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Antonia Luciani : « Le Projet Kallisté est démesuré et ne correspond à aucun besoin spécifique »


Rédigé par Nicole Mari le Mardi 16 Juillet 2019 à 19:51

Le 18 juillet, la Commission départementale d’aménagement commercial (CDAC) examinera la seconde mouture du projet Kallisté dont elle avait rejeté la version initiale en juillet 2018. Ce projet très controversé, porté par la Société Fanti Promotion, qui prévoit d'ériger près de 30 000 m2 de surface commerciale à Lucciana, continue, même modifié, de susciter une levée de boucliers quasi-générale. Antonia Luciani, géographe urbaniste, secrétaire générale de la Fondation Coppieters et militante de Femu a Corsica, qui a déjà publié plusieurs analyses sur la multiplication des centres commerciaux en Corse, dénonce des « modifications à la marge ». Elle explique, à Corse Net Infos, qu’il est urgent que la société corse s’empare de cette question avant que la prolifération des projets n’ait des conséquences irréversibles pour l’île.




Antonia Luciani, géographe urbaniste, militante de Femu a Corsica, ancienne élue de l’Assemblée de Corse, actuellement Secrétaire générale de la Fondation Coppieters.
Antonia Luciani, géographe urbaniste, militante de Femu a Corsica, ancienne élue de l’Assemblée de Corse, actuellement Secrétaire générale de la Fondation Coppieters.
- Il y a un an, vous aviez dénoncé le projet Kalliste. Qu’est-ce que vous inspire son réexamen par la CDAC ?
- La question des centres commerciaux démesurés en périphérie des principales agglomérations de l’île refait surface. La CDAC examinera, à nouveau, le projet Kallisté, porté par la Société Fanti Promotion, qui a pourtant reçu deux avis défavorables, d’abord en Commission Départementale en juillet 2018, puis en Commission nationale en novembre 2018 à Paris. En tant que géographe-urbaniste, je pense que ce projet de centre commercial démesuré situé sur la commune de Lucciana est un non-sens car il va à rebours de toutes les urgences écologiques, sociales, environnementales, économiques, urbaines et culturelles de ce siècle.
 
- De quelle façon ?
- Ce projet se situe sur un terrain naturel à vocation agricole qui a, d’ailleurs, toutes les caractéristiques d’un Espace stratégique agricole (ESA) tel que défini dans le PADDUC. Ce terrain est, donc, voué à être cultivé et protégé, pas à recevoir une urbanisation massive, ni à être soumis à une imperméabilisation des sols quasi-totale. De plus, le caractère inondable d’une partie de sa surface laisse planer des doutes quant à la sécurité des lieux en cas de fortes pluies, ou de crues comme nous avons pu en connaître ces dernières années. Qui n’a pas en mémoire les images choquantes du Casino de la Rocade sous les eaux à la suite de la crue de novembre 2016 ?
 
- Le promoteur annonce que le projet a été modifié. Qu’en est-il exactement ?
- Le projet, qui va être soumis à la CDAC, n’a subi que des modifications à la marge. Il ne faut pas être dupes ! Ce projet garde la même envergure et surtout la même philosophie, à savoir la création d’un ensemble commercial gigantesque qui a vocation à devenir une ville nouvelle créée de toute pièce et qui a vocation à remplacer peu à peu nos villes et villages. La question que je pose est la suivante : les Corses veulent-ils que des entrepreneurs privés se chargent de créer des villes artificielles avec des ersatz de places de village dans un seul but : nous faire consommer ?
 
- Que faut-il faire selon vous ?
- Je pense qu’il y a urgence à ce que toute la société corse s’empare de cette question. On ne parle pas ici de l’ouverture d’un supermarché, d’un hypermarché ou d’un énième Bricorama, ce qui est déjà très impactant. On parle d’une superstructure qui se prévaut de remplacer peu à peu la ville en y prévoyant des parcours de santé, des jeux pour enfants, le tout agrémenté de maisons de tradition corse qui hébergeront des franchises. Ce débat n’est pas un débat d’experts. Il n’a pas vocation à rester entre les quatre murs de la Commission Départementale. Même si ce sont bien ses membres et les élus à qui revient le choix de se prononcer en faveur ou non de ce projet, je pense que la question du développement des centres commerciaux doit faire l’objet d’un débat public.
 
- Dans nos colonnes, vous aviez livré une analyse sur la multiplication des centres commerciaux en Corse. Cette analyse, est-elle plus que jamais d’actualité ?
- Oui ! Avez-vous vu ce qu’est devenu Ajaccio ? La multiplication des surfaces commerciales et centres commerciaux en périphérie ajaccienne a donné un coup fatal au centre-ville. Les nuisances, liées à cette urbanisation anarchique, sont telles que la plupart des habitants du grand Ajaccio dénoncent une baisse de leur qualité de vie : embouteillages, constructions d’ensembles immobiliers sans réflexion avec le reste de l’agglomération, routes inadaptées, implantations anarchiques des constructions, pollution… Le Collectif « Pè a maestria di u nostru sviluppu », dont Femu a Corsica était partie prenante, a, d’ailleurs, vu le jour en 2018 pour dénoncer le projet spécifique de Lucciana. La Collectivité de Corse a aussi adopté un rapport à l’unanimité qui propose une stratégie de régulation des grandes surfaces à travers la réalisation d’un schéma d’urbanisme commercial afin que la Corse soit enfin dotée d’orientations en la matière. La ville de Bastia s’était aussi positionnée contre ce projet qui va à l’encontre des orientations prises dans le cadre du projet « Cœur de Ville ».
 
- Néanmoins, ces projets se font en toute légalité…
- Il est clair que la règlementation nationale a permis depuis 2008, l’explosion de la réalisation d’ensembles commerciaux à l’échelle nationale. La Corse, qui avait plus ou moins été préservée, a connu une forte accélération ces 10 dernières années. Les opérations « Cœur de ville » mises en place par le gouvernement n’auront que peu d’effets si, dans le même temps, les règles du commerce prévalent sur celles de l’aménagement du territoire et de la protection de l’environnement. En tant que géographe-urbaniste, je dénonce, bien sûr, le problème des centres commerciaux d’un point de vue urbain, mais aussi d’un point de vue social et culturel.
 
- C’est-à-dire ?
- J’alerte sur le fait que ces nouveaux centres commerciaux ne correspondent à aucun besoin spécifique dans l’île. Ils répondent à la volonté unique d’entrepreneurs de créer des temples de consommation, en comptant sur le fait que les populations déjà sur place délaisseront les centres villes existants et les commerces de proximité. Ils espèrent, aussi, capter la future clientèle à venir, issue des 2000 à 3000 personnes qui viennent s’installer chaque année dans l’île et qui s’implantent très majoritairement dans les communes en périphérie d’Ajaccio et de Bastia. Ce modèle, s’il n’est pas combattu, conduira nécessairement à une perte de repères déjà bien engagée. Une société où la précarité et la pauvreté sont importantes, où la quasi-totalité de ce que nous consommons est importée de l’extérieur, interroge sur le modèle même du projet.
 
- Sur quel projet de société repose-t-il, selon vous ?
- Clairement pas sur celui d’un développement mesuré et respectueux des populations, de l’environnement local et du territoire ! Ces modèles commerciaux hors-sol sont de véritables plaies pour les territoires et les populations.  Le combat doit donc être permanant car ce genre de projets peut voir le jour partout en Corse. Il faut que les populations soient informées, réagissent quand elles le peuvent et se mobilisent si nécessaire.
 
- Comment les mobiliser ?
- En novembre prochain, avec la Fondation Coppieters et le concours de la ville de Bastia, j’organiserai une exposition et un débat qui auront pour thème : « Centres commerciaux : regards croisés sur ces non-lieux ». Cette exposition sera l’occasion, à travers des photos, maquettes, cartographies, installations sonores et visuelles, de se plonger dans l’univers des centres commerciaux et de comprendre leur impact sur les territoires et les hommes. Le 19 novembre se tiendra une table ronde à l’auditorium du musée de Bastia, à laquelle participeront les acteurs partie-prenante du projet, mais aussi Frank Gintrand, spécialiste des centres commerciaux en France et un élu du Pays Basque. L’idée est d’essayer collectivement d’engager une réflexion et de trouver des solutions pour que les élus et les citoyens soient à même de réagir et de trouver un modèle économique, urbain et social qui soit bénéfique pour tous. La prolifération de ces projets urbains et commerciaux risque d’avoir des conséquences irréversibles pour notre île.  
 
Propos recueillis par Nicole MARI.
 




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