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Julien Doré aux Nuits de la guitare : « J'ai tissé un lien poétique avec la Corse »


Rédigé par Nicole Mari le Samedi 21 Juillet 2018 à 20:37 | Modifié le Samedi 21 Juillet 2018 - 22:10


C'est un fidèle de la Corse où il vient se produire chaque été. Julien Doré est de retour, samedi soir, sur la scène des Nuits de la guitare de Patrimoniu dans un concert acoustique qui se joue à guichets fermés. Tout seul sur scène pendant deux heures dans une confrontation intimiste avec son public, armé seulement de sa voix, sa guitare et son piano, il a demandé à n'avoir que des spectateurs assis, ce qui a drastiquement réduit le nombre de places et fait maints déçus. Corse Net Infos l'a rencontré quelques heures avant sur la terrasse d'un bar louange dominant la baie de Saint-Florent. Une rencontre à son image, où il s'est livré avec beaucoup de sincérité et de générosité.


Julien Doré aux Nuits de la guitare : « J'ai tissé un lien poétique avec la Corse »
- Pourquoi chaque été, revenez-vous donner un concert en Corse ?
- La Corse a été une rencontre toujours liée à ma musique. La première fois où j'ai eu la chance de venir, ça a été pour jouer. Il y a eu un comme un déclic en moi et je me suis dit : « C'est fou comme cette île, ces gens, cette nature me parlent, m'inspirent, me racontent quelque chose qui me touche et qui est proche de ma pensée, de ma façon d'être ! ». Ça me rappelle mes Cévennes natales où il y a aussi cette volonté de l'être humain de protéger autant que possible ce qui l'entoure, cette beauté qui est un don du ciel. Tous les concerts, que j'ai eu la chance de faire ici, en étaient l'écho, notamment les chansons. Mes textes parlent très souvent de la mer, de l'horizontalité de cet espace, de la verticalité de ces montagnes. J'ai tissé un lien poétique avec cette ile-là. C'est pour ça que chaque fois que j'ai la possibilité de faire des concerts ici, je les accepte toujours avec grand plaisir. Jouer ma musique dans des cadres aussi beaux que celui de Patrimonio ou d'Erbalunga, c'est extrêmement précieux.
 
- Vous dites que le Sud en général vous inspire. En quoi ?
- Mon attachement au Sud est très difficile à décrire, il est en moi, les mots seraient faibles pour exprimer ce ressenti. Ce sont des racines tellement intérieures que je ne sais pas si elles sont conscientes. Ce que je sais, c'est qu'être du Sud, c'est être d'un autre rythme, d'un autre rapport au temps, à l'espace, à la chance que nous avons dans le Sud d'avoir du beau autour de nous. Je suis né dans ce Sud et il me parle, m'inspire. Toutes les chansons que j'écris, je les écris dans cette zone-là. Rien ne me vient poétiquement quand je suis à Paris. Ce qui explique qu'aujourd'hui, je viens d'avoir 36 ans et j'ai pris conscience qu'il est grand temps pour moi de revenir vivre où je suis né. C'est essentiel au double sens du terme.
 
- Vous dites que, seuls, les concerts donnent de la saveur. Que vous font-ils ressentir de si fort ?
- Ils font se sentir parfaitement à sa place au moment où on est là ! Parfois, on ressent ça dans la vie : un cadre de partage avec un ami, une fiancée, sa famille... Des moments précis où on se sent exactement à sa place dans l'instant présent. Ça dure parfois une fraction de seconde. Quand on a une sensibilité particulière, on arrive à le ressentir. Et les concerts, une tournée, c'est ça en permanence : un brassage d'émotions qui vont du tout au tout, des larmes au rire, à l'émerveillement, au silence... en même temps. C'est comme si on avait une vie extrême pendant une fraction de temps établi et que soudainement - hop ! - les choses se reposaient. Là, en deux heures, c'est comme si on agitait une bouteille d'émotion pure que normalement on parcourt en plusieurs années, on secoue tout ça et, quand le concert se termine, on voit les choses retomber. C'est en lien avec le public. Parce que le public est présent, que les âmes sont nombreuses autour de nous, nait ce sentiment. Je le ressens particulièrement sur la tournée acoustique que je suis en train de faire. Je suis seul, il n'y a pas d'effet, il n'y a rien. Mes doigts, ma voix, mon piano, ou mes doigts, ma voix, ma guitare. Stop ! Rien de plus !

- Avez-vous peur quand vous rentrez sur scène ?
- Oui ! Bien sûr, j'ai peur ! On a peur de vivre ça ! Heureusement ! Le trac est tout le temps là, peu importe le cadre d'ailleurs. Même si c'est pour une chanson ! Ce que l'on fait n'est pas normal ! Secouer une bouteille d'émotions et traverser ses émotions en deux heures alors qu'éventuellement, on peut les traverser en deux, trois ou quatre ans dans une vie, ce n'est pas normal pour un être humain de vivre ça ! On m'a donné cette chance de le vivre tous les jours. Forcément, cette anormalité de ma vie, qui consiste à monter sur scène, à raconter mes histoires, à être qui je suis, profondément sans peur, est sublime à vivre. Dans la vie, au quotidien, on est en permanence en train de s'armer de protections. Me déshabiller totalement de ces armures quotidiennes pour être moi-même, heureusement que j'ai peur ! J'ai peur avant, mais dès que je plonge, tout me paraît à sa place.
 
- Vos concerts ne sont-ils pas scénarisés ? Vous vous glissez quand même dans la peau d'un personnage que vous voulez incarner ?
- Non ! Peut-être au tout début, il y a dix ans, quand j'ai gagné la Nouvelle Star, peut-être que j'avais tellement peur de tout ça, de ce monde de la télévision, des maisons de disques... Je ne savais pas ce que c'était ! Je n'avais jamais signé un contrat de ma vie, à part sur les chantiers sur lesquels je travaillais. Quand je faisais des concerts dans les bars, on était payés en bières. Évidemment, tout ça me faisait peur et, peut-être, de par ma sensibilité, ce qui était pour moi une zone assez poreuse, je me suis mis une carapace. J'ai donné l'impression que j'étais sûr de moi pour me protéger, mais ça n'a pas duré longtemps. Ça fait maintenant des années que je suis profondément, totalement moi-même lorsque je suis sur scène. Je suis le garçon que je suis dans la vie, mais on sait très bien que, dans la vie, on n'est jamais d’une seule facette, heureusement ! C'est d'ailleurs un truc qui m'énerve ! Je ne comprends pas !
 
- Vous expliquez votre choix de concerts plus intimistes par le besoin de vous mettre en danger. Craignez-vous qu'à l'instar d'autres artistes, le succès ne vous enferme dans le confort ?
- C'est juste ! J'ai eu la chance, avec le même groupe avec lequel j'ai commencé dans les bars, les clubs Rock, les théâtres..., de vivre une double tournée de Zénith et deux Bercy. La chance de vivre ça, de fêter un disque de diamant avec mon dernier album. C'était fou ! J'arrivais au bout en décembre avec mon dernier Bercy. Et, là, oui, c'est parfaitement juste, je me suis dit : « Il faut que tu remettes en question tout ça, tout ce que tu as le sentiment d'avoir compris, acquis, vécu, remets-le en danger, ne t'assois pas sur ce qui a été acquis, lève-toi et pars seul pour la première fois de ta vie ». Je n'avais jamais joué seul sur scène. Ce qui est joli à vivre, c'est que ce sont les mêmes chansons qui passent d'une machinerie folle au Zénith ou à Bercy, d'un écrin incroyable de spectacle vivant avec tous les moyens possibles, six musiciens... à rien, au plus simple appareil. Des chansons telles qu'elles sont nées, deux ans avant, avec mon piano et ma guitare. Cette boucle-là, que je referme grâce à cette tournée acoustique, me fait comprendre des milliers de choses, notamment ce que vous dites. Quand on a cette chance de grandir artistiquement, d'avoir un lien avec un public qui vous aime, il ne faut pas se regarder dans la glace et s'assoir dans un fauteuil trop confortable, il faut bouger. C'est très important parce que la mollesse et la fainéantise guettent n'importe quelle personne qui se dit artiste, particulièrement le jour où elle commence à avoir du succès.
 
- Vous parlez d’une mise à nu. Dans un monde de paillettes et de faux-semblant, est-ce si important de dire qui vous êtes ?
- C'est important de ne pas trahir le fait d'avoir la chance immense de vivre de sa passion, d'être entouré de gens qui vous aiment, qui attendent ce que vous allez leur raconter de vous, musicalement ou simplement dans les mots que je pose sur ce que je suis. C'est bien évidemment important d'être honnête et humble. Ce serait impossible pour moi de me mettre à distance de ceux qui font ce que je suis : un homme heureux parfois d'être dans le partage de cette matière artistique qui vient, je ne sais pas comment, du fond de moi de temps en temps.
 
- Vous êtes très présent sur les réseaux sociaux, vous twittez beaucoup, répondez directement à vos fans, comme à vos détracteurs. Ne craignez-vous pas d'être surexposé ?
- Oui ! Mais je préfère mille fois avoir un lien direct sur Twitter que de passer ma vie à faire toutes les émissions télé de la terre... Certains y arrivent très bien. Moi, j'ai plutôt tendance à ne pas me surexposer médiatiquement. Il m'arrive parfois de répondre sur mon compte Twitter quand une petite fille demande à me rencontrer, on se rencontre. Quand des gens ont besoin de places parce que le concert est complet, je leur réponds et je leur offre des places. On est loin de la surexposition à ce niveau-là ! Par contre, effectivement, je préfère cultiver simplement et humblement ce lien-là avec des gens qui m'aiment plutôt que de le faire croire en me surexposant dans des émissions de télé que je fais pour vendre plus de disques. C'est une légère différence qui, à mon avis, a quand même un tout petit peu plus de sens !
 
- Vous faites souvent des reprises. Pourquoi ce besoin de détourner les textes des autres ?
- J'écris beaucoup de chansons. Sur mon album acoustique, j'ai repris deux chansons : Africa de Rose Laurens, et Aline de mon copain Christophe. J'aime reprendre les chansons des autres, c'est toujours un complément à ma musique. Je les détourne parce que j'aime bien l'idée de les amener ailleurs. Le copié-collé au sens karaoké ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est d'essayer de faire surgir d'un texte ou d'une mélodie qu'on pensait connaître par cœur, un petit autre chose qui, parfois, vous fait entendre les mots différemment.
 
- Vous dites aussi : « Il faut réinventer ». Est-ce difficile d'inventer quelque chose de nouveau ? Que signifie « créer » aujourd'hui pour un musicien ?
- Créer, c'est vivre deux fois ! On a sa vie et quand on crée, on en a encore une autre. C'est le fait de croire et de faire confiance à l'idée que tout est encore possible. C'est justement ce qui m'a fait échapper du monde artistique plastique après les Beaux-Arts parce que dans le domaine plastique, notamment dans l'Art contemporain, c'est un éternel circuit fermé où les choses se refont en référence à.... J'ai le sentiment que, dans la musique, l'enfermement, la redondance sont moindres. Quand j'écoute de la musique, je sens justement un vent frais dans la chanson française. C'est fabuleux de voir toute cette génération qui arrive et balaie les choses installées depuis trop d'années et qui justement étaient dans une forme de mollesse et de redondance. C'est merveilleux de voir ces jeunes gens arriver.
 
- A qui pensez-vous exactement ?
- Je pense à des gens comme Eddy De Pretto, qui apportent un souffle nouveau dans cette variété française, qui amènent leur univers et leur vision politique de ce que c'est que de chanter, d'être artiste. Ça fait du bien à cette variété française qui menaçait de s'endormir terriblement.
 
- Faut-il avoir une vision politique ? Est-ce important pour un artiste ?
- Tout dépend de ce qu'on entend par politique ! Mais oui ! La question n'est pas : il faut être, mais est-ce que dans le travail, la parole, la pensée, les mots, il y a cette lame de fond ? Est-ce qu'on travaille sur la couche superficielle des choses, on écrit de jolies rimes et on essaye de faire des musiques qui vont passer en radio ? Ou est-ce que dans les mots et les mélodies qu'on pose, la façon dont on les interprète, les porte, il y a quelque chose qui vaut plus que simplement cette superficialité-là ? Le mot juste est urgence. Y-a-t-il une urgence dans le travail qu'on fait ? Si il y a une urgence, alors c'est politique !
 
- Il y a quelques mois, vous avez annoncé que cet été, vous prendriez un peu de recul. Allez-vous faire un break après cette tournée ?
- Rien n'est jamais écrit dans ma vie. C'est sans doute pour ça que je l'aime autant ! Personne ne décide pour moi de quoi que ce soit. J'ai cette chance immense de me rendre compte, chaque jour, que les gens, qui m'aiment bien, qui aiment ma musique, mes mots, peut-être un petit peu qui je suis, me font confiance.
 
- Un dernier mot sur votre chanson Porto-Vecchio. Qu'est-ce qui l’a motivée ?
- C'est la rencontre d'un lieu et du souvenir qui va avec, de ce qui m'habitait au moment où j'étais au contact de cette mer-là. Elle est née ici et a été le début d'un autre voyage qui a été ce nouvel album Esperluette. C'est pour ça que cette chanson figure en première position dans le disque, elle était la page qui se tournait avec l'album précédent, avec un passé amoureux qui se refermait avec cette chanson-là.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.




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