pour la couverture du livre ? Qu’est-ce que cette image dit du message général du tome 2 ?
Il me semble important que dans une période où dans le tome 2 je parle aussi du Carême de Pâques, de mettre en valeur ces moments de la tradition corse, de la piété populaire corse, où on célèbre dans la rue la tradition chrétienne. Là c'est le Vendredi Saint, c'est la croix, c'est le cri, ce sont les couleurs du sang et de l'amour. Et il m'a semblé important et beau de mettre en valeur ces couleurs, ces traditions et surtout ce patrimoine que nous avons. 
 

Depuis votre arrivée en Corse, qu'est-ce qui vous a le plus transformé ? 
La disponibilité. En étant pasteur et en allant partout, ce qui m'a aidé le plus à avancer comme pasteur, c'est la prise de conscience que s'il n'y a pas de proximité et de disponibilité, on n'avance pas. On ne connait pas les personnes, on ne connait pas les gens. Donc je crois, et je le dis souvent, que pour un pasteur, il est important d'être proche des personnes, de les écouter, de les conseiller si possible et surtout de les aimer. Et ensuite, être aussi à leur écoute et marcher avec eux. S'il y a la proximité, il y a de la disponibilité, c'est pour vivre une aventure ensemble. Quand Jésus parle du bon pasteur, il dit « je connais mes brebis ». Si on ne les connait pas, s'il n'y a pas de connaissance, s'il n'y a pas d'expérience, on va transmettre des principes passe-partout, des principes un peu académiques, peut-être justes, mais on ne sait pas à qui on parle, de quoi on parle, et on ne sait pas surtout de quoi la personne a besoin. Donc je crois que connaître, c'est crucial et fondamental pour avancer ensemble. Autrement on donne des recettes passe-partout, mais on n'aide pas la personne à grandir. 
 
Au fond, qu’avez-vous appris sur l’Homme à travers ces Carnets corses ?
L'Homme veut grandir, il a besoin de courage et a besoin de trouver sur son chemin des personnes qui vont l'aider à grandir. C'est pour ça que moi je crois - je le dis aux prêtres, aux diacres, aux séminaristes, mais aussi aux confrères – qu’il est important pour nous d'être ensemble, qu’il est important aussi de se connaître, et important aussi de grandir ensemble. Et pour cela on a besoin les uns des autres. Des personnes qui ont le plus de responsabilités, aux personnes les plus simples, chaque personne nous apporte quelque chose de bon et de bien. C'est l'espérance que je veux transmettre. Je combats contre le désespoir et contre le fatalisme. L'espérance est un moteur qui nous aide à aller de l'avant, à avoir un horizon de vie plus lumineux. En vivant en Corse, je sens, et je le dis à chaque fois, qu'il y a un potentiel lumineux pour la Corse et pour les Corses. Et moi je dois être un garant et je dois pousser à vivre cette expérience.