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En visite à Ajaccio, le Grand Maître de la Grande Loge de France invite à "pousser les portes" de la franc-maçonnerie


le Samedi 7 Février 2026 à 13:57

Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France (GLDF), est en visite à Ajaccio en cette fin de semaine pour célébrer le 20ᵉ anniversaire de la loge ajaccienne Lux Latina. Dans la démarche d’ouverture au public portée par la Grande Loge de France intitulée « Osez pousser nos portes », il revient pour CNI sur le sens de l’engagement maçonnique aujourd’hui, la place de la franc-maçonnerie dans la société contemporaine ou encore sur son ancrage particulier en Corse.



Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France depuis juin dernier, est en visite à Ajaccio en cette fin de semaine afin de célébrer le 20ème anniversaire de la loge "Lux Latina" dont il a ouvert les portes pour CNI (Photos : Paule Santoni)
Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France depuis juin dernier, est en visite à Ajaccio en cette fin de semaine afin de célébrer le 20ème anniversaire de la loge "Lux Latina" dont il a ouvert les portes pour CNI (Photos : Paule Santoni)
Vous êtes à Ajaccio en cette fin de semaine pour célébrer les 20 ans de la loge ajaccienne Lux Latina. Que représente cet anniversaire pour la Grande Loge de France ? 
C'est un événement heureux, dans la mesure où c'est un groupe d'hommes qui travaillent depuis 20 ans ensemble et qui aujourd'hui fête la fin de son adolescence, le début de sa vie adulte. Et à ce titre, tous les francs-maçons, tous les frères de la Grande Loge de France, d'où qu'ils soient en Corse, viennent pour partager cet anniversaire ce samedi. De même d'ailleurs que viendront un certain nombre de frères de la Grande Loge de France du continent et y compris de Paris, pour pouvoir partager ce jour heureux. C'est une loge dont nous sommes extrêmement fiers parce qu'elle s'est petit à petit développée.  Et si nous vivons et si nous fêtons son anniversaire, c'est parce que cette loge est bien vivante avec des travaux qui sont riches et intéressants.
 
Diriez-vous que la Corse est une terre maçonnique ? En quoi elle se distingue des autres territoires ? 
Non seulement c'est une terre maçonnique, mais c'est surtout la région de France et probablement d'Europe dans laquelle il y a le plus grand nombre de francs-maçons. C'est dû au fait que parmi les paradoxes corses, il y a celui de la violence parfois, mais de la fraternité toujours, que l'on retrouve dans la vie des familles, dans la vie des villages, dans la vie de la Corse en général, dans les confréries que l'on retrouve dans chaque village, … Finalement cette fraternité qu'elle s'exprime au travers des confréries ou de la vie en village, ou qu'elle se porte dans le cadre d'un engagement au sein d'une loge c’est assez similaire et c'est sans doute la raison pour laquelle on retrouve beaucoup de francs-maçons en Corse. 
 
Votre visite s'inscrit aussi dans la démarche d'ouverture au public portée par la Grande Loge de France et intitulée « Oser pousser nos portes ». Quelle porte doit-on oser pousser ? Celles des loges ? Celles des esprits ? 
Évidemment c'est l'ensemble. Quand on dit « Oser pousser les portes », c'est d'abord pour nous le devoir de vous ouvrir les nôtres et de vous montrer ce qu'il y a derrière, comme nous le faisons aujourd'hui. Nous n'avons rien à cacher, au contraire, nous considérons que ce que nous faisons est magnifique. Et puis c'est aussi une invitation pour chacun à ouvrir son esprit. Mais pour ceux qui voudraient rentrer en franc-maçonnerie, au risque de les décevoir, ce n'est pas ici qu'ils trouveront des réponses. En revanche, nous aurons la possibilité de les aider à se poser des questions sur eux-mêmes et donc d'essayer d'une certaine façon de progresser un peu et de devenir demain meilleur qu'hier. 
 
Pourquoi cette volonté d’ouverture au public est-elle aujourd’hui essentielle pour la franc-maçonnerie ? Qu’est-ce que vous espérez faire découvrir aux non-initiés ?
Je souhaite d'abord faire en sorte qu'il n'y ait plus ou moins de fausses interprétations sur ce que nous ne sommes pas. C'est vrai que nous avons été beaucoup victimes de réflexions complotistes, de rumeurs diverses et variées, souvent d'ailleurs dans un but mal intentionné. Et nous essayons de lutter contre ces déclarations infondées qui font beaucoup de mal au côté positif de la démarche qui est la nôtre. Ce que je remarque d'ailleurs c'est que si nous sommes habitués à ces complots depuis longtemps, désormais c'est l'ensemble des pans de la société qui sont frappés par cette démarche de complotisme, de fake news, de fausses idées déclarées sur les uns et sur les autres. C'est un mal profond, terrible, parce qu'il fracture les familles, les sociétés et l'ensemble de la vie sociale d'un pays. Et donc finalement, au travers du combat que nous avons pour nous-mêmes, c'est aussi un combat pour tout le monde, de manière à lutter contre ces ferments de division et que nous mettons à la disposition du plus grand nombre.
 

La loge d'Ajaccio "Lux Latina"
La loge d'Ajaccio "Lux Latina"
Que signifie être franc-maçon en 2026 ? 
Cela signifie, envers et contre tout, penser que demain sera mieux qu'aujourd'hui. Cela signifie considérer que la nature humaine est certes parfois un peu décevante, mais qu'il y a toujours au fond de nous quelque chose qui peut être meilleur et qu'il faut avoir le courage d'aller le chercher et d'aller pousser les portes de son cœur avant de succomber au matérialisme, à l'immédiateté, à la superficialité et aux autres maux de notre temps. 
 
Et justement, dans un monde marqué par les crises, la défiance, l'accélération permanente, en quoi la franc-maçonnerie peut-elle encore avoir du sens, peut-être plus que jamais, notamment chez les jeunes ? 
Nous passons notre temps à passer d'un sujet à l'autre, nous sommes dans un monde de l’immédiateté. Pour notre part, nous aimons bien travailler sur le temps long. Ensuite, à la superficialité, nous préférons travailler plutôt en profondeur, faire en sorte de réfléchir. Par ailleurs, nous vivons dans un monde dans lequel nous passons notre temps à nous entendre dire « est-ce que vous êtes sûr de vous ? ». Nous, nous adorons quand quelqu'un dit « je ne suis pas sûr de moi ». Nous privilégions le doute à la certitude. Si vous préférez un peu plus de profondeur, un peu plus de temps long, un peu plus de spiritualité et un peu plus de doutes et de questions, venez nous voir, vous allez passer des soirées magnifiques.
 
La Grande Loge de France revendique une franc-maçonnerie initiatique est spiritualiste. Qu'est-ce que recouvrent ces notions et comment résonnent-elles dans une société qui est souvent en quête de sens aujourd'hui ?
Elles résonnent plus que jamais. Et les jeunes en particulier viennent beaucoup nous voir et nous disent avoir perdu la boussole, avoir besoin d'un repère, besoin de retrouver un sens à leur vie… Dans la société chaotique qui est la nôtre, plus que jamais nous avons besoin d'essayer de trouver des repères qui ne soient pas matérialistes. 
 
Vous mettez aussi en avant les valeurs comme l'humanisme, la transmission et la réflexion éthique. Comment ces valeurs se traduisent dans le travail, dans les loges ? 
Elles se traduisent non pas par des réponses, nous n’en avons pas, mais par des questions. Et en général, dans le travail en loge, c'est l'apanage du vénérable maître que de donner des sujets de travaux à chacun des membres de ce groupe d'hommes qui constitue une loge. Et c'est au travers de ces réflexions qui sont menées sur ces valeurs que chacun est amené à se poser des questions et à essayer de progresser dans la vie. 
 
La franc-maçonnerie a-t-elle des actions visibles au quotidien pour le grand public ?
Bien sûr, nombreuses. Nous avons, par exemple, un fonds de dotation qui s'appelle Fraternité et humanisme. Dans ce cadre, j'étais la semaine dernière dans l'Aude où nous avons remis une subvention aux viticulteurs sinistrés à l'occasion des feux géants qui ont eu lieu au cours de l'été dernier. Nous avons essayé de leur apporter une petite participation pour leur montrer que nous étions solidaires avec eux. Par ailleurs, j'étais à Lomé au Togo, il y a quelques semaines de cela car nous allons financer les études supérieures de quelques jeunes filles orphelines. Autre exemple, Michel Rocard a réussi, il y a quelques dizaines d'années de cela, à régler une crise dramatique qui avait lieu en Nouvelle-Calédonie en y envoyant une délégation. De qui était composée cette délégation ? De hauts fonctionnaires. Quelle particularité avaient-ils ? Ils étaient tous francs-maçons. Je pourrais aussi citer le Dr Pierre Simon, qui a aidé à la promulgation des lois de Simone Veil, ou encore le colonel Arnaud Beltrame, qui a donné sa vie contre celle d'un otage et qui appartenait à une loge qui devrait toucher tous les Corses : la loge Jérôme Bonaparte.
 
Comment une loge s'inscrit-elle dans son territoire et quel rôle peut-elle jouer dans la vie locale, par exemple dans une ville comme Ajaccio ?
D'abord, elle s'inscrit forcément dans le tissu local, en ce sens qu'une loge naît toujours de l'initiative de quelques frères qui sont implantés dans une ville. Ensuite, elle est ouverte à tous ceux qui veulent participer à ses travaux intellectuels et s’inscrit dans le tissu local au travers de l'action de chacun de ses membres, qui au travers de la vie associative, qui au travers de la vie politique, qui au travers d'une confrérie ou d'une vie de village, apporte autour de lui les valeurs humanistes que nous défendons. 
 
De façon personnelle, que vous apporte le fait d'être franc-maçon au quotidien ? 
D'abord, cela m'a amené à me poser des questions, et surtout des questions auxquelles je pensais ne jamais avoir de réponse. C'est vraiment quelque chose d'assez spectaculaire. Cela m'a aussi amené à faire des rencontres. Et nous vivons parfois des moments qui sont à la fois joyeux et parfois profondément émouvants, avec ceux que l'on appelle des frères, c'est-à-dire des hommes dont on se sent extrêmement proches. Et par les temps qui courent, avoir cette espèce de confiance absolue envers ceux qui vous entourent, venir dans un temple, et l'espace de deux heures qu'il n'y ait aucun enjeu, ni de pouvoir, ni d'argent, ni d'influence, mais simplement le bonheur de partager des idées, par les temps qui courent, dans le monde qui est le nôtre, c'est, croyez-moi, un privilège énorme.