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« Locu di Morte », les drames de la route corse par Julien Meynet


Rédigé par Florian Cadu le Dimanche 29 Avril 2018 à 19:00 | Modifié le Dimanche 29 Avril 2018 - 19:43


​Né à Lyon avant de venir habiter en Corse à l’âge de douze ans, Julien Meynet est sorti de l’INSAS, une école de cinéma basée à Bruxelles, en 2010 après a suivi une formation universitaire à Corte et à Rennes. Déjà auteur de « La Terre Brûlée » en 2013, fiction se déroulant dans les montagnes de l’Ile de Beauté, le réalisateur et scénariste s’est récemment distingué en proposant « Locu di Morte », documentaire poignant portant sur les accidents de la route en Haute-Corse et donnant la parole à ceux qui ont été touchés de près. Interview sur ce dernier film.


- A quelle date le documentaire « Locu di Morte » est-il sorti ? Combien de temps avez-vous mis pour le réaliser ?
- La première diffusion a eu lieu sur France 3 Corse le 13 octobre 2017. Il s’est écoulé un peu moins d'une année entre le début de l’écriture et la diffusion du documentaire.

- Comment avez-vous eu l'idée d’un tel documentaire ? Et avez-vous vous-même été touché par un drame concernant un accident de la route ?
- J’ai passé une partie de mon enfance à Calenzana, en Balagne. Le village était assez proche de deux des plus grandes discothèques de Corse. Chaque été était endeuillé par la mort de plusieurs jeunes de la région qui avaient eu des accidents à leur retour de soirées. Ces morts brutales sont complètement « intégrées » dans l’esprit de ceux qui grandissent dans ces endroits. C’est comme une sorte de malédiction que chacun semble accepter. Pour ma, part, je n’ai pas passé mon permis à 18 ans comme la plupart de mes amis. Ça ne m’intéressait pas de conduire, et j’avais d’autres priorités. J’ai donc longtemps occupé la place du passager. Une place d’observateur en quelque sorte, mais aussi une place où l’on est dépendant de l’attitude de celui qui est derrière le volant. De cette « place du mort » comme on l’appelle, j’ai été témoin de toutes les folies dont est souvent accusée la jeunesse corse. Le goût de la vitesse, l’inconscience, l’alcool, les drogues… J’ai même le souvenir d’un retour de soirée entre Bastia et Corte où la personne qui conduisait, un de mes meilleurs amis, s’arrêtait régulièrement sur le bas-côté, ouvrait sa portière, vomissait, puis repartait de plus belle, pied au plancher. Comme beaucoup de jeunes ayant grandi ici, j'estime ainsi être passé de nombreuses fois tout près de la mort sur les routes. C’est une expérience que l’on partage. Tenter de comprendre ce qui pouvait être à l’origine de ce mécanisme m’intéressait. La question méritait d’être posée : comment pouvons-nous voir autant de nos semblables mourir dans des circonstances aussi tragiques que violentes, et continuer à vivre de cette même façon grisante et destructrice ?

- Avez-vous eu des difficultés à trouver et à convaincre les différents intervenants présents dans le documentaire de témoigner ?
- Pas tant que ça. En débutant mes recherches, je me suis finalement rendu compte que tous les gens qui avaient vécu des drames similaires, qu’importe le degré de gravité, avaient besoin d’en parler. De témoigner. C’est quelque chose d’assez naturel, après tout : ils ont envie d’être entendu, de faire comprendre que ça n’arrive pas qu’aux autres. Surtout les « victimes » directes. J’emploie des guillemets pour ce terme, car ce film a aussi été l’occasion de découvrir que dans un accident de la route, dissocier victime et coupable n’est pas si simple. Je parlerais d’ailleurs davantage de responsable d’accidents que de coupable, car personne ne souhaite tuer quelqu’un avec sa voiture. Pas même le pire chauffard. Et c’est peut-être là où le film me laisse un regret : il m’a été très difficile de convaincre des responsables d’accident de témoigner devant la caméra. Un seul a accepté, et je l’en remercie. Les autres ont préféré faire machine arrière. Je les comprends : la peur du jugement est très forte en Corse, et beaucoup de gens auraient pu trouver déplacé, voire insultant, de les voir prendre la parole. Pourtant, ces personnes-là ont souvent des choses éclairantes à raconter sur la réalité sociale insulaire, ainsi qu’une assez grande lucidité sur leur trajectoire individuelle. Il reste donc, à mon sens, encore un film à faire sur ce sujet. Le mien est un premier pas.

- Quel est l'objectif premier de ce documentaire ?
- La sensibilisation n’a jamais été un de mes objectifs. Ce sont les gens extérieurs (associations, professeurs …) qui en ont fait un objet de communication à destination des plus jeunes. Si cela peut servir à faire avancer un tant soit peu le débat, je trouve ça formidable. A titre personnel, ce qui m’intéressait se situait ailleurs : je souhaitais surtout recueillir le témoignage de ceux qui avaient vécu ce genre de traumatisme car j’estimais que c’était eux qui étaient en mesure de m’en faire le récit le plus concret. Je n’avais pas spécialement envie que des professionnels (gendarmes, juges, pompiers), dont la parole est très contrôlée par leur hiérarchie, me servent un discours formaté que l’on entend à longueur d’année sur le sujet de la sécurité routière. De plus, et c’est un point important, je tenais à ce que le film fasse état de la spécificité de la Corse. Or, les institutions ont tendance à nier cet aspect en prenant comme exemple d’autres régions rurales de France qui seraient touchées de la même manière. Comme si cette réponse pouvait amener des solutions. De plus, ce ne sont pas des statistiques équivalentes qui m’intéressent, mais bien la réalité intime de l’expérience. Et dans le cas de la Corse, je pense que les accidents correspondent au lieu où s'expriment toutes les contradictions de notre société. Enfin, je tenais à ce que les témoins racontent ce qui leur était arrivé avec leurs propres mots. Leur façon de parler. Qu’ils en fassent un récit incarné, à rebours d’une approche journalistique formatée.

- Avez-vous eu des retours d'association ou de jeunes se disant émus par ce documentaire ?
- Oui beaucoup, c’est très touchant. Je sens que le film a créé un certain écho. Il continue d’ailleurs à être montré dans les écoles et lycées de Corse.


- Pensez-vous que le cinéma et les œuvres artistiques ont un rôle à jouer dans le comportement de chacun au sein de la société ?
- C’est toujours une question piège. Disons que la plupart du temps, les œuvres dites artistiques sont produites en réaction à un événement, à une situation déjà existante dans la société, et qu’elles permettent de poser un regard distancié et neuf. Ce qui rend parfois le monde moins incompréhensible et plus intéressant. Mais paradoxalement, c’est comme si elles avaient systématiquement un temps de retard sur la réalité. Surtout à notre époque si friande de mutation et de changement permanent. Est-ce qu’en retour, elles influencent la réalité dont elles ont été tirés ? Peut-être, mais dans une mesure assez limitée. Je pense surtout qu’elles influencent d’autres œuvres, d’autres créateurs, et qu’elles agissent surtout à sur les représentations intimes que l’on se fait du monde qui nous entoure.

- Selon vous, la sécurité routière est-elle un sujet plus primordial en Corse qu'ailleurs ?
- Non, je ne crois pas. Il y a des accidents partout. Par contre, je crois qu’il existe quelque chose d’assez singulier dans cette partie du monde : la façon dont ces accidents sont inscrits de manière régulière et fréquente dans l'existence de ceux qui vivent au sein de l’île.

- Quels sont vos projets en cours ou à venir ?
- Je tourne actuellement une série pour France 3 Corse intitulée « Ouvert La Nuit », et je prépare le tournage d’un court-métrage pour la fin de l’année. En parallèle, j’écris mon premier long-métrage de fiction depuis quelques mois. Ce sont tous des projets liés à la Corse d’une manière ou d’une autre.



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