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Jean-Martin Mondoloni : "La Corse risque de perdre la chance historique d’inscrire sa spécificité dans la Constitution"


Rédigé par Nicole Mari le Dimanche 25 Février 2018 à 21:11 | Modifié le Dimanche 25 Février 2018 - 22:45


Quelques 24 heures avant la venue dans l’île de la ministre déléguée à la Corse, Jacqueline Gourault, et de son équipe pour la troisième réunion de travail sur la réforme constitutionnelle, le président du groupe de droite « Per l’avvene » à l’Assemblée de Corse, Jean-Martin Mondoloni fait des propositions. Tirant, pour Corse Net Infos, les conclusions de sa rencontre avec le président du Sénat, Gérard Larcher, il explique pourquoi il faut, selon lui, s’en tenir à l’environnement de l’article 72, à l’habilitation au cas par cas et à la délibération adoptée à la quasi-unanimité par l’assemblée de Corse en 2013 qui privilégiait l’écriture d’un article 72-5. Il craint, au vu des fortes réticences parisiennes et sénatoriales, qu’à vouloir fixer la barre trop haute, la Corse perde la chance historique d’inscrire sa spécificité dans la Constitution.


Jean-Martin Mondoloni, conseiller territorial et président du groupe de droite « Per l’avvene » à l’Assemblée de Corse.
Jean-Martin Mondoloni, conseiller territorial et président du groupe de droite « Per l’avvene » à l’Assemblée de Corse.
- Pourquoi cette rencontre avec le président du Sénat, Gérard Larcher ?
- Au-delà de la convivialité de l’échange et de la bonhomie courtoise du président, il s’agissait d’une rencontre politique entre le deuxième personnage de l’État et le représentant d’un groupe politique de l’opposition. Ma motivation était double : faire entendre une voix alternative à celle de la majorité et prendre la température du Sénat dont le positionnement sera déterminant. La réforme constitutionnelle sera discutée au Congrès. Les députés et les sénateurs seront convoqués pour élaborer un texte qu’on me remanie pas tous les matins. S’il est donc cohérent que les élus de la Corse discutent avec le gouvernement, l’exercice impose à un moment donné de mettre le Sénat dans la boucle, d’autant que son seuil d’acceptabilité dans cette affaire est très bas. J’ai très tôt évoqué ce souci de méthode avec Mme Gourault.
 
- Que retenez-vous de cet entretien ?
- Nous avons, en compagnie du sénateur Jean-Jacques Panunzi, rencontré le président du groupe majoritaire, le président de la Commission des lois, et bien entendu, le président de l’institution, Gérard Larcher. J’en ai retenu trois choses. Pour les sénateurs, c’est au congrès que se jouera la réforme. La place spécifique de la Corse dans la constitution ne soulève pas l’enthousiasme. Cette inscription ne pourrait s’imaginer que dans l’environnement de l’article 72.
 
- Quel enseignement en tirez-vous ?
- Il y a un décalage énorme entre le jeu que, pour l’heure, le gouvernement laisse ouvert et la représentation du Sénat. En effet, les rencontres politico-techniques s’enchaînent avec le gouvernement qui ne borne pas l’exercice. Nos élus, dans leur diversité, et cela mérite d’être dit, font honneur à la politique en se hissant à un niveau d’analyse très poussé devant des batteries de hauts fonctionnaires aguerris. A ce stade, deux tendances de dessinent : la majorité milite pour une habilitation générale. Notre sensibilité considère qu’il faut en rester au pouvoir d’adaptation au cas par cas, tel que le législateur nous l’a conféré dans la loi du 22 janvier 2002, tout en reconnaissant unanimement que ce dispositif n’a pas fonctionné.
 
- S’il n’a pas fonctionné, ne faut-il donc pas aller plus loin ?
- C’est à ce stade que nous divergeons avec la majorité territoriale. Au motif que les demandes d’habilitation au cas par cas sont restées sans réponse, certains concluent hâtivement qu’il faut aller vers une habilitation permanente, autrement dit vers le pouvoir de légiférer dans certains domaines. Nous ne partageons pas cette mécanique intellectuelle pour deux raisons. Du point de vue technique, jamais le diagnostic du dysfonctionnement n’a été posé,  je l’ai demandé du reste à Mme la ministre. Du point de vue politique, nous n’avons pas été mandatés pour aller au-delà. Par souci de représentativité, et par devoir de fidélité à nos électeurs, nous devons respecter les termes d’une campagne électorale au cours de laquelle nous avons toujours affirmé ne pas vouloir céder à la fièvre institutionnelle.

Jean-Martin Mondoloni : "La Corse risque de perdre la chance historique d’inscrire sa spécificité dans la Constitution"
- Dans ce cas, que proposez-vous concrètement ?
- Au plan des principes, nous nous calerions sur la délibération de 2013. Adoptée à la quasi-unanimité de l’assemblée de Corse, elle privilégiait l’écriture  d’un « 72-5 ». Aussi, la  charpente d’un article spécifique devrait, de notre point de vue, reprendre trois impératifs cardinaux. Justifier cette inscription en rappelant notre spécificité : la Corse est une île-montagne et souffre de handicaps permanents dont Jean Baggioni avait négocié avec succès la référence dans l’article 158 du traité d’Amsterdam, revisité depuis. Identifier les secteurs qui pourraient faire l’objet d’une adaptation. Tenant compte du retour d’expérience, il faudrait qu’une loi organique fixe les modalités garantissant l’opérationnalité de ce pouvoir d’habilitation au cas par cas.  Sur ce dernier point, nous avons une divergence de fond assumée avec la majorité territoriale qui a été caricaturée à l’extrême entre les « tenants du 72 et du 74 ».
 
- Vous êtes donc dans l’esprit de l’article 72, comme les sénateurs ?
- Soyons clairs : nous ne pratiquons pour autant pas l’autocensure. Preuve en est, cette approche qui est jugée minimaliste par la majorité territoriale sera certainement perçue comme trop ambitieuse, notamment par les sénateurs. Nous sommes en revanche, et il faut en avoir conscience, dans un numéro d’équilibriste. Autant par prudence que par conviction, nous pensons que cette position se trouve au centre de gravité de la raison et de l’ambition. Le mieux étant l’ennemi du bien, le risque existe, à vouloir fixer la barre trop haute, de se voir exclu de cette chance historique d’inscrire la spécificité de la Corse dans la Constitution. L’autre risque que prend le gouvernement en ne fixant pas un périmètre aux discussions est de laisser prospérer des illusions. Or plus grandes pourraient être les désillusions et les crispations qui s’y attachent !
 
Ne vous sentez-vous pas un peu isolé en Corse sur cette position ?
- Il n’est jamais facile de lutter contre la tyrannie de la pensée unique, surtout à une époque ou dix clics valent plus qu’une vérité et où la puissance des réseaux sociaux compromet l’autorité de l’information, la vraie. Pour autant, le fait minoritaire, s’il prend appui sur des convictions, représente, à défaut d’être confortable, un défi exaltant.
 
- Êtes-vous toujours régionaliste ?
- Plus que jamais, nous croyons que l’Etat doit donner du crédit à la spécificité des régions en donnant de l’oxygène aux territoires, en reconnaissant les identités multiples et en interprétant cette diversité comme une richesse et non comme une menace à l’unité du pays. Ça ne signifie pas pour autant qu’il faut larguer les amarres. Notre credo est « on peut être soi-même tout en vivant ensemble ».
 
- Croyez-vous franchement que la majorité territoriale largue les amarres ?
- Derrière des propos lénifiants et cette sorte d’hypnose élective que nous venons de vivre, il y a une politique des symboles qui préoccupe beaucoup de Corses. Je peux vous dire que la séquence télévisée  des vœux du président du Conseil exécutif, dans un décor assumé où ne figurait pas le drapeau français, a choqué beaucoup de monde, y compris parmi ses supporters. Du reste, je ne crois pas, mais pas du tout, que les 56 % d’électeurs qui ont légitimé la majorité territoriale aient donné quitus à la majorité pour faire Nation.
 
- Néanmoins n’êtes-vous pas favorable à plus d’autonomie ?
- Nous ne sommes pas pris de ce vertige institutionnel qui consiste à demander toujours plus d’autonomie sans jamais faire le bilan de l’usage des pouvoirs dévolus par le législateur depuis trente ans. Nous avons compétence quasi–exclusive dans les domaines des transports, des déchets et la formation professionnelle. Les Corses sont-ils satisfaits de la façon dont nous avons collectivement mis en œuvre ces compétences, au point d’en exiger de nouvelles ? Et pour tout dire, dans le contexte de naissance de la Collectivité unique, j’affirme que l’énergie consacrée à ce chantier institutionnel ne peut pas se retrouver au service de la CDC (Collectivité de Corse), désormais quasiment seule donneuse d’ordre en matière de commande publique. J’ajoute qu’il faut désacraliser l’importance de nos travaux afin de dépassionner un contexte ambiant de plus en plus tendu.
 
- C’est-à-dire ?
- Au motif de la pensée simplifiante, la tentation est grande aujourd’hui de dresser deux camps : les bons Corses qui se reconnaissent dans la majorité en s’insurgeant contre l’Etat, et les autres, moins qualifiés car moins revendicatifs. Comme régionaliste engagé, comme Corse tout simplement, je suis viscéralement attaché aux valeurs, aux principes et aux codes culturels qui fondent mon identité et cette façon si particulière d’être au monde. Par pudeur et par retenue, j’ai toujours pensé que l’identité ne se portait pas en étendard et ne se mesurait pas au bruit ou aux gestes qu’on fait pour la revendiquer. Je vis ma corsitude simplement comme constitutive de ce que je suis et sans l’exclure de mon appartenance au modèle républicain français. Être Corse, c’est une fidélité. Fidélité à une terre, une langue, une mémoire. C’est aussi une dignité qui ne peut pas se cultiver dans la haine ou le rejet de l’autre. De ce point de vue, je n’entends, ni donner, ni recevoir de leçon, simplement vivre mon droit à la différence, sans avoir à me justifier ou à choisir mon camp dans une Corse fracturée.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.



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