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Corse et îles européennes : Des problématiques inchangées depuis 30 ans et pas résolues !


Rédigé par Nicole Mari le Dimanche 26 Août 2018 à 21:46 | Modifié le Dimanche 26 Août 2018 - 23:51


Quel est le poids des îles en Europe ? Pourquoi Bruxelles a-t-elle tant de mal à prendre en compte les spécificités de l’insularité ? Pour Michel Biggi, ancien fonctionnaire, retraité de la Collectivité territoriale de Corse où il a travaillé pendant 35 ans, notamment sur le sujet spécifique des îles, c’est une question de rapports de forces. Cet Européen convaincu, qui a été détaché, pendant 15 ans, auprès de la Commission des îles de la CRPM (Conférence des régions périphériques et maritimes), explique, à Corse Net Infos, que la reconnaissance de l’insularité a été le fruit d’un long travail et d’un véritable lobbying politique, mais que, 30 ans après, les problématiques des îles restent inchangées. Pire, les îles sont devenues les zones d'ombre de l'Europe.


La Corse et la Sardaigne vues de l'espace...
La Corse et la Sardaigne vues de l'espace...
- Qu’avez-vous fait au sein de la Commission des îles ?
- Nous avons mis en place le projet Eurisles, financé par la Commission européenne et les membres de la Commission des îles dont l’objectif fondamental était d’améliorer la connaissance sur les situations des îles en Europe. Un lobby politique, la Commission des îles, se dotait d’un outil technique, Eurisles, qui avait pour effet de ramasser un certain nombre d’informations afin de renforcer la qualité des arguments d’information donnés à Bruxelles. Cela a fonctionné pendant 12 ans, pour l’essentiel pendant la présidence de Jean Baggioni qui était, comme Gilles Simeoni aujourd’hui, président de la Commission des îles dans les années 90.
 
- Ces informations, que sont-elles devenues ?
- L’information, par définition, ne vieillit pas bien ! Nous avions trois pistes de réflexion dans une vision stratégique en liaison avec le programme politique de la Commission des îles. L’objectif dans les années 90 était d’obtenir l’inscription des îles dans le droit européen. Nous avons réussi avec le vote de l’article 173 qui est inscrit dans les traités européens. C’est drôle de parler de ça parce que c’est un peu ce que la Corse essaye de faire aujourd’hui dans la Constitution française ! A côté du combat politique, on fondait la discussion sur des arguments techniques. Le travail, que nous avons fourni à l’époque, était diffusé auprès des parlementaires européens, donc traduit dans toutes les langues. Il s’agissait de démontrer que les îles, ce n’est pas comme le continent ! C’était un vrai lobbying !
 
- 30 ans après, la prise en compte de cette différence a-t-elle vraiment progressé ?
- Non ! Pas vraiment ! Ce n’est pas encore satisfaisant ! Les informations, que nous avons produites à l’époque, sont désormais mortes, certaines sont restées des problématiques qui sont reprises aujourd’hui, mais qu’il faut sans cesse réactualisées.
 
- Les trois pistes de travail de l’époque sont-elles aussi toujours d’actualité ?
- Oui ! La première était de recueillir des données statistiques qui n’étaient pas et ne sont toujours pas souvent disponibles pour les îles. Il fallait réussir à prouver que les indices économiques des îles étaient inférieurs à ceux du continent. C’est encore le cas aujourd’hui ! On affecte encore à la Corse le PIB (Produit intérieur brut) national, or notre PIB est bien inférieur ! La deuxième piste concernait les systèmes de transports. Nous avons cherché à démontrer par une donnée toujours utilisée aujourd’hui que le temps de déplacement pour un insulaire, qui veut aller au centre de l’Europe, est nettement supérieur à celui de n’importe quel autre Européen. C’est une problématique de discontinuité physique.
 
- C’est-à-dire ?
- Par exemple, dire qu’on va de Corse à Marseille en ferry en 8 heures, c’est un mensonge ! Parce qu’il faut attendre le ferry. Ce temps d’attente doit être inclus. On prenait souvent cet exemple pédagogique : une pièce manque pour une automobile. Sur le continent, si le garage ne l’a pas, il peut la trouver très vite, dans sa zone géographique, et réparer en 4 heures. En Corse, il faut commander la pièce et attendre au moins le lendemain qu’elle arrive par la mer. Nous avions fait des cartes avec des temps moyens de transport et des vitesses moyennes de déplacement pour les individus, les marchandises... selon qu’ils étaient sur le continent ou à Bastia. En appliquant à la Corse le temps de déplacement du continent, la Corse se retrouvait dans le Sud algérien ! Les îles grecques se retrouvaient dans le sultanat d’Oman ! D’autres îles se retrouvaient même au fin fond de l’Afrique ! Cette image a frappé les gens et est restée pédagogiquement forte.
 
- Ce genre de démonstration est-il toujours valable?
- Oui ! Prenez les déchets. On ne peut pas mettre les déchets à la mer, les transporter comme on le fait sur le continent par la route. On parle, aujourd’hui, d’exporter nos déchets à Marseille. C’était déjà une problématique, il y a 30 ans ! Le but était de donner une vision de tous les problèmes spécifiques aux îles et de montrer que ce qui était vrai pour la Corse était vrai pour le Danemark, la Sicile… Nous avions préparé deux grands documents de politique générale que nous avons distribué pendant un an aux parlementaires européens, ce qui nous a permis d’obtenir l’inscription de la spécificité des îles dans cet article 173.

La Commission des îles de la CRPM s'est tenue à Bastia.
La Commission des îles de la CRPM s'est tenue à Bastia.
- En 30 ans, qu’est-ce qui a, donc, changé ?
- Plein de choses ! Mais, les problématiques restent identiques. Demandez aux gens qui se battent pour l’inscription de la Corse dans la Constitution. Une fois l’inscription obtenue, qu’est-ce qu’on en fait ? Plein de choses ou pas ! Cette inscription peut rester creuse, vide, comme elle peut amener des changements énormes. Le simple fait d’avoir une référence juridique modifie énormément de choses. Les programmes INTERREG, par exemple, sont des produits indirects de la négociation inter-îles. Sauf que les îles ne pèsent que 20 millions d’habitants sur 500 millions d’Européens, et il faut continuer encore et toujours à réexpliquer qu’un insulaire, ce n’est pas pareil. Les problèmes sont restés les mêmes, mais l’environnement a complètement changé, les gens aussi ont changé. La considération juridique et la prise en compte de certaines spécificités en matière de transport sont des faits acquis, dans d’autres domaines, il faut recommencer inexorablement. C’est pour cela que la CRPM continue de tourner depuis 30 ans !
 
- N’avez-vous pas l’impression que la voix des îles a perdu du poids ?
- Oui ! Quand nous avons commencé, nous étions dans l’Europe des 12, seuls 3 Etats n’avaient pas d’îles. Aujourd’hui, nous sommes dans une Europe de 28, tous les pays de l’Est n’ont pas d’îles ! Ils n’ont même pas de façade maritime ! Ils ne se sentent pas du tout concernés par les problèmes liés à l’insularité. Allez convaincre un Hongrois qui, lui, est enclavé, isolé par les montagnes et qui estime que les îles sont riches, touristiques, ensoleillées… ! Le poids des îles a mécaniquement diminué, la force du lobbying aussi. Une autre mutation importante, qu’on ne mesure pas, est que le regroupement de population dans les régions les plus riches et dans les centres villes a fait oublier des parts entières du territoire. Les îles sont devenues les zones d’ombres des Républiques. C’est pour cela qu’elles votent à l’Extrême-droite ou pour des populistes.
 
- Pourquoi les îles sont-elles devenues des zones d’ombre ?
- Parce qu’il y a partout d’autres urgences nationales. La France préfère s’occuper des banlieues de Seine-Saint Denis que de la Corse ! L’Europe, c’est 28 Chefs d’Etat porteurs de ce qui se passe chez eux ! L’environnement a changé. Emmanuel Macron n’a pas la même vision de l’Europe qu’un François Mitterrand ou un Jacques Chirac. L’Europe d’aujourd’hui transpire, souffre, est confrontée à de nouveaux enjeux : les migrants, la crise internationale, la fin de l’atlantisme, le commerce international… L’Union européenne n’a pas un budget solide, son champ de compétences étant ce qu’il est, elle ne peut pas faire beaucoup plus.
 
- La population en France boude les élections européennes. Comment l’analysez-vous ? Comme un rejet de l’Europe ?
- C’est la même chose au niveau national ! L’Europe, c’est devenu compliqué, parfois incompréhensible, c’est un sujet peu traité par les médias. Il n’y a pas de débat sur les fonds européens au Journal de 20 heures, or c’est fondamental ! La Commission européenne a une image négative qu’elle n’arrive pas à remonter parce qu’elle a aussi des dysfonctionnements qui sont ceux des Etats. Dire chaque fois que c’est la faute à Bruxelles est un mensonge ! Bruxelles n’existe pas ! La Commission européenne décide en fonction de ce que disent les chefs d’Etat, c’est-à-dire les gens que nous avons élus. On peut lui reprocher de fabriquer des lois, des règlements…, mais elle ne peut le faire que sur décision des Etats centraux. Il n’y a pas d’indépendance de l’Union européenne, juste un rapport de forces entre pays. Il y a autant de fonctionnaires à la Commission européenne qu’en Corse ! Ils font ce qu’on leur dit de faire.

Michel Biggi.
Michel Biggi.
- Justement, on reproche à Bruxelles d’édicter des normes et des règles parfois aberrantes ou tatillonnes. N’est-ce pas justifié ?
- Je ne crois pas ! Prenons des exemples que l’on connaît bien en Corse : la protection du miel AOC, la différence entre la confiture et la marmelade, la charcuterie corse, le vin, les IGP… Il faut une norme que les producteurs respectent. Cela évite d’être envahi par des produits qui ne sont pas aux normes européennes. C’est tranché à Bruxelles parce qu’il faut mélanger les règlements des pays concernés par ces produits pour que le label soit partout pareil avec les mêmes contraintes. C’est indispensable ! Autre exemple : les fonds européens sont d’une complexité incroyable. Pourquoi ? Parce qu’il y a tellement eu de fraudes, parfois fantastiques, de la part de pays, de régions ou même d’individus. Comme Bruxelles n’a pas assez de contrôleurs pour tout surveiller, elle met des tas de verrous qui peuvent devenir insupportables. Il faut parfois lire 200 pages pour obtenir une aide de 5000 € ! Mais, ce n’est pas spécifique à l’Union européenne, c’est parfois pareil en France ! Cette tendance à augmenter les normes est un mouvement global.
 
- Comment expliquez-vous que l’UE, qui avait promu les régions, recentralise vers les Etats ?
- Encore une fois, ce n’est pas l’Europe, ce sont les chefs des Etats-membres qui décident, qui en ont marre de leurs régions et veulent s’occuper de leurs affaires intérieures eux-mêmes. Ils ne veulent pas que Bruxelles s’autonomise et distribue de l’argent un peu n’importe comment. L’Etat français veut affecter, lui-même, l’argent à et décider s’il va ou non, par exemple, donner à la Corse. Bruxelles n’y est pour rien ! Elle a perdu son pouvoir ! On voit bien la stratégie sur la PAC (Politique agricole commune) : les Etats ne veulent plus mettre de l’argent au pot, ils estiment que ça coûte trop cher ! Avant la Commission européenne décidait telle mesure sur le lait ou la viande, aujourd’hui, ce sont les Etats qui veulent récupérer les fonds et décider de leurs petites affaires. C’est un choix !
 
- Pourquoi, dans ce cas, tant de politiques et autres gens opposent la toute puissance de la technocratie européenne à la réalité des pays ?
- C’est un délire de gens qui n’aiment pas l’Europe, ne la connaissent pas et ne veulent pas la connaître ! On accuse Bruxelles d’être une structure autonome, mais elle n’a aucune autonomie ! La norme des 3% de déficit budgétaire, soi-disant imposé par Bruxelles, est le résultat du rapport de forces allemand qui a réussi facilement à l’imposer parce qu’il y avait beaucoup de mauvais élèves. Aujourd’hui, tout le monde tente de rester sur un déficit de 3%, les Allemands sont sur un excédent de 8%. Le seul moyen de changer ce rapport de forces est un élément extérieur. Par exemple, Donald Trump peut remettre à sa place Mme Merkel et lui dire : « Stop ! ». Mais ça n’a rien à voir avec la Commission européenne ! Le rapport de forces des 28 dépend aussi du poids de chaque Etat, les Maltais peuvent rager tant qu’ils veulent, seuls les 4 pays contributeurs comptent : l’Allemagne, la France, l’Angleterre et l’Italie. Les autres ramassent. Ces quatre pays ont de facto un pouvoir, s’ils sont d’accord sur un axe, c’est de ce côté qu’ira la Commission.
 
- Pourquoi l’Europe est-elle en crise ?
- Parce qu’elle a tellement de défis extérieurs à gérer, sans avoir les armes pour cela. Le problème de la crise actuelle est le manque de consensus. L’Europe vient de perdre un membre qu’elle n’a pas réussi à garder. Le vrai drame est qu’à 27, elle n’arrive pas à se mettre d’accord sur nombre de politiques. La grande modification a été l’entrée des pays de l’Est qui ont d’autres valeurs. Méritaient-ils de rentrer en Europe ? C’est une vraie question ! Ils ont une longue histoire, un ennemi russe qui les hante. Dans la liste des désaccords qui nous opposent, il n’y a pas que les migrants. Certes, c’est un problème majeur qu’on n’est pas prêt de résoudre, mais il y aussi le problème de la redistribution des richesses et surtout de réussir à convaincre les populations que les Etats font un effort pour les répartir. Je ne suis pas convaincu qu’il y ait un accroissement très sensible de la pauvreté en France, les chiffres disent même le contraire. En revanche, un sentiment de frustration s’est développé dans certains territoires dont l’Europe ne s’est pas occupée. Ce sentiment-là génère un mouvement populiste qui finit pas rattraper l’Etat central. Et, il va rattraper Macron tôt ou tard !
 
Propos recueillis par Nicole MARI.



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