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Bianca Fazi : « Ce qui m’inquiète aujourd’hui, c’est la situation dans les territoires et les EHPAD »


Nicole Mari le Dimanche 29 Mars 2020 à 21:13

« Les 15 premiers jours d’Avril seront difficiles » a prévenu le Premier ministre. En Corse, même si le nombre de patients testés positifs au COVID19 augmente, la crise semble, pour l’instant, sous contrôle, mais cela pourrait ne pas durer. De garde aux urgences à l’hôpital d’Ajaccio, dimanche après-midi, le Dr Bianca Fazi, conseillère exécutive en charge des questions sanitaires et sociales à la Collectivité de Corse (CDC), fait, pour Corse Net Infos, le point sur la situation dans l’île sans cacher son inquiétude sur l’extension du virus dans les territoires et les EHPAD.



Dr Bianca Fazi, conseillère exécutive en charge des questions sanitaires et sociales à la Collectivité de Corse et médecin à l'hôpital d'Ajaccio. Photo Michel Luccioni.
Dr Bianca Fazi, conseillère exécutive en charge des questions sanitaires et sociales à la Collectivité de Corse et médecin à l'hôpital d'Ajaccio. Photo Michel Luccioni.
- Après 12 jours de confinement, quelle est la situation sanitaire dans le cluster d’Ajaccio et plus globalement en Corse ?
- Les premiers cas de COVID+ sont apparus à Ajaccio où l’infection s’est répandue rapidement. Depuis que les gens sont confinés, la situation s’est un peu améliorée et reste jusqu’à présent gérable. Ce qui m’inquiète aujourd’hui, ce sont plutôt les autres territoires. On ne connaît pas encore bien la situation actuelle en Haute-Corse, mais il commence à y avoir des cas bien déclarés en Balagne. Il y en a dans l’Extrême-Sud et en Plaine Orientale. Entre les Corses qui sont rentrés du continent et qui pouvaient être positifs sans le savoir, ceux qui ont été impactés lors du 1er tour des élections, ceux qui sont montés se réfugier dans les villages, je redoute une vague. J’aurais aimé que l’ARS (Agence régionale de santé) donne les chiffres par commune, mais ce n’est pas la volonté au niveau national et c’est un peu difficile à réaliser. J’espère que le confinement porte ses fruits, que la population joue le jeu et a compris à quel point il est important de le respecter.
 
- N’est-ce pas encore le cas ?
- Non. Hier encore, on m’a signalé en supermarché, des comportements qui ne sont pas acceptables ! D’abord, les gens n’ont pas à sortir faire leurs courses tous les jours, ça n’a pas de sens ! Ensuite, ils doivent entrer de manière filtrée, en très petit nombre, dans le magasin. La distanciation sociale dans cette virémie est la base de la sauvegarde ! Tout le monde prend pour exemple la Corée du Sud ou le Japon. Mais là-bas, les gens mettent un masque dès qu’ils ont un rhume, on leur dit de s’écarter les uns des autres et ils le font tout de suite. En Corse, c’est malheureusement différent ! Beaucoup sous-estiment l’épidémie et n’ont pas encore compris qu’il fallait s’écarter. Quand on a été en contact avec une personne positive, il faut absolument se déclarer. Le COVID n’est pas une maladie honteuse !
 
- Ajaccio reste néanmoins le cluster le plus important en Corse. Craigniez-vous une aggravation de la situation ?
- Je veux, d’abord, saluer le travail extraordinaire des réanimateurs de l’hôpital d’Ajaccio, qui ont anticipé avant tout le monde et se sont organisés très en amont de la crise. L’hôpital a très vite, il y a déjà quasiment 3 semaines, mis en oeuvre le Plan Blanc. De 10 lits de réanimation et 8 lits de soins intensifs cardio, on passe, dans la semaine, à 33 lits de réanimation. Certains seront consacrés à la réanimation polyvalente habituelle – par exemple, un accident vasculaire cérébral (AVC) ou un infarctus qui se complique -, mais la plupart seront des lits COVID. En dehors de la pédiatrie, de la maternité et de la gynéco, l’hôpital n’a plus quasiment que des services dédiés au COVID. Nous travaillons tous en secteur COVID. Je salue aussi l’implication des jeunes médecins ajacciens qui sont spontanément venus nous aider sur des lignes de garde et nous ont donné une bouffée d’oxygène. Nous espérons, grâce aux effets de 15 jours de confinement, réussir à contenir l’épidémie.
 
- Alors, qu’est-ce qui vous inquiète le plus ?
- Ce qui m’inquiète le plus – et cela relève de la compétence de la CDC et de l’ARS -, c’est le médicosocial, c’est-à-dire les EHPAD. Certains sont impactés, une personne est déjà décédée à Ajaccio. Nous avons très peur de voir l’épidémie progresser vite et les personnes âgées, qui sont souvent fragiles, vulnérables avec des comorbidités, se contaminer entre elles. Le Premier ministre a demandé d’isoler les personnes contaminées, mais c’est très difficile. Avec la Directrice générale de l’ARS et le docteur Canarelli, nous avons convenu, vendredi soir, d’entreprendre une campagne de dépistage massif sur le personnel des EHPAD. Il faut envisager que ce personnel soit confiné, que tout en continuant à travailler s’il n’est pas malade, il ne rentre plus chez lui afin de s’auto-protéger, de protéger les siens et de protéger les résidents des EHPAD. C’est la stratégie que nous lançons cette semaine.

- Disposez-vous de suffisamment de matériels de protection, notamment de masques… ?
- Nous avons reçu des masques à l’hôpital d’Ajaccio qui, actuellement, n’en manque pas. Le président de l’Exécutif, Gilles Simeoni, a commandé 1 million de masques FFP1 et 1 million de masques FFP2. Nous espérons une première livraison dans la semaine. Nous avons livré, il y a quelques jours aux EHPAD, les stocks qui nous restaient des fameux masques de H1N1 aujourd’hui périmés. Des chefs d’entreprises ont proposé spontanément des combinaisons et   autres moyens de protections aux EHPAD et aux services d’aide à domicile. Nous essayons de recenser les besoins de chacun et d’y pallier au maximum en temps réel. La CDC a commandé également des sur-blouses de protection, des sur-chaussures, des charlottes… Cela devrait arriver dans la semaine, sous réserve de retards dus aux transports qui ne fonctionnent pas normalement. Des entreprises, qui avaient tout arrêté avec le confinement, nous contactent et vont, j’espère, recommencer à fabriquer des protections.
 
- Tout le monde exige la massification des tests. Qu’en pensez-vous ?
- On ne peut pas aujourd’hui traiter tout le monde, surtout s’il n’y a pas de symptômes. Il faut savoir que les tests actuels donnent parfois ce qu’on appelle des « faux négatifs » et ne sont pas totalement fiables. Nous espérons disposer d’autres tests donnant des résultats plus rapides et fiables à 90%. Nous pourrons alors passer à une massification des tests, notamment quand nous sortirons de la période de confinement. Aujourd’hui, il faut tester les gens à risque, c’est-à-dire les personnels soignants, les personnes qui travaillent dans les supermarchés, les crèches et les écoles où sont gardées les enfants des soignants… et toutes les personnes qui sont exposées. Les autres, théoriquement, s’ils respectent le confinement, ne seront pas impactés.
 
- Dans des hôpitaux du continent, le personnel soignant craque. Dans quel état d’esprit se trouve celui d'Ajaccio ? Est-il beaucoup impacté ?
- A l’hôpital d’Ajaccio, nous avons la chance d’avoir des jeunes, notamment des internes, qui sont très présents. Les réanimateurs ont bien anticipé. Du personnel a été rappelé. Des infirmières libérales sont venues spontanément aux Urgences pour travailler pendant leurs jours de repos. Pour l’instant, tout le monde est très en forme et prêt à affronter la crise. Malheureusement, des soignants sont impactés, ils ont été infectés par les premiers patients. Tout le monde prend de plus en plus de précautions. Mais personne n’a perdu le moral. Au contraire, les équipes sont déterminées et très soudées. Pas seulement aux Urgences et en Réanimation, mais à tous les étages. Franchement, le personnel est formidable !
 
- Des centres COVID s’ouvrent dans l’île. Quelle est leur fonction exacte ?
- Les centres COVID servent à faire du dépistage sur le territoire où nous avons pu déployer les tests. Si la personne est testée positive ou présente, même sans résultat de test, des signes cliniques qui font penser à un COVID, elle est mise, y compris à sa demande, dans un centre de confinement afin de l’éloigner de son domicile pour ne pas impacter sa famille. Je rappelle les signes qui font penser à un syndrome grippal commun, et peuvent être associés à une anosmie (perte de l’odorat), une agueusie (perte du goût), des maux de tête, des syndromes abdominaux type diarrhée, et surtout de la fièvre. Cela permet aussi aux médecins des centres COVID ou aux généralistes de suivre les patients qui rentrent chez eux de manière isolée. On sait qu’il peut y avoir un rebond de la maladie au 7ème jour, notamment pour les personnes fragilisées, et que cela peut aller très vite. C’est pourquoi il faut être très présent et très réactif et au cas où, acheminer très vite le patient vers un hôpital. Ces centres soulagent beaucoup les hôpitaux en amont et nous évitent une situation à l’italienne.
 
- C’est-à-dire ?
- Malheureusement, l’Italie n’a pas pu s’appuyer sur la médecine de ville, mais seulement sur le système hospitalier qui a été totalement débordé. Les Italiens nous ont avertis très en amont, et je veux saluer leur courage et leur tirer mon chapeau. Nous n’avons pas pu les aider parce que nous avons été impactés tout de suite après eux. L’Europe ne les a pas aidés, et je trouve cela très dommageable ! En Corse, il faut absolument que l’hôpital garde le plus de places possibles libres pour faire face à une augmentation des cas. C’est pour cela que nous avons instauré des cercles à l’extérieur pour des gens sortis de l’hôpital qui ne peuvent pas rentrer chez eux ou pour des patients testés positifs qui doivent être confinés.
 

- Combien y-a-t-il de centres de COVID et de confinement en Corse ?
- Il y a, actuellement, 3 centres COVID à Bastia, Lisula et Porto-Vecchio. Et deux centres de confinement : Ajaccio où des patients sortis de l’hôpital et qui ne peuvent pas rentrés chez eux sont hébergés au CSJC (Centre du sport et de la jeunesse corse), en Balagne dans un local mis à disposition par Lionel Mortini. Des centres de confinement s’organisent sur les territoires : des hôteliers proposent spontanément leurs hôtels, soit pour des soignants qui ne veulent pas rentrer chez eux pour ne pas impacter leur famille, soit pour confiner des patients COVID+ qui ne présentent pas de critères de gravité et n’ont pas besoin d’être hospitalisés. Mais tout cela prend du temps parce qu’il y a une logistique à apporter. Des gens ont très peur, d’autres ont des soucis de santé et ont été mis à l’arrêt… J’en profite pour remercier les sociétés de propreté, qui n’ont pas eu de défection dans leurs équipes, et les associations qui ont joué un rôle extraordinaire, notamment pour apporter les repas. Ce sont des gens qu’il faut également protéger.

- L’hôpital de Bastia a appliqué son premier traitement à base de chloroquine. Qu’en est-il à Ajaccio ?
- L’hôpital d’Ajaccio le pratique déjà depuis quelques jours. Il est trop tôt pour dire si ce traitement donne de bons résultats. D’un point de vue scientifique, on n’a pas de données tangibles, on ne peut que s’appuyer sur le Pr Raoult qui est un chercheur reconnu. En attendant, faute de mieux, on l’administre et on n’attend pas que le patient soit en Réa pour le faire. Mais les gens doivent comprendre qu’ils ne peuvent pas prendre ce médicament sans avis médical. Il faudra voir avec les Conseils de l’ordre des médecins, les Unions des médecins libéraux, les pharmaciens, les infirmières… pour décider de l’appliquer et comment. Il ne faut pas non plus s’attendre à 100% de réussite !
 
- Vous insistez également sur l’importance du social. Le confinement impose-t-il une plus grande vigilance ?
- Oui ! Il est important de maintenir la continuité du service social. Même s’il y a moins de présentiel, nous gardons des permanences téléphoniques d’assistance sociale et des numéros verts. Si besoin, des assistances sociales se rendent à domicile pour effectuer un suivi. Il faut continuer à dépister les personnes à risque. Des enfants sont placés dans des familles d’accueil, il ne faudrait pas que celles-ci tombent malades. Ce qui nous inquiète aussi beaucoup, ce sont les femmes victimes de violence conjugale. Si des gens sont confinés dans des conditions de confort très favorables, d’autres le sont dans des conditions très difficiles, ce qui entraine encore plus de violence envers les femmes et les enfants.
 
- Les violences conjugales ont-elles flambé dans l’île depuis le confinement, comme c’est le cas sur le continent ?
- Nous avons eu, la semaine dernière, deux appels sur Bastia, les personnes ont été exfiltrées de leur domicile. Le souci est qu’enfermées avec un homme violent, les victimes peuvent difficilement appeler, se manifester ou sortir. Sans faire de la délation, nous demandons aux voisins, qui entendent de manière récurrente des cris et des pleurs ou voient des choses, de nous alerter en appelant le numéro vert. Il faut à tous prix sauver ces femmes et ces enfants.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.

- Numéro vert dédié aux urgences alimentaires et violences conjugales : 0800 084 185.
- Numéro vert dédié à la plateforme PAERPA permettant de signaler les personnes âgées en difficulté : 0800 888 888


















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