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Jean-Guy Talamoni : « C’est le moment de faire valoir notre volonté de mettre en œuvre un modèle corse »


Rédigé par Nicole Mari le Vendredi 29 Décembre 2017 à 22:41 | Modifié le Samedi 30 Décembre 2017 - 00:03


Président sortant de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni est sûr de retrouver son perchoir pour trois ans lors de la séance d’investiture de la nouvelle collectivité unique, le 2 janvier. A quelques coudées de l’échéance, il fait, pour Corse Net Infos, un tour d’horizon de la situation politique, tant au niveau insulaire que dans les rapports qui se dessinent avec le gouvernement. Le leader indépendantiste, déterminé, confiant mais prudent, se veut avant tout pragmatique dans l’intérêt de la Corse. Evitant le piège de la polémique et refusant les à-priori, il préfère se concentrer sur le chemin accompli en deux ans et le soutien apporté par des élus continentaux de plus en plus nombreux. Il explique, à Corse Net Infos, que la Corse n’est plus isolée et qu’elle doit en profiter pour obtenir rapidement une négociation avec Paris sur des points essentiels, notamment la possibilité d’expérimenter un modèle spécifique.


Le leader indépendantiste Jean-Guy Talamoni, président sortant de l’Assemblée de Corse, devrait être réélu au perchoir de l'Assemblée, le 2 janvier lors de la session d'investiture.
Le leader indépendantiste Jean-Guy Talamoni, président sortant de l’Assemblée de Corse, devrait être réélu au perchoir de l'Assemblée, le 2 janvier lors de la session d'investiture.






- Après une victoire historique et avant la session d’investiture, dans quel état d’esprit êtes-vous ?
- Cette victoire nous a procuré une grande satisfaction et, surtout, nous charge de lourdes responsabilités. Compte tenu des espoirs que les Corses mettent en nous et qui se sont traduits par un vote aussi massif, nous n’avons pas le droit d’échouer. Nous allons, donc, travailler d’arrache-pied pour ne pas décevoir cet espoir immense qui s’est levé à l’occasion de cette élection.
 
- Quels seront vos axes de travail ?
- Nous avons deux démarches parallèles à mener. La première est, bien sûr, d’exercer en Corse nos fonctions dans le cadre, notamment, de la mise en œuvre de la collectivité unie. Cela représente un travail considérable avec son lot de difficultés. On sait bien que ça n’ira pas de soi. La seconde est d’engager, au plus vite, un dialogue avec Paris pour que ce dernier prenne en compte la nouvelle situation créée par notre élection. Il n’est pas concevable que Paris la considère simplement comme le vote d’une assemblée administrative ou d’un Conseil régional. Sauf à imaginer que les Corses ne connaissent pas la signification des mots !
 
- C’est-à-dire ?
- Voter pour des Nationalistes, c’est considérer que la Corse est une nation ! Cela ne permet pas de préjuger des objectifs à terme : la question de l’indépendance n’est pas à l’ordre du jour de l’accord de mandature que nous avons conclu. Néanmoins, le fait que nous soyons en train de reconstruire une nation – Un paese da fà – est évident dans notre esprit. Cela passe par des avancées significatives. Paris doit comprendre que nous avons besoin d’un certain nombre de choses que nous revendiquons depuis des années et qui ont été votées par l’Assemblée de Corse : coofficialité de la langue corse, statut de résident, transfert de fiscalité, révision de la Constitution, amnistie pour les prisonniers et les recherchés… Sur ce dernier point tout à fait central pour nous, nous attendons rapidement un geste, des signaux positifs, de manière à établir un climat de confiance. Sans climat de confiance, on ne pourra pas travailler !

- Comment analysez-vous les derniers signaux, parfois contradictoires, envoyés par Paris ?
- Nous avons enregistré avec satisfaction l’invitation faite au président de l’Exécutif et à moi-même par le président du Sénat de discuter de la révision de la Constitution. Ce n’est pas un membre du gouvernement, mais il se réfère dans sa déclaration à une volonté d’Emmanuel Macron de réviser la Constitution. C’est un élément positif, une fenêtre de tir que nous essaierons d’exploiter. Nous avons, également, enregistré le soutien explicite des présidents des régions françaises et du président des présidents, Hervé Morin. Ce n’est pas rien ! D’autres responsables politiques vont dans notre sens : Ségolène Royal et notre ami Jean-Michel Baylet, par exemple. Les choses sont en train de bouger. Nous ne sommes plus isolés ! On s’intéresse à ce que nous faisons. Nous suscitons un intérêt bienveillant.
 
- Il y a deux ans, ces mêmes présidents avaient omis de vous inviter à leurs agapes. Qu’est-ce qui, selon vous, les a fait changer d’avis depuis ?
- Depuis deux ans, le président du Conseil Exécutif et moi-même participons à leurs réunions. Ils ont appris à nous connaître, à comprendre notre projet, à voir ce que nous faisons en Corse, et ont désormais une appréciation très différente de ce que nous sommes. Des relations de travail et de confiance se sont établies. Nous avons été accueilli avec sympathie et même avec chaleur et enthousiasme à la réunion des présidents de régions qui s’est tenue juste après notre victoire du 2nd tour. Ils jugent, comme ils l’ont déclaré publiquement, notre projet légitime. Même s’ils n’ont pas le même niveau de compétence, ils sont intéressés par ce que nous demandons, ce que nous expérimentons et ce que nous pouvons obtenir. Ils ont déjà bénéficié de certaines de nos revendications : par exemple, le remplacement de la Dotation globale de fonctionnement par une partie de la TVA. Ils voient la Corse comme une sorte de laboratoire.
 
- Le mot ne vous gène-t-il pas ?
- Non ! Il faut bien faire des expériences quand les choses ne vont pas bien ! A divers titres, nous avons intérêt à expérimenter de nouvelles structures sur le plan institutionnel, mais pas seulement ! Par exemple, les études PISA ont établi que le système éducatif français est largement défaillant. Les conclusions du rapport, que j’ai commandé au Conseil économique, social et culturel - qui y a travaillé pendant un an – montrent que ces défaillances sont aggravées en Corse. Cela veut dire que si nous n’obtenons pas, comme nous l’avons demandé dans une délibération votée début 2017, un cadre normatif spécifique qui nous permettrait d’expérimenter un modèle éducatif particulier, nous allons à la catastrophe ! Si la situation fonctionnait bien, nous pourrions comprendre qu’il y ait quelques appréhensions à changer les choses, mais le système est catastrophique, chacun le reconnaît ! Il faut que nous ayons le droit d’expérimenter ! Cela fait partie des choses que nous demanderons à Paris.
 
- Ne bénéficiez-vous pas, par défaut, de la révolte des territoires, déclenchée par la coquille vide du pacte girondin annoncé et le centralisme avéré du Président Macron ?
- Il est vrai, que de manière générale, les collectivités locales sont déçues de voir que la politique, pour l’instant mise en œuvre, est très éloignée du pacte girondin annoncé. La Corse est en pointe de la revendication. C’est la raison pour laquelle nous intéressons les responsables des collectivités locales. Paris doit comprendre que la France ne peut pas continuer dans ce centralisme jacobin ! Peut-être y aura-t-il une réorientation de la politique gouvernementale en ce sens ? C’est l’intérêt de la France ! L’intérêt de la Corse, c’est d’obtenir rapidement une négociation et d’aboutir sur des points essentiels.
 
- Est-ce la raison de cette ébullition médiatique autour de vous ?
- Oui ! Au-delà du soutien politique, nous bénéficions d’une écoute médiatique. Nous ne sommes plus reçus dans les rédactions parisiennes comme nous l’étions, il y a quelques années. Les élites en France sont en train de douter de leur système. C’est peut-être le moment pour nous de faire valoir notre volonté de mettre en œuvre un modèle corse, une façon de faire autrement sur de nombreux points, comme l’éducation, mais aussi la question sociale et fiscale, l’emploi… également la question linguistique qui ne se pose pas qu’en Corse, même si nous sommes en pointe dans ce domaine, nos revendications sont supérieures à celles que peuvent avoir d’autres territoires.

- D’autres signaux inquiètent : un gouvernement récalcitrant, le rapprochement d’un prisonnier, simple application de la loi, présenté comme un cadeau, la nomination d’une Mme Corse apprise par les médias, qui dit Non à tout…
- Oui ! Vous avez raison ! Les signaux sont contradictoires ! Les déclarations de Mr Griveaux sont négatives. Celles de Mme Gourault faites, dès sa nomination, ne sont pas toutes positives. J’imagine qu’elle a, aujourd’hui, une meilleure connaissance des dossiers et que, lorsque nous nous assiérons à la table des négociations, elle sera mieux informée. Le cas échéant, nous nous chargeons de lui donner l’information qu’elle n’a pas. Son intérêt, comme le nôtre, n’est pas que les discussions avortent et débouchent immédiatement sur un blocage ! Pour notre part, nous ne voulons pas partir avec un à-priori, nous ne faisons pas de procès d’intention. Nous avons beaucoup de choses à faire et, à plusieurs égards, il y a urgence ! Si pour Paris, la Corse n’est qu’un dossier, pour nous, c’est notre vie !
 
- L’actualité en Catalogne, en attisant les peurs, comme le montre le soutien inconditionnel de Macron à Raroy, ne joue-t-elle pas à contrario contre les demandes corses ?
- L’indépendance n’est pas d’actualité en Corse pour les dix ans qui viennent ! Nous avons dit et répété pendant la campagne électorale que nous n’étions pas dans la même séquence que la Catalogne. Et, même si Paris a une connaissance imparfaite de la question corse, cela ne lui a pas échappé ! Nous observerons avec beaucoup d’attention ce qui se passera en Catalogne. A mon avis, dans dix ans, la question catalane sera réglée ! Dans le bon sens ! Parce qu’on ne s’oppose pas à la volonté d’un peuple qui s’est manifestée à plusieurs reprises de manière démocratique. L’Europe est, d’ailleurs, en train de se poser des questions, d’évoluer. Les positions des capitales européennes ne sont plus, comme en octobre, dans la position quasi-unanime, mise à part la Belgique, de soutien à Mr Raroy, elles sont plus nuancées. D’autant qu’il y a la question écossaise et d’autres problèmes en gestation. Les Ecossais veulent rester citoyens européens, et on veut les obliger à être britanniques ! On ne peut pas en rester là !
 
- Pensez-vous que l’Europe va regarder cette question en face ?
- L’Europe est obligée d’y réfléchir, Elle est devant un constat d’échec que j’espère provisoire. Ce qui se passe en Catalogne est une chance historique de la refonder autour de valeurs nouvelles, de réfléchir à ce que pourrait être, demain, une Europe des peuples, une Europe qui fonctionnerait puisque celle-ci ne fonctionne malheureusement plus ! On ne peut pas continuer avec une Europe de la technocratie, de la finance, des Etats constitués où le Nord domine le Sud de manière arrogante… En même temps, abandonner l’Europe serait une catastrophe ! Elle est nécessaire pour faire face aux enjeux économiques et sécuritaires. L’Europe des peuples, on en parle depuis 30 ans, mais cette idée, aujourd’hui, n’est plus portée de manière marginale par des mouvements comme le nôtre, elle commence à faire débat. C’est une chance incroyable pour la Corse d’être en pleine évolution dans cette période que je trouve passionnante.

- Justement, pour la première fois, les Nationalistes ont en charge la mise en œuvre d’une nouvelle structure. Quel est l’enjeu de la collectivité unie ?
- Avant tout la réussir pour mieux travailler au service des Corses et avoir, par l’union des trois collectivités, une force de frappe institutionnelle et financière plus importante. Egalement, faire des économies d’échelle, rationnaliser les décisions, accentuer les compétences pour une meilleure efficacité au quotidien sur les questions économiques, sociales, culturelles... Il est important que la région récupère la compétence sociale.
 
- Le social, sera-t-il une priorité ?
- Oui ! Une priorité absolue ! Pour un pays avec une aussi faible démographie, en arriver au stade où des cas de pauvreté et de précarité s’installent toujours en plus grand nombre, il faut vraiment que nos prédécesseurs aient été mauvais ! Les politiques parisiennes, relayées par les Corses qui ont été aux responsabilités pendant des décennies, ont été catastrophiques ! Certains pays ont peu d’atouts et beaucoup de handicaps, la Corse est riche de potentialités et n’a pas de handicaps, mais des contraintes susceptibles d’être gérées dans le cadre institutionnel que nous demandons. En tant que responsables de la Corse, nous ne pouvons pas accepter que la précarité continue de s’installer dans ce pays béni des Dieux ! C’est une insulte au bon sens, à la logique et à la morale !
 
- Avec la majorité absolue, la mandature ne s’annonce-t-elle pas politiquement plus facile que la précédente où vous avez du ferrailler avec une opposition remontée ?
- Oui ! Néanmoins, nous n’avons pas l’intention de profiter de cet avantage pour ne pas tenir compte du point de vue de l’opposition, même si en théorie on peut s’en passer. Nous voulons dans la pratique l’associer très largement à nos travaux et la voir jouer pleinement son rôle. Une opposition vivante, c’est très stimulant sur le plan démocratique ! Nous réfléchirons au sein de la majorité à des propositions concrètes que nous pourrons lui faire. Face à Paris, il serait plus efficace de rassembler une partie de l’opposition autour de certaines demandes dans l’intérêt de la Corse. Nous pouvons y arriver, mais il faut que chacun arrête de faire de la politique politicienne parce que la Corse est vraiment à la croisée des chemins.
 
- Quel est, pour vous, l’écueil à éviter ?
- Des écueils, il y en aura à chaque pas ! Surtout dans les négociations avec Paris. C’est pour cela qu’il faut y arriver avec le maximum de soutiens pour être plus forts. En rassemblant, en Corse, l’opposition, et, ailleurs, les soutiens et relais qui se sont déjà manifestés en notre faveur, en rencontrant les membres du gouvernement, les présidents des groupes du Parlement, et en continuant à faire œuvre de pédagogie et de lobbying. C’est beaucoup de travail en perspective ! L’écueil serait d’avoir une confiance démesurée en notre force parce que nous avons gagné les élections de cette manière-là et de penser que ce mandat massif nous dispenserait d’une concertation. Maintenant, si certains refusent de travailler avec nous, nous ne pourrons pas les forcer ! S’ils agissent par posture politicienne, ils seront démasqués ! Les Corses sont un peuple très politique, ils sauront reconnaître ceux qui sont de bonne volonté et travaillent pour la Corse de ceux qui ne veulent pas travailler pour la Corse, mais uniquement pour eux-mêmes et pour leur chapelle ! On n’en est pas là ! Je veux partir avec un état d’esprit positif, y compris vis-à-vis de ceux qui ne sont pas dans la majorité territoriale.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.




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