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Assises de Haute-Corse : Une passion criminelle


Nicole Mari le Mardi 12 Février 2013 à 00:00

C'est un crime passionnel qui clôt cette première session hivernale de la cour d'assises de Haute-Corse. Le 1er février 2008, autour de 20h30, sur le cordon lagunaire de la Marana, Maria-Alice Moreira de Azevedo percute, au volant de sa voiture, volontairement et violemment, la femme de son amant, Chantal Dezulier, qui, malgré les secours, succombe à ses blessures quelques moments plus tard. Inculpée d'assassinat, la prévenue, qui ne reconnait pas sa responsabilité et prétend avoir agi sous l'emprise de son amant, encourt la réclusion criminelle à perpétuité. Le procès, qui devrait durer trois jours, a débuté dans une ambiance électrique.



Assises de Haute-Corse : Une passion criminelle
Une jeune femme, petite et frêle, aux longs cheveux noirs, le visage blanc, mobile et angoissé, se tient droite et attentive dans le box des accusés. Dans la salle, sur les bancs de la partie civile, son ex-amant, calme et détaché. Leur liaison passionnée et chaotique, qui a duré 5 ans, de 2003 à 2008, sombre brusquement dans la tragédie, un soir de février, sur la route de la Canonica, quand la maitresse amoureuse écrase la compagne légitime qui promène son chien. Aujourd'hui, pas un seul regard n'est échangé entre les deux ex-amants.
 
Retour sur les faits
Le drame s'est donc noué le 1er février 2008. Vers 20h45, trois automobilistes évitent de justesse un corps gisant à terre sur le chemin départemental 107, sur la commune de Lucciana, à proximité de l'aéroport. La personne respirant encore, ils tentent de la ranimer. Son visage est tellement ensanglanté qu'ils n'arrivent pas à identifier, tout de suite, s'il s'agit d'un homme ou d'une femme. Malgré les efforts des automobilistes et l'arrivée des pompiers, Chantal Dezulier, qui souffre de multiples plaies et contusions, décède. Agée de 42 ans, elle luttait contre un cancer et venait, 20 jours auparavant, d'apprendre sa guérison.
Les témoins notent la présence sur la scène du crime « d'une femme brune, de type méditerranéen », dont « l'attitude un peu bizarre » les intrigue. L'un d'eux raconte qu'elle a donné un léger coup de pied dans le sac de la victime et s'est penchée « sans état d'âme » sur le corps, « sans émotion particulière », sans tenter de lui porter secours. Elle disparait avant l'arrivée des gendarmes dans une Renault Megane grise dont le pare-brise est brisé.
 
Une responsabilité niée
Très vite, l'audition du compagnon de la victime, Patrick Dutto, oriente les soupçons des enquêteurs sur la maîtresse de ce dernier, Maria Alice Moreira de Azevedo, âgée de 49 ans, d'origine portugaise, agent d'entretien dans un hôtel. L'enquête établit que la prévenue a percuté, une première fois, la victime, puis a fait marche arrière et l'a, de nouveau, écrasée sous les roues droites de sa voiture. Elle aurait ensuite garé le véhicule, serait sortie et aurait secoué et déshabillé la victime dont le manteau a été retrouvé à proximité. Alice Moreira reconnaît en partie les faits, mais nie sa responsabilité. Elle évoque un état mental, dit avoir agi sous l'emprise de son amant qui l'aurait poussée à commettre cet acte pour un mobile d'héritage. Patrick Dutto a, dans un premier temps, été mis en cause pour complicité d'assassinat mais a bénéficié d'un non-lieu au bénéfice du doute.
 
Une relation passionnelle
« Je ne suis pas un assassin. Je ne suis pas un monstre. Patrick est venu le soir. Il m'a pressée. Il m'a dit : Vas-y et m'a prise dans ses bras. Je n'ai pas eu le choix. J'étais dans un état second. Je venais de perdre mon frère. J'y suis allée perdue, la tête folle. Mais je n'avais pas l'intention de le faire. C'est un malheur inacceptable. Je suis rentrée morte, abattue. Ce que j'ai fait à cette femme, ce n'est pas moi ! », affirme Alice Moreira. Les débats révèlent une relation de couple tumultueuse, passionnelle, qui perdure pendant 5 ans, ponctuée de ruptures et de retours. Une liaison clairement affichée sur leur lieu de travail, l'hôtel Castel Rosso, qui débute dès leur rencontre et se poursuit favorisée par la maladie de Chantal Dezulier qui doit faire de fréquents séjours sur le continent pour se soigner. « C'est l'homme que j'ai le plus aimé. Aujourdhui, je le déteste à 30 ou 40%, pour le reste, je crois que je l'aime encore » avoue la prévenue, qui qualifie son ex-amant de « monstre ». Elle l’accuse de ne pas avoir tenu ses promesses de vivre ensemble, promesses qu’il nie en relativisant leur relation.
 
Une enfance noire
L'enquête de personnalité dresse le portrait d'une femme traumatisée par son enfance et son adolescence difficiles dans le Nord du Portugal où elle endure des conditions de vie particulièrement rudes : la faim, le froid, le travail dur et précoce, les coups. « Je fouillais dans les poubelles pour manger », se souvient-elle. Née dans une famille de 9 enfants, elle subit un père alcoolique, cruel et violent, qui les bat chaque jour, sa mère, « une sainte » ne peut s’y opposer et connaît le même sort. Marquée par un destin funeste, elle accumule les chocs. A 18 ans, à la mort de son fiancé, elle tente de se suicider. Elle finit par se marier et rejoint la Corse à 24 ans. Après son divorce, cette mère aimante de deux enfants, qui se sent seule, enchaîne les liaisons dans l'espoir de refaire sa vie et rencontre, dans l’hôtel où elle travaille, Patrick Dutto, également agent d’entretien. L'enquêtrice précise que, fragile psychologiquement, très vulnérable et impressionnable, elle souffre d'angoisses, de dépression chronique et de persécution.
 
La névrose de l'abandon
Un constat confirmé par l'expert psychologue qui indique que « son enfance provoque un besoin illimité d'amour et de tendresse. Son histoire est marquée par la raideur, la violence psychique paternelle et l'amour non exprimé de la mère ». Elle diagnostique une névrose de type narcissique abandonnique avec un danger pulsionnel et peint une personnalité « émotive, anxieuse, insatiable dans son besoin d'amour avec une avidité affective qui la met en insécurité. Elle est influençable et influencée par toute personne qui peut lui témoigner son amour. Elle ne sait pas qui elle est vraiment, elle n'existe que par l'amour qu'on lui porte et qu'on lui retire ».
Pour elle, l'élément déclenchant du passage à l'acte « est intervenu quand elle a compris qu'elle n'était plus qu'une chose et qu'elle a eu le sentiment d'être abandonnée encore une fois par Dutto. Les faits l'ont poussé à l'acte de manière spontanée, automate. Elle a trouvé une solution dans un acte meurtrier ».
 
Un trio mortifère
L'expert estime que même si la prévenue était consciente et responsable au moment des faits, elle n’est pas ni dangereuse, ni menteuse, ni manipulatrice. Elle présente le trio femme-amant-maîtresse comme « un trio mortifère, maléfique » et la relation adultérine comme destructrice et masochiste. La prévenue semble prise « dans un cercle infernal » où son ressenti peut être en décalage avec la réalité et où la peur de l’abandon lui fait créer les conditions de l’abandon.
« C'est trop de souffrance d'être la maîtresse. Un être abandonnique est un être en grande souffrance. Sa culpabilité est réelle et dévorante », conclut-elle. En écho, Alice Moreira s’exclame, parlant de la victime : « Je donnerai ma vie pour qu'elle revienne ! Pour mes fils, cest terrible ! ».
 
Une audience sous tension
Alice Moreira ne rechigne pas à s'expliquer longuement. D’un ton plaintif mais opiniâtre, elle se défend farouchement, récusant point par point chaque accusation, se justifiant et contrant avec intelligence, n'hésitant pas à rejeter la responsabilité sur d’autres.
Malgré des témoignages parfois drôles, l'audience est électrique, comme si les relents de la passion, qui a conduit au drame, se répercutaient dans la salle d’assises. Les échanges très vifs se multiplient entre la partie civile, notamment Me Gilles Antomarchi, conseil très agressif de Mr Dutto, et une défense déterminée et pointilleuse, menée fermement par Me Marie-Josée Bellagamba et Me Jean-Sébastien de Casalta. Une prise de bec particulièrement violente fait réagir la prévenue qui éclate en sanglots et supplie les avocats de se calmer. Le vice-procureur Yves Paillard, qui compose un ministère public très offensif, n’hésite pas, lui non plus, à ferrailler et hausser le ton. Seule, Me Florence Battesti, qui représente la mère et le frère de la victime, reste stoïque. Le président Philippe Herald devra intervenir à maintes reprises pour tenter de ramener un peu d'ordre et appeler, en vain, à la raison.
 
Un enjeu important
La tension entre les avocats de la prévenue et de son amant n’est pas anodine. Au delà des postures et des jeux de rôles, l’enjeu est d’importance avec, en ligne de mire, une réclusion à perpétuité d’un côté, et une nouvelle mise en cause de l’autre. Malgré le non-lieu au bénéfice du doute dont a bénéficié Patrick Dutto, sa complicité n’ayant pu être avérée, la défense veut prouver qu’Alice Moreira a agi sous la contrainte et la nécessité. Elle compte établir les circonstances factuelles qui l’ont poussée à l’acte, circonstances atténuantes qui limiteraient sa responsabilité. Et, malgré la réticence évidente du Président Herald pour qui la chose est jugée, elle entend bien remettre l’amant au centre de la scène. Les témoignages, en fin de journée, des proches de l’accusée, qui ne ménagent pas ce dernier, sont du pain béni. L’audition, mardi après-midi, de Patrick Dutto devrait donner lieu à de nouvelles escarmouches.
N. M.