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Viticulture : La Cave d'Aleria fête son 60ème anniversaire et voit l'avenir en bulles


Rédigé par Nicole Mari le Samedi 26 Mai 2018 à 21:47 | Modifié le Dimanche 27 Mai 2018 - 00:39


La cave coopérative viticole d’Aleria a été créée en 1958 par une poignée de viticulteurs locaux qui avaient décidé d’unir leurs forces pour faire du vin. Elle fête, aujourd’hui, ses 60 ans d’une existence parfois mouvementée, traversée par un cataclysme, des remises en cause et des évolutions. Devenue le plus gros producteur viticole de l’île avec 8 millions de bouteilles produites chaque année - dont 4,5 millions sous sa marque phare « La réserve du président » - et 800 000 bag-in-box, elle rassemble 70 viticulteurs implantés sur un vignoble de 1650 hectares qui s’étend sur cinq terroirs différents entre Vescovato et Ghisonaccia. Elle se lance, désormais, sur le marché des mousseux pétillants avec un nouveau cru 100% Vermentinu, ALALIA - du nom de l’ancienne capitale romaine de l’île -, qui a été dévoilé samedi lors de la soirée d’anniversaire. Son président, Christian Orsucci, revient, pour Corse Net Infos, sur ces 60 ans d’histoire.


Christian Orsucci, président de la cave coopérative viticole d’Aleria.
Christian Orsucci, président de la cave coopérative viticole d’Aleria.
- Dans quelles conditions la cave d’Aleria a-t-elle été créée ?
- Elle est née en 1958 de la volonté d’une vingtaine de petits vignerons de la microrégion qui possédaient des petites parcelles de vigne entre Ghisonaccia et Moïta Verde : une quinzaine d’hectares pour la parcelle la plus importante, 2 à 5 hectares pour les autres. Ils travaillaient de façon familiale, un peu désordonnée, chacun dans son coin. Il faut vraiment les féliciter parce qu’ils ont compris que l’union fait la force. Ils se sont fédérés autour d’un projet de transformation et de commercialisation collectives, et d’une vision de l’avenir. Ont-ils compris naturellement qu’il fallait s’organiser ou l’ont-ils compris sous l’impulsion des premiers rapatriés qui arrivaient ? Il est difficile de le savoir aujourd’hui.
 
- Ont-ils créé immédiatement une marque commerciale ?
- Non ! Ils ont, d’abord, essayé de mettre en route une production de vin pour travailler en vrac sur le marché local. A l’époque, ceux qui commercialisaient, les restaurateurs ou les metteurs en marché, achetaient plutôt du vin en vrac et le conditionnaient en bouteille directement chez eux. C’était surtout du rouge. Comme la cave avait déjà un certain volume de production, elle a vite commencé à représenter quelque chose sur le marché local du vrac.
 
- Quelle a été la seconde grande étape ?
- Dans les années 67-68, la cave s’est structurée et s’est dotée d’une direction qui avait été formée à l’extérieur de l’île et avait une vraie vision de l’organisation vinicole. Le nouveau directeur, Jacques Verdier, a commencé à travailler la valorisation du produit à travers une marque qui est devenue et est restée la marque phare de l’entreprise : « La Réserve du Président ». Il a structuré sa commercialisation. Puis sont arrivés les années 75 et le scandale qui a touché le vin corse.
 

- Ce scandale a-t-il impacté la cave ?
- Oui ! Ce scandale est venu d’un modèle de viticulture qui n’était pas le nôtre. C’était le modèle de la viticulture africaine qui est arrivé avec les rapatriés d’Algérie. Les rapatriés vendaient de très grands volumes dans la région bordelaise et en Bourgogne. Ils le faisaient en Algérie où ils avaient ce réseau et ce fonctionnement. Quand ils se sont installés en Corse, ils ont continué à faire ce qu’ils savaient faire : des vins de coupage et une viticulture de volume. La cassure en 1975 a été un vrai cataclysme pour le vin corse !
 
- Les vignerons corses n’ont-ils pas été influencés par ce modèle ?
- Oui ! Les nouveaux coopérateurs de la cave d’Aleria étaient conditionnés par ce modèle. Tout le monde voyait comment les rapatriés fonctionnaient et gagnaient de l’argent en faisant des volumes et en ayant des marchés à l’extérieur de l’île. La viticulture corse s’est retrouvée sur un axe qui n’était pas le sien. Les viticulteurs corses, qui avaient construit une viticulture familiale, se sont trouvés dépassés par un modèle qui était grandissant et qui les obligeait à aller vers autre chose. Très rapidement, dans les années 60-65, ils sont rentrés dans la démarche. En 1975, il y a eu un cataclysme avec la mise à l’index des vins corses à cause des vins de coupage et de l’enrichissement des vins. En soi, l’enrichissement n’est pas catastrophique puisqu’il est encore autorisé aujourd’hui dans certaines régions qui en ont besoin. Les évènements de 75 n’ont été en fait que le déclic d’une souffrance de l’agriculture corse.
 
- C’est-à-dire ?
- Les Corses ont réagi par rapport à l’installation de viticulteurs qui venaient de l’extérieur de l’île. Ils considéraient que ces gens avaient, en quelque sorte, pris leur place. C’est ce qui, à un moment donné, a fait débordé le vase et, en même temps, a complètement mis la viticulture corse par terre. Nous sommes passés, après 75, en l’espace de quelques années, de 33 000 hectares de vigne à 6 500 hectares, 7 000 hectares aujourd’hui. Ce chiffre montre bien le marasme et le cataclysme que ce scandale a engendrés.
 
- Que sont devenus ces 26 000 hectares perdus ?
- Les vignes ont été arrachées. L’Europe donnait des primes d’arrachage. La PAC (Politique agricole commune) estimait qu’il y avait trop de vin et voulait diminuer les volumes de production. Ceux qui le souhaitaient pouvaient arracher les vignes, chose qui a été faite et qui a permis à tout le monde de sortir de certaines démarches.

- La cave d’Aleria a-t-elle été mise en sommeil ?
- Non ! Elle n’a jamais cessé d’exister ! Sauf qu’elle est passée de 250 000 hectolitres de vin à 150 000. Elle a perdu 100 000 hectolitres de vin et énormément de vignerons. Elle a eu aussi sa traversée du désert. Je me souviens de ma famille qui travaillait les vignes, mais qui n’était pas riche parce que la coopérative n’avait pas les moyens de payer fortement les coopérateurs. Ils ne gagnaient pas leur vie, mais ils continuaient à travailler. Cette génération avant nous, il faut la remercier et vraiment se souvenir de ce qu’elle a fait. C’est grâce à tous ses vignerons, c’est leur souffrance qui a permis de construire ce que nous avons. Il y a une vingtaine d’années, la fusion avec la cave de la Casinca a consolidé le groupe.
 
- Combien de temps a duré cette traversée du désert ?
- Elle a duré une vingtaine d’années. Elle a causé beaucoup de souffrance. Beaucoup de viticulteurs ont travaillé pour pas grand chose. Ils produisaient, mais étaient très mal payés. Ils ne valorisaient pas leur produit. Dans les années 80, des viticulteurs de toute la Corse se sont réunis et se sont fédérés en interprofession et au travers d’une réflexion et d’une stratégie. Ils se sont dit : pour exister, on se doit d’être nous-mêmes ! Ils ont pris deux axes très forts qui sont encore aujourd’hui d’actualité : l’identité de la Corse et son environnement. Ils sont revenus sur de l’encépagement traditionnel, endémique. Ces deux axes ont permis à la viticulture corse de l’après 75 de se reconstruire et lui ont, petit à petit, redonné une nouvelle culture et une identité.
 
- Est-ce ce qui a permis le renouveau de la viticulture corse ?
- Oui ! Ils ont fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui. Au niveau international, nous ne sommes pas les meilleurs en vin, mais nous sommes différents. C’est en cultivant notre différence que nous allons exister et continuer à étonner les autres et à montrer que nous sommes capables de travailler de façon différente des autres. Nous avons abouti à des résultats qui sont reconnus par tout le monde. Aujourd’hui, la Corse n’a plus à rougir de la qualité de ces vins ou de sa typicité.

- Que représente la cave d’Aleria aujourd’hui ?
- La cave d’Aleria – et nous tenons à ce nom -, c’est, aujourd’hui : 70 coopérateurs associés, 1600 hectares de vigne, 110 000 hectolitres de vin, 65 salariés, un certain nombre d’emplois induits, 27 millions € de chiffre d’affaires dont 20 à 21 millions € sont réinjectés annuellement dans l’économie corse. Nous permettons à des gens de vivre à travers nos productions et nous contribuons, avec notre savoir-faire, à être une partie du patrimoine viticole de la Corse. Nous représentons un tiers de la production insulaire et, donc, nous contribuons aussi à ce que le bassin de production de l’île continue d’exister et d’écrire ses lettres de noblesse, et gagne en image et en notoriété.
 
- Comment voyez-vous l’avenir ?
- Il y a eu trois grandes phases. La première a été d’apprendre à maîtriser la viticulture et les outils, et à faire fonctionner le système. La deuxième, dans les années 90-2000, a été de trouver la stratégie et de fixer des objectifs. Nous avons été capables de prendre le tournant du conditionnement, des vins rosés, des bag-in-box... Nous avons mûri petit à petit. La Corse est un tout petit bassin de production, une toute petite niche : 350 000 hectolitres de vin quand la France en produit 50 millions. L’avenir, c’est de continuer à travailler sur la valorisation des produits au travers de notre identité, à monter en qualité et à protéger notre environnement. Notre objectif est que nos vins soient reconnus et recherchés dans le monde et que les vignerons locaux puissent vraiment bénéficier de cette valorisation. Je pense que la viticulture corse a encore de beaux jours devant elle.
 
- Un mot sur la vente du domaine Casabianca et ses 450 hectares, dont 200 de vignoble. Quel est l’enjeu pour vous ?
- Quand sur un vignoble insulaire de 7000 hectares, 200 hectares sont en souffrance, ils deviennent un problème pour l’agriculture corse. Aujourd’hui, il est difficile de restructurer et de replanter, cela demande énormément d’argent. Sans aides, c’est-à-dire sans droits de plantation, il sera difficile à un jeune de pouvoir reconquérir les espaces et s’y installer. 200 hectares de terre, c’est beaucoup ! Il serait dommage de les voir partir vers d’autres destinations et d’autres fonctionnements. En tant que coopérative, ça nous dérange ! Nous sommes prêts, s’il le faut, à soutenir des jeunes qui voudraient démarrer dans la démarche viticole. Il faudra que, tous ensemble, nous soyons capables d’accompagner cette jeunesse, de leur mettre le pied à l’étrier, de les soutenir économiquement pour leur permettre de franchir le pas. Des procédures judiciaires sont engagées. Si l’offre de la SAFER est retenue, je pense que l’ensemble de la viticulture corse donnera ce coup de pouce pour que les candidats, s’ils se présentent, soient véritablement aidés pour aller au bout de leur démarche.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.





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