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Edmond Simeoni : Le destin d’un homme qui a fait, de sa vie, un combat !


Rédigé par Nicole Mari le Vendredi 14 Décembre 2018 à 22:33 | Modifié le Samedi 15 Décembre 2018 - 00:52


Retour sur le destin emblématique de celui qui est considéré comme la figure légendaire du nationalisme corse et qui a consacré sa vie à défendre la cause de sa terre natale.


Edmond Simeoni en juin 2017 prenant la parole à Bastia après l'élection de trois députés nationalistes, dont son compagnon de route, Michel Castellani.
Edmond Simeoni en juin 2017 prenant la parole à Bastia après l'élection de trois députés nationalistes, dont son compagnon de route, Michel Castellani.
Il y a des hommes dont la vie entière est un combat. Edmond Simeoni était de ceux-là. Il y a des hommes qui font l’histoire. Edmond Simeoni a fait de son combat pour la Corse une tranche de l’histoire insulaire et même nationale. Il y a toujours un moment dans la vie où un homme croise son destin. Les Grecs appelaient cet instant décisif, cette opportunité historique qui est un point de bascule : le kairos. Saisir le kairos, c’est comprendre le sens de l’histoire. Edmond Simeoni a croisé son kairos un jour d’août 1975 à Aleria en Plaine orientale. Le 21 août, avec une douzaine de militants de l’ARC (Action régionaliste corse) armés de fusils de chasse, il occupe la cave Depeille pour dénoncer les fraudes vinicoles et la chaptalisation qui menace de ruiner les petits viticulteurs corses. Pour une raison indéterminée, le ministre de l’Intérieur, Michel Poniatowski envoie sur place 1 200 gendarmes et une unité de véhicules blindés légers, et ordonne, le 22 août à l’aube, un assaut inattendu et désordonné qui fait deux morts parmi les forces de l’ordre et un blessé parmi les Nationalistes. Ce drame entraine la reddition d’un homme qui endosse, seul, la responsabilité. En avançant, tout seul, les mains levées, devant une armada déployée face à lui, Edmond Simeoni entre dans l’histoire. En quelques heures, l'opération politique et médiatique, dont il a pris la tête, vire à l'affaire d’Etat qui change radicalement les relations entre l’île et Paris, et fait, de lui, le symbole du nationalisme corse. Il devient « l'homme d'Aleria ».
 
Le début de l’engagement
Pourtant, rien ne disposait vraiment l’enfant de Lozzi, dernier village haut perché du Niolu, à incarner une figure historique. Si la politique était une affaire de famille - son père était déjà maire -, et si le jeune Edmond avait montré, très tôt, le goût du combat, rien ne laissait présager qu’il délaisserait la voie conventionnelle pour des chemins beaucoup moins confortables. Celui qui a marqué la politique de son temps a failli emprunter une autre voie. Sportif accompli, il rêvait d’être footballeur et a même joué à l’OM. Il finit pourtant par suivre les traces de son frère Max, qu’il adorait, et embrasse des études de médecine. C’est encore Max qui l’entraine sur les chemins de la revendication politique. Leur duo, inséparable, indissociable, marque la lutte nationaliste de sa forte empreinte. En 1953, Edmond débute, donc, à Marseille, ses études médicales et s’oriente vers la gastro-entérologie. Sept ans plus tard, il crée l’Association des étudiants corses de Marseille pour protester contre la décision du gouvernement français d’installer un centre d’expérimentations nucléaires à l’Argentella près de Calvi. Le soulèvement populaire met fin au projet, mais déclenche la montée d’un sentiment nationaliste. Sept ans passent encore. Installé comme médecin à Bastia, Edmond Simeoni participe à la création de l’Action Régionaliste Corse (ARC) qui prône déjà l’autonomie. Sept ans de plus et il manifeste contre le déversement des Boues rouges en Méditerranée. Deux ans plus tard, c’est le drame d’Aleria…
 
Le piège d’Aleria
Aleria, c’est, donc, le tournant décisif dans la vie de cet homme de passion qui, de l’aveu de ses proches, « ne lâche jamais rien ». Le 17 août, il prononce à Corte un discours qui dénonce « le colonialisme de l’Etat français » et la politique au profit des rapatriés pied-noir qui génère des tensions dans l’île. Le 21, l’occupation de la cave d’Aleria ne devait être qu’une action de plus dans « la lutte pour l’émancipation du peuple corse », la démesure de la réaction de l’Etat provoque un drame humain et une fracture jamais réconciliée entre l’Etat et la Corse. « Une fracture contre le colonialisme », juge Edmond Simeoni, 37 ans plus tard. « Aleria reste l’acte significatif initial d’opposition frontale, d’essence nationaliste, au colonialisme qui s’est appuyé sur le système claniste pour désarmer et aliéner la population ». Le 21 août, il sauve un homme victime d’un malaise cardiaque et assume, seul, la responsabilité de l’occupation de la cave. Sa vie bascule. Il est arrêté, emprisonné et ne retrouve la liberté que 18 mois plus tard, en janvier 1977. Le procès l’innocente du drame, mais il écope de 5 ans de prison, dont 2 avec sursis pour « acte de bravoure ». Entre temps, le 19 novembre 1975, Depeille et ses acolytes sont condamnés pour infraction sur les lois sur la société et banqueroute. En prison, Edmond Simeoni écrit son premier ouvrage : « Le piège d’Aleria ». Il y a, toujours, un avant et un après kairos ! Après Aleria, plus rien ne sera jamais pareil. Ni pour la Corse, ni pour Edmond - comme tout le monde l’appelle désormais en Corse -, ni pour son frère Max, ni pour sa famille.
 
Les mandats politiques
Aleria donne naissance au FLNC (Front de libération nationale de la Corse) et à un puissant mouvement de revendication autonomiste. C’est le temps du Riacquistu, de la reconquête politique, culturelle et linguistique. Puis vient, avec les années 80, les premiers mandats politiques. C’est sous la bannière de l’UPC (Union du peuple corse) créé en 1977 que celui, qui est devenu un leader charismatique, mène une liste autonomiste aux élections régionales de 1981 et décroche six élus. En 1983, il devient conseiller municipal à Bastia. Il dira souvent que la médecine est sa vraie passion. « L’attirance pour la médecine, c’est l’attirance pour l’autre, le refus de l’injustice. Le véritable accomplissement de ma vie, ce n’est pas la politique, c’est la médecine ». Il mène, pourtant, les deux, de front, avec la même force d’engagement et d’enthousiasme, au mépris de sa santé. Lorsqu’un infarctus l’oblige à l’abandon de ses mandats politiques, il ne se résout pas à l’inaction et sa convalescence à peine achevée, repart au combat. Il est réélu en 1992 avec la liste Corsica Nazione, mais, en désaccord avec la stratégie violente du FLNC, démissionne de son mandat. Réélu, pour la dernière fois, en 2004 avec le groupe Unione Naziunale, il rafle huit sièges et engage un autre grand combat de sa vie avec la création de Corsica Diaspora. Avec une énergie toujours aussi infatigable, il s’attache à convaincre les Corses d’ailleurs de participer à l’émancipation de l’île et défend la loi du retour.
 
Le combat d’une vie
Une autre étape décisive est le discours qu’il prononce en 1987, à Bastia, où il regrette publiquement « le sang qui a coulé à Aleria », fait son mea culpa et prône le dialogue, la paix et le développement partagé. Il pose, définitivement, comme stratégie de lutte : le choix exclusif de l’action démocratique qui sera le fer de lance de son fils Gilles à qui il passe le relais. Il ne déserte pas pour autant la scène politique et continue de combattre sur tous les fronts : la pauvreté, l’emploi, la désertification de l’intérieur, les Arrêtés Miot, les luttes fiscales, le chemin de fer, l’Université, la terre, et toujours et encore la langue corse, son premier cheval de bataille. Il tire des sonnettes d’alarme, encourage les uns, secoue les autres. Sans répit, avec bienveillance, il reste vigilant. Il suit, pas à pas, aux premières loges, toujours extrêmement actif en coulisses, l’ascension vertigineuse qui mène, en moins d’une décennie, son fils et les Nationalistes à la conquête de la citadelle bastiaise en mars 2014 et du pouvoir régional en décembre 2015. Dans les rues de Bastia en liesse, son calme et celui de son frère Max tranchent avec l’émotion générale. Ses premiers mots ont la force du symbole : « Ce soir, ce n’est pas la victoire des Nationalistes, c’est la victoire de la Corse ! ». Tout aussi pragmatique, Max lâche : « Maintenant, il faut se mettre au travail. Il y a tellement à faire ! Il y a tout à construire ! ». Pour eux, rien de personnel dans la victoire du fils de la famille. C’est la marque Simeoni ! Quatre jours après, à la fin de l’investiture du premier pouvoir nationaliste, dans les couloirs bondés de l’Assemblée de Corse, Edmond se refuse à tout commentaire paternel, il n’a, légèrement agacé, que le même mot aux lèvres : « La victoire du peuple corse ». C’est pour son île natale que la figure tutélaire et devenue légendaire du nationalisme corse s’est battue jusqu’à son dernier souffle sans oublier, même sur son lit de souffrance, ce qui a été le combat de toute sa vie. Ce soir, la Corse porte le deuil national.
 
N.M.
 



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