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Nanette Maupertuis : « Ce qui m’anime est de bâtir une Corse émancipée et de la transmettre à nos enfants »


Nicole Mari le Samedi 17 Juillet 2021 à 21:49

Discrète, peu médiatique, préférant l’action aux discours, Marie-Antoinette Maupertuis est la première femme à devenir présidente de l’Assemblée de Corse. Un parcours politique fulgurant pour cette économiste reconnue, professeur des universités, qui devint, en 2002, la première femme vice-présidente du Conseil d’administration de l’Université de Corse, avant de diriger pendant 12 ans le laboratoire de recherche CNRS-UMR LISA en Sciences humaines et sociales, le premier dans l’île. Propulsée en politique fin 2015 à l’appel de Gilles Simeoni en tant que numéro 2 de sa liste, elle accède immédiatement au Conseil exécutif, prend en charge les affaires européennes et la présidence de l’Agence du tourisme, et est nommée, dans la foulée, au Comité européen des régions. En six ans, cette Balanine, qui a baigné dans le Riacquistu culturale et l’engagement militant familial, s’est imposée par sa capacité de travail, sa rigueur, ses valeurs et sa loyauté. Elle livre, à Corse Net Infos, quelques confidences.



Marie-Antoinette Maupertuis est la première femme à devenir présidente de l’Assemblée de Corse. Photo Michel Luccioni.
Marie-Antoinette Maupertuis est la première femme à devenir présidente de l’Assemblée de Corse. Photo Michel Luccioni.
- Vous accédez à un poste hautement politique. Votre histoire familiale vous y a-t-elle prédisposée ?
- Mon enfance et mon adolescence ont baigné dans le Riacquistu culturale et ont été marquées par l’engagement politique de mon père. Nous sommes, avec mes sœurs, membres des Cardelline di Corti, au contact permanent des figures emblématiques du Riacquistu. Comme mon père a également été l’un des premiers à être recruté au Parc naturel régional, j’ai aussi compris très tôt, grâce à lui, l’enjeu de la protection de l’environnement. Cette revendication fondamentale est, à l’époque, portée par la mouvance nationaliste, notamment par l’ARC avec la lutte contre les boues rouges et la défense de l’Argentella. Dans ma famille bien évidemment, on discute de tout cela, mais je n’ai pas d’engagement politique stricto sensu. Mon père, en tant que militant, est persuadé que la Corse a besoin de cadres formés, compétents et… ça commence par ses enfants !
 
- Quel a été votre premier engagement militant ?
- Je ne vais pas réécrire mon histoire : je n’étais pas une militante de première ligne. J’étais étudiante à Montpellier, puis à Aix et à Sophia Antipolis, donc l’implication ne pouvait pas être la même que si j’étais restée à Corte. Mais pendant cette période étudiante, j’ai eu la chance d’être recrutée comme attachée parlementaire par Max Simeoni, lorsqu’il a été élu député européen. Cela m’a permis de découvrir l’Europe, des régions autonomes, des universités performantes… J’ai pu acquérir une connaissance assez fine des institutions européennes, du fonctionnement de régions comme la Sardaigne, les Länder allemands ou les communautés autonomes espagnoles. Ce que nous voulions faire en Corse existait déjà ailleurs… C’était donc possible ! Du coup, les projets politiques portés par la mouvance autonomiste prenaient corps de manière très concrète. Ces deux années à Bruxelles m’ont beaucoup marquée et ont définitivement ancré ma conviction que le destin de la Corse était intimement lié à celui de l’Europe. C’est pour cela que par la suite, je me suis fortement impliquée sur le sujet européen.

Nanette Maupertuis et Gilles Simeoni lors du meeting du 1er tour à Bastia. Photo CNI.
Nanette Maupertuis et Gilles Simeoni lors du meeting du 1er tour à Bastia. Photo CNI.
- Cette période à Bruxelles vous a-t-elle donné l’envie d’une carrière politique ?
- Franchement non ! Cela m’a donné une conscience politique et une connaissance de la pratique politique, mais j’ai continué à me former. Mes parents considéraient que la meilleure façon de servir la Corse était d’acquérir des compétences dans un domaine spécifique et de revenir les mettre au service de la construction de ce pays. J’ai donc poursuivi mon DEA d’économie à Aix en Provence. Mes professeurs m’ont proposé de faire une thèse et j’ai dû, à regret, quitter mon poste d’attachée parlementaire. Max Simeoni était, lui aussi, persuadé qu’il fallait que je poursuive mes études. Après ma thèse en économie de l’innovation à Sophia Antipolis, je deviens maître de conférences et j’ai le choix entre plusieurs universités, dont l’Università di Corsica. Je comprends qu’il est temps de rentrer chez moi en me disant que je peux y être utile.
 
- A votre retour à Corte, votre carrière universitaire progresse rapidement…
- Oui. Je deviens assez rapidement vice-doyen de la faculté de droit et de sciences économiques. En 2002, Antoine Aiello me contacte, et je deviens la première femme vice-présidente du Conseil d’administration de l’université. C’est l’époque des négociations avec Nicolas Sarkozy - qui est ministre de l’Intérieur et en charge du dossier corse - concernant la mise hors normes de l’Université, qui détermine les moyens spécifiques à allouer à notre établissement. Une nouvelle période s’ouvre. Lorsque mon mandat de vice-présidente arrive à son terme, je ne souhaite pas le renouveler. Mais je reste persuadée qu’il faut accroître notre capacité de recherche et d’innovation qui est, aussi, une capacité d’émancipation. Je participe donc activement à la création de l’unité mixte de recherche CNRS-UMR LISA en Sciences humaines et sociales qui ouvre ses portes en 2008 et que je dirige jusqu’en février 2021. Je suis très fière du travail que nous avons mené collectivement et de ce très bel outil à disposition des chercheurs et des doctorants. Entre temps, en 2015, Gilles Simeoni me demande d’intégrer sa liste aux élections territoriales.
 
- Cet appel a-t-il été l’élément déclencheur ou aviez-vous eu d’autres opportunités ?
- J’avais déjà été sollicitée par Edmond Simeoni, mais j’avais décliné sa proposition, la mort dans l’âme… Je pensais que j’avais mieux à faire à ce moment-là, en tant que militante non encartée, sur le terrain de l’université. Travailler dans un amphi et former des cerveaux étaient pour moi tout aussi important qu’un mandat électif dans une commune ou à l’Assemblée de Corse. En 2015, quand Gilles Simeoni me sollicite sur les questions économiques et européennes, mon labo est sur les rails, je suis professeur des universités, j’ai fait, dans ce cadre-là, le tour de différents postes à responsabilités, et je me dis que, peut-être, je peux encore être utile ailleurs… Et j’espère l’avoir été à l’Agence du tourisme d’une part, et aux Affaires européennes d’autre part.

Lors de la victoire le 27 juin à Bastia. Photo CNI.
Lors de la victoire le 27 juin à Bastia. Photo CNI.
- Le 13 décembre 2015, le soir de la victoire historique, vous êtes juchée sur le toit d’une voiture à Bastia avec les trois leaders nationalistes. Vous êtes la seule femme sur ce toit… Quelle est votre pensée à ce moment-là ?
- Comme je l’ai évoqué dans mon discours d’investiture, je suis issue d’une famille de femmes, la question du genre n’a pas compté. Nous avons été éduquées pour devenir des êtres libres, travailleurs et honnêtes. Sur ce toit, je fais surtout attention à ne pas tomber ! Mais, je ne pense pas à moi. Lorsque je vois Edmond Simeoni qui nous regarde, je comprends de manière instantanée qu’une transmission se fait, qu’il y a une bascule. J’ai la conscience forte, comme beaucoup d’autres ce soir-là, du moment historique que nous vivons. Je sais tout ce que nous avons promis pendant la campagne électorale. Je mesure l’ampleur du travail à accomplir. Je ne sais pas dans quel état nous allons trouver les institutions de la Corse, ni les moyens que nous aurons ou pas.
 
- Avez-vous eu conscience de l’énorme responsabilité qui pèse sur vous à ce moment-là ?
- Oui, parce que j’ai toujours eu conscience des responsabilités à tous les moments de ma vie. Cela fut un fardeau parfois, mais j’ai été éduquée comme cela. Je suis l’ainée, j’ai commencé à travailler très tôt, saisonnière tous les étés, pionne pendant l’année. Quels que soient les postes ou fonctions que j’occupe, je connais mes responsabilités, mais aussi celles des autres. Je sais ce que j’ai à faire. Lorsque j’ai des doutes, j’interroge plus compétent dans le domaine. Cela surprend mes interlocuteurs. 
 
- Pourtant vous avez hésité. Sauter le pas n’était pas évident ?
- Ce n’était pas évident du tout ! Je ne me sentais pas une légitimité politique, d’ailleurs certains me l’ont fait remarquer à l’époque car je n’appartenais à aucune structure politique. J’ai donc hésité. Je ne pensais pas que je me retrouverai numéro deux de liste ! Mais j’ai vite compris que je pouvais faire de la politique de manière différente et mettre mes quelques compétences dans le domaine économique et de l’innovation au service de la Corse, et surtout dans le domaine européen où j’avais une pratique politique un peu plus avertie. Lorsque Gilles Simeoni me propose les Affaires européennes, la gestion des fonds européens, et de représenter la Corse à Bruxelles au sein du Comité européen des régions, je sais que je vais être comme un poisson dans l’eau.
 
- Ce fut une belle expérience ?
- Oui ! J’ai retrouvé à Bruxelles d’anciens collègues, des réseaux et surtout ma conviction intacte selon laquelle une île de 340 000 habitants a absolument besoin d’être ancrée dans l’espace économique européen, de coopérer avec des régions qui partagent les mêmes contraintes insulaires et montagneuses, des régions à compétences législatives, mais aussi des régions plus fortes économiquement et plus innovantes. L’Europe, c’est un multilatéralisme permanent, une interconnaissance culturelle entre peuples qui se sont fait la guerre pendant des siècles et qui travaillent ensemble aujourd’hui, et bien sûr des opportunités économiques. C’est aussi une solidarité dont nous avons besoin et à laquelle nous contribuons.

Avec Gilles Simeoni au moment de son élection. Photo Michel Luccioni.
Avec Gilles Simeoni au moment de son élection. Photo Michel Luccioni.
- Vous devenez également présidente de l’Agence du tourisme de la Corse…
- C’est ma deuxième délégation. Sachant que le tourisme est le premier secteur d’activité de notre île, j’y ai mis toute mon énergie. J’avais déjà pas mal travaillé sur le secteur avec mes collègues de l’université, notamment sur la question du tourisme durable. Je pense avoir contribuer à réaliser un transfert de connaissances de l’université vers le monde du tourisme avec la feuille de route, que nous avons votée en 2018, sur la transition écologique et numérique du tourisme corse. Aujourd’hui, tout le monde est convaincu de la nécessité d’un tourisme respectueux de notre environnement, de nos valeurs, de notre identité et inclusif pour le plus grand nombre. De grands progrès ont été réalisés en cinq ans, même s’il reste encore des choses à faire.
 
- Gilles Simeoni vous demande de tracer les grandes lignes du Riacquistu ecunumicu de la Corse. C’est un autre grand défi ?
- Oui ! Mais vous savez, un chercheur est, par définition, un créatif. Il réfléchit au futur, au progrès, à un avenir meilleur. Je suis repartie du Riacquistu culturale dans lequel j’avais baigné enfant pour faire, avec d’autres, des propositions en termes économique, touristique et environnemental. Ce programme pensé sur une génération n’a évidemment pas été totalement déroulé. On ne construit pas un pays en six ans !
 
- Survient la crise COVID, et vous montez sur le front économique. Comment réagissez-vous ?
- J’ai réalisé à quel point, nous avions une grande responsabilité politique. Quand on est confronté à un choc aussi fort, le souci est, d’abord, de préserver le bien-être de la population face à la crise sanitaire, mais aussi d’anticiper la relance économique. Je me suis investie pleinement, pendant plusieurs mois, sur la question du plan de relance, notamment dans le domaine du tourisme où un plan a été signé avec l’Etat, le 27 avril dernier. Là encore, je me rends compte que les travaux menés avec mes collègues universitaires durant des années ont été utiles à l’économie corse. Je leur suis très reconnaissante.
 
- Qu’avez-vous appris de ces six années en tant que responsable politique ?
- A être plus à l’écoute des autres. Dans la recherche scientifique, on vit souvent dans une bulle. En politique, on rencontre énormément de gens, on est très sollicité, il faut savoir être attentif à ce que les autres vous disent. Je suis plutôt du genre à rechercher l’efficacité. Cela a été une force, un atout notamment pendant la période Covid, mais je suis toujours dans une gestion très serrée du temps. Or, il faut aussi prendre le temps d’écouter. C’est quelque chose que j’ai appris pendant ce mandat.

Lors de la séance d'investiture. Photo Michel Luccioni.
Lors de la séance d'investiture. Photo Michel Luccioni.
- Vous êtes présidente de l’Assemblée de Corse, là encore sans avoir rien demandé. Avez-vous été surprise par la proposition ? Avez-vous hésité à l’accepter ?
- C’est un fait que je n’ai jamais rien demandé ! J’ai été surprise de voir mon nom circuler dans les médias. Ceci dit, je faisais partie de l’univers des possibles. Lorsque Gilles Simeoni m’a fait cette proposition, je n’ai pas hésité, j’ai dit « oui » tout de suite. Tout simplement parce qu’on ne fait pas offense à la providence ! On ne vous propose pas ce genre de choses plusieurs fois dans une vie ! Et s’il me l’a proposé, c’est qu’il pense que je peux être utile à cette place. Je mesure la responsabilité qui m’incombe, je mesure aussi la symbolique associée en tant que femme. Mais au-delà de la femme, j’aimerais que l’on retienne que j’ai beaucoup travaillé lors des deux précédents mandats. C’est, de toute façon, une charge qui m’oblige.
 
- Comment l’envisagez-vous ?
- De manière sereine. Je prends la présidence d’une assemblée délibérante où nous allons mettre en place une articulation rénovée des relations entre l’Assemblée de Corse et le Conseil exécutif. En tant que présidente, je veillerai au pluralisme politique. De ce point de vue, j’ai acquis une bonne expérience au Parlement européen et au Comité européen des régions. Même si la politique s’y fait de manière différente, il est toujours intéressant de s’inspirer des bonnes pratiques qui sont mises en œuvre dans d’autres espaces politiques. Je pense aussi que l’on peut développer une capacité de travail nouvelle au sein des commissions, qu’elles soient organiques ou thématiques, comme avec la Chambre des territoires, l’Assemblea di a Ghjuventu et le Conseil économique, social, environnemental et culturel qui reflète toutes les composantes de la société corse. On peut améliorer notre pratique parlementaire pour être plus efficace, ne pas perdre de temps, avancer le mieux et le plus vite possible, avec toujours un même objectif politique, celui qui m’anime depuis mon adolescence : construire le pays émancipé que nous voulons transmettre à nos enfants.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.














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