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"Comment pouvons-nous, ensemble, Corsica et France, sortir grandis par la guérison des traumas qui sont les nôtres ?"


Rédigé par Marie MAURIZI le Mardi 6 Février 2018 à 10:13 | Modifié le Mardi 6 Février 2018 - 10:24


Dans son texte « Vérité de demain ? » Jean-François Bernardini, chanteur d’ I Muvrini et "serviteur de l’ONG UMANI-Fondation de Corse" (comme il se défini), s’interroge sur ce qui pourrait être un retour aux expériences douloureuses, à l’histoire qui est un perpétuel recommencement…


"Comment pouvons-nous, ensemble, Corsica et France, sortir grandis par la guérison des traumas qui sont les nôtres ?"
La Corse attend les messages de Paris. Elle les attend comme on attend les Rois Mages. C’est sa première banqueroute.
Notre problème est de croire encore que rien ne serait possible sans la bénédiction de Paris. Nous nous battons pour cette bénédiction. On peut apprendre à un peuple à ne plus se servir de ses forces. C’est bien cela que l’on nous a volé. On nous a appris à demander, et désappris à construire.
Et si nous étions un peu plus insolents ? Si nous sortions de cette routine ?
On a attendu Lebranchu, on a attendu Cazeneuve, Sarkozy, Valls, Gourault…

Avec les plus nobles intentions et après des décennies de luttes, révoquant une vision et une gouvernance de l’ile révolues, la Corse a voté nationaliste. Au même moment, alors qu’il s’agit d’aller ensemble en démocratie, vers tous les défis, vers tous les fronts brûlants qui nous attendent, j’ai pourtant le sentiment que nous passons huit heures par jour à construire une société dans laquelle nous n’avons pas envie de vivre.

La Corse grandit comme se développe la tête d’un « requin marteau », avec des yeux qui regardent dans des directions diamétralement opposées.

Le 26 avril 2012, la Collectivité Territoriale de Corse votait à l’unanimité une motion avec demande d’examen prioritaire, en amont de l’implantation de deux grands centres commerciaux dans la plaine ajaccienne. Elle y demande de surseoir à ces constructions et ces extensions, afin que la densité commerciale reste dans la moyenne nationale. Depuis, presque tous les projets d’aménagement commercial ont été acceptés. 270 000 m², soit 39 stades de foot en 10 ans. *
Déni de démocratie, la faute à Paris, la faute au Léviathan colonial, à la Constitution ?
Quels groupes, quels élus, quels citoyens se sont dressés de tout leur poids pour crier « Mépris de la démocratie » ?


Le déménagement de la Corse continue, sous la seule vigilance des associations sentinelles et quelques citoyens qui luttent. Sans doute voulons-nous aller encore plus loin dans la mauvaise direction, avec de nouveaux centres commerciaux, un nouveau méga-port à Bastia, un gazoduc entre Bastia et Ajaccio… ? C’est notre « autocolonisme ».
Aujourd’hui nous jouons à l’Histoire. En 2017, qu’avons-nous nous changé de nous-mêmes et en nous-mêmes ?
Notre « comportement électoral », certes. Est-ce suffisant ? Est-ce suffisant pour la métamorphose, la renaissance politique, écologique, spirituelle, éthique que l’époque nous réclame ?
Le chantier est immense : « Être le changement que nous voulons voir autour de nous. »


Dans le spectacle actuel, nous nous résignons à jouer dans une pièce trop connue. On en sait par cœur les répliques, l’historique, mais - à nos dépens - nous n’inventons pas la pièce corse.
Dans ce scénario écrit par d’autres, la Corse s’épuise, se fatigue, gesticule, brûle, bétonne, triomphe aux élections, manifeste, rumine ses colères, réactive ses désespoirs, tandis que l’on meuble le vide par le claquement des portes, les tweets et les postures trop connues.


A nous nos symboles, à l’État les siens. Et tandis que le désastre incendiaire - les incendies comme mode de régulation du conflit et des intérêts - le désastre climatique, économique, social, linguistique, la dérive foncière, agricole, mafieuse avancent et ont subtilisé « les clefs de la Corse », nous attendons le Messie. Pendant ce temps-là, c’est la planète entière qui va dans le mur, et la Corse avec.
Nous attendons la co-officialité pour la langue corse. Sans doute attendons-nous aussi la co-officialité pour l’emploi, pour l’écologie, la co-officialité pour la terre. Mais la résignation et l’avidité nous gagnent, nous traversent. La « malédiction de la beauté » nous ravage et ravage la Corse.


Pendant ce temps, notre île ne vit pas au centre d’elle-même. Elle ne vit pas dans ses villages, elle y meurt. Elle produit de plus en plus de laideurs. Nous sous-développons en croyant développer. Coupés de notre écologie native, cela ne fait pas de nous un peuple heureux, même bercé par la « fée électorale et la fée institutionnelle ».
On ne peut pas dire que les politiques menées ces dernières décennies aient été un échec. Bien au contraire, elles ont été d’une efficacité redoutable, jusqu’à enrôler nos collaborations et nos consentements quotidiens.


Les nationalistes, avec beaucoup de mérite, ont pris le pouvoir. C’est un espoir. Si j’ai bien compris, aujourd’hui il s’agit de transformer cette société. Il paraît que nos problèmes ne seraient créés que par l’extérieur. Nous connaissons bien ce mantra, et la berceuse du marchand de sable : « la faute à l’État ». Certes, l’État a historiquement une indéniable, une lourde part de responsabilité. Dans sa tendance à anéantir la vérité et « réécrire l’Histoire », il a été particulièrement destructeur et même cynique. (Voir les 3 documentaires sur la Corse-Mafia et RépubliqueARTE-2017).
Pour autant, dans cette Corse « colonisable », serait-il trop douloureux de constater qu’aujourd’hui l’ennemi est aussi intérieur et qu‘il nous faut également nous protéger de nous-mêmes ? Nous pourrions en effet nous demander quelquefois si la porte est fermée de l’extérieur, ou bien, si elle est cadenassée de l’intérieur.
Une révolution citoyenne, ça ne se décrète pas, ça ne se demande pas, ça ne se subventionne pas.


J’ai entendu dire « déni de démocratie », refus de dialogue. Il n’y a ni déni de démocratie, ni refus de dialogue. Il y a bien plus grave : il y a un « déni d’exister » historique, un déni de mémoire, et il dure depuis 250 ans.
Alors - existons, choisissons, produisons, inventons, faisons mieux : là sera notre plus noble, notre plus fertile résistance.
Contrairement à ce qu’elle nous vend, la violence en bouclier, en victimes, en souffrances et en sacrifices, a peut-être elle aussi fait durer le mensonge.
Où sont les chances ? Où sont les perspectives et les solutions ? Oui, il y a des enjeux forts, enthousiasmants, heureux qui doivent et peuvent nous rassembler.


Les citoyens corses et tous les justes du monde sont peut-être plus réalistes que les politiques. Ils ne veulent pas devenir des professionnels de la supplique. Ils ne veulent pas un statut, une souveraineté de papier. Ils le savent : on peut être formellement indépendant et avoir encore moins de pouvoir.
Ils veulent sauver bien plus encore. Ils veulent sauver leur âme, l’âme de leur terre, l’âme de la Corse. Ils veulent pour eux et leurs enfants sauver leur foi dans des choses très anciennes : la terre, les arbres, l’eau, l’air, le bien commun, et notre intelligence collective à les partager.


Aujourd’hui, ils veulent surtout devenir indépendants de Monsanto, des lobbies, se tourner résolument vers des énergies non polluantes, une alimentation saine, une autonomie vivrière, une gestion de l’eau capable d’affronter les désastres à venir. Ils souhaitent faire mieux qu’une pratique du traitement des déchets qui colonise la terre à coups d’enfouissement. Ils souhaitent s’affranchir d’une délinquance en col blanc, s’appuyer sur un État de droit. Ils souhaitent également, par simple application de la loi, que les détenus corses soient rapprochés de leurs familles.
C’est notre âme que nous voulons faire vivre. C’est notre âme et celle de la Corse.
J’ai entendu dire : il faut muscler le « rapport de forces » !


Et si le bras de fer avec Paris était devenu archaïque, révolu, usé, enraciné dans un trauma qui gouverne nos émotions et nous détourne de l’essence même des combats d’aujourd’hui, et des âpres réalités à affronter. Le poison de ce spectacle consiste à transformer des formulettes, des petites phrases en humiliations et en « affront national ». Les dégâts peuvent être colossaux, ingérables et ravageurs. 
Prenons garde à la solidarité qui s’érige sur le ressentiment. Tel un venin, cela agit, et prépare les nouvelles poudrières. La poudre qui n’est pas encore dans la rue, réactive les « réservoirs de violence » qui se transmettent de génération en génération.
« Non-capitulation » contre « non-capitulation », « non-renoncement » contre « non-renoncement, » et en même temps, ne capitulons-nous pas tous les jours face à tant de défis qui nous menacent, au sein d’un peuple condamné à « murmurer » sa vérité ?


Cessons de défier les moulins à vent. Cessons de donner un pouvoir, une force à Paris, que Paris n’a plus. Optons pour la solidarité d’un grand chantier, celui des actes quotidiens et une radicalité de tous les jours. Veillons à ne pas préparer les déceptions de demain. Optons pour les batailles que nous pouvons gagner.
Nous avons testé le « colonisme ». Nous avons testé le clientélisme. Nous avons testé le victimaire. Nous avons testé les bombes. Serions-nous condamnés à tester encore et encore l’impuissance et les stratégies qui font perdre.
Non, ce n’est plus un problème entre Corses et Français, mais entre justice et injustice, entre forces de la lumière et forces des ténèbres.
Si jamais il peut y avoir une victoire, ce ne sera pas la victoire des Corses sur les Français, mais celle de la justice sur les crimes, de la lumière sur la coulissologie. Celle de la vérité sur le mensonge historique et la paralysie traumatique, la victoire des citoyens responsables qui s’engagent.
Malgré les bonnes intentions des uns et des autres, ce que l’on voit poindre à l’horizon est la même séquelle traumatique entre la Corse et l’État. Qui a commencé ? Qui a agressé l’autre ? Qui a le plus besoin de l’autre comme ami ? Ou comme ennemi ?


Dans les traumas non résolus, les interlocuteurs peuvent finir par se ressembler, tant ils se sont opposés. Mais quels que soient les lendemains, nous aurons besoin les uns des autres dans un combat commun.
Fussent-ils souhaitables, ce ne sont pas des changements dans la Constitution qui vont tout changer en Corse. C’est la constitution de ses citoyens, ce sont les convictions, les engagements et les pratiques. Au final, il ne s’agira pas d’avoir raison. Il s’agira de faire vivre ce pays pour le bonheur de tous, en entrant dans « l’âge du faire ».


Le 6 février 2018 le Président Macron sera en Corse. Il en repartira, et tous nos chantiers resteront ouverts.
Une société mûre et responsable ne se laisserait pas hypnotiser par une visite officielle qui n’enlève rien de nos responsabilités.
Serait-il permis, 250 ans après le meurtre de la jeune République de Paoli à Ponte Novu, 20 ans après le meurtre du préfet Erignac, de convier chacun à comprendre que nous avons des blessures communes ?
Comprendre qu’il n’y a blessure qui puisse réparer une autre blessure.
Comprendre que nous devrions pleurer ensemble.
Comprendre que nous devrions avancer ensemble.
Comprendre que nous ne pouvons surmonter les « traumas » qu’ensemble.
Comprendre qu’il y a urgence à affronter toutes les carences et les menaces qui guettent le citoyen aujourd’hui.


La Corse n’a plus à être un « débat », un champ de bataille ou la pomme de discorde, mais un « combat », un chantier qui commence devant nos portes et qui mérite que nous donnions, tous, le meilleur de nous-mêmes.
Etre traumatisé, c’est être condamné à des répétitions sans fin d’expériences douloureuses et insupportables. C’est la logique du « torna à Vignale** » que le couple « Corse-France » connaît bien.


Entre PonteNovu et Erignac, l’inventaire des traumas nous enferme. Mais le traumatisme n’est pas une condamnation à vie.
« Il n’y a de mémoire qu’en direction du monde qui vient » dit Rabbi Nahman.
Il y a dans ce pays un réservoir immense de valeurs et de force, d’éthique et d’intégrité qui sont à l’œuvre. Elles sont le noyau encore intact de notre futur commun, a nostra terra di u Cumunu.


Une seule question nous est alors posée à tous : Comment pouvons-nous, ensemble, Corsica et France, sortir grandis par la guérison des traumas qui sont les nôtres ?
Serait-ce possible à partir du 6 février 2018 ?

Dans son carnet de notes, Claude Erignac avait inscrit ce mot d’Antoine de Saint-Exupéry :
 « La vérité de demain se nourrit de l’erreur d’hier. »

Jean-François Bernardini
2 février 2018
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Annotations:
** Selon une étude d’Antonia Luciani, géographe : « Alors que Dijon et le Havre avec respectivement 448 m2 /1000 hab et 561 m2 /1000 hab avaient les taux les plus importants de France, la Corse est aujourd’hui avec 904 m2 /1000 hab, la championne de France. » ** « Torna à Vignale » métaphore ironique en langue corse qui signifie : « Retournons à l‘erreur, retournons en galère… »
 



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