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Jean-Charles Orsucci : « Il n’y a pas de sur-fréquentation touristique en Corse ! »


Rédigé par Nicole Mari le Dimanche 23 Septembre 2018 à 20:04 | Modifié le Dimanche 23 Septembre 2018 - 20:04


La question devenue récurrente de la sur-fréquentation de certains sites naturels et touristiques, qui a fait le buzz tout l’été, s’est invitée à la session de rentrée de l’Assemblée de Corse. Le conseiller territorial, président du groupe Andà per Dumane et maire de Bonifacio, Jean-Charles Orsucci, a réagi aux divers propos tenus dans les médias, notamment sur la sur-fréquentation des îles Lavezzi. Il explique, à Corse Net Infos, qu’il n’y a pas de sur-fréquentation touristique, ni à Bonifacio, ni en Corse, qu’il y a seulement des infrastructures obsolètes. Il est tout aussi clair concernant les paillottes : pas question d’y renoncer. Pour lui, le problème est le PADDUC qu’il faut modifier à la marge tout en respectant les fondamentaux.


Jean-Charles Orsucci, conseiller territorial LREM, président du groupe Andà per Dumane et maire de Bonifacio. Crédit photo M.L.
Jean-Charles Orsucci, conseiller territorial LREM, président du groupe Andà per Dumane et maire de Bonifacio. Crédit photo M.L.
- Vous êtes élevé contre la polémique sur la sur-fréquentation de certains sites, notamment des îles Lavezzi et de Bonifacio. Pourquoi ?
- Certains propos sont assez surprenants ! Je peux avoir un point d’accord avec la majorité territoriale sur la sur-fréquentation des îles Lavezzi, mais on ne peut pas parler de sur-fréquentation sur la commune de Bonifacio ou sur la Corse en général. L’île attire 4 millions de visiteurs par an, comparé à Barcelone ou Venise qui en attire 30 millions, on n’est pas au même niveau ! Il faut effectivement être vigilants sur certains sites comme Girolata, Bavella ou les Lavezzi pour préserver la faune et la flore, c’est-à-dire la poule aux œufs d’or, mais on ne peut pas dire qu’il y a eu, cette année, une sur-fréquentation de l’île. Il n’y a pas eu un boom en matière de visiteurs ! Le vrai problème, ce sont nos infrastructures qui sont obsolètes parce que, depuis 40 ans, nous n’avons pas fait le nécessaire. Elles sont totalement dépassées notamment en matière routière. Et c’est là qu’il nous appartient à nous, collectivités publiques, de réfléchir ensemble.
 
- D’où votre question orale sur le contournement d’Olmeto et de Sainte-Lucie de Porto-Vecchio ?
- Oui ! Il n’y a pas de sur-fréquentation à Olmeto et à Sainte-Lucie, mais il faut mettre en œuvre ces deux déviations qui sont nécessaires si on veut un tourisme intelligent et accepté par tous. Sur les îles Lavezzi, la première chose est d’installer deux barges avec des toilettes publiques, ce qui peut être fait très facilement par la Collectivité de Corse et l’Office de l’environnement (OEC). Pour cela, l’Office peut utiliser l’argent de la taxe Barnier qu’il perçoit sur les entreprises effectuant les visites en mer. Plutôt que d’acheter un restaurant sur l’île Cavallo à 2 millions €, j’invite la majorité territoriale à se donner les moyens d’avoir davantage de personnels pour gérer les îles Lavezzi et davantage d’investissements pour bien gérer ces flux touristiques qui sont indispensables au développement économique de la Corse.

Les îles Lavezzi.
Les îles Lavezzi.
- Corsica Libera veut instaurer des quotas, la présidente de l’Agence du tourisme (ATC), Nanette Maupertuis, rétorque que c’est illégal. Qu’en pensez-vous ?
- Je me félicite de la position de Nanette Maupertuis, je lui ai d’ailleurs dit que Bonifacio pouvait être un site pilote en la matière. Elle a raison : la législation française ne permet pas de mettre en place des quotas. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas continuer à se battre ! A Saint-Domingue ou dans les parcs américains, on contingente le nombre de visiteurs par jour : c’est le seul moyen de garantir une politique touristique durable. C’est ce que nous voulons les uns et les autres et c’est pour cela que je suis partisan d’une politique de quotas. Nous partageons le diagnostic et les ambitions, à nous de nous battre politiquement pour obtenir satisfaction. En attendant, il ne s’agit pas de ne rien faire. On peut mettre des gardes pour vérifier que les gens restent bien sur les chemins et ne fassent pas n’importe quoi. Il y a, comme le dit Nanette Maupertuis, des moyens d’être plus efficace sur la question des transports et des parkings. C’est pour cela que j’ai interpellé l’Etat sur une opération Grand Site à Bonifacio que nous devons tous ensemble - commune, Etat, OEC, ATC et Conservatoire du Littoral – mettre en œuvre.

- Pour en revenir à Bonifacio, y-a-t-il trop de monde au pic du mois d’août ?
- Non ! J’ai eu à gérer, début juillet, quand la saison n’était pas encore avancée, une bronca d’une dizaine de commerçants de la Haute-Ville. Allez leur expliquer que Bonifacio est en sur-fréquentation, vous verrez comment vous serez reçue ! Il faut arrêter avec ça ! Il y a des zones où la saison touristique n’a pas été extraordinaire, notamment dans l’intérieur, sur la Plaine Orientale… Il faut être pragmatique. Plutôt que de dire « on va arrêter de promouvoir les Lavezzi », pourquoi ne pas mettre en place de nouveaux produits ! A Bonifacio, par exemple, on peut, avec l’ingénierie de la commune et l’aide de l’OEC et de l’ATC, proposer aux bateaux des grottes et falaises d’autres produits, comme les visites nocturnes. Ce n’est pas en fermant les sites et en mettant des barrières qu’on va trouver les bonnes solutions ! Il faut être réactif et imaginatif. En termes de développement durable, parfois, je ne comprends pas le positionnement de la majorité territoriale.
 
- A quel niveau ?
- Je prends un exemple concret : la majorité territoriale, avec le Conservatoire du Littoral, a interdit une course du championnat du monde de SwimRun qui devait avoir lieu le 12 novembre 2017 entre Pianottoli et Bonifacio, c’est-à-dire 500 personnes qui courent et nagent ! A côté de cela, elle finance le Tour de Corse automobile pour faire venir et promouvoir la course automobile en Corse. Il y a une vraie contradiction ! On aurait mieux fait d’encourager le SwinRun et de laisser les gens des pays nordiques courir et nager en Corse plutôt qu’une course automobile ! Cette course de SwimRun correspond totalement à ce que l’on veut faire en Corse : l’étalement de la saison, le sport de pleine nature, un championnat du monde… Il faut être cohérent !

- Autre sujet brûlant : les paillottes. Quelle est votre position ?
- Je ne vais parler – je tiens à le préciser – que de la commune de Bonifacio. A Palombaggia, il y a eu des abus. Des gens ont construit des paillottes sans permis, mettent des tables et des chaises dans l’eau, de la musique à fond en journée sans aucune autorisation... Il faut le condamner et y mettre fin. Il faut aussi, comme le demandent les associations de protection de l’environnement, garantir l’accès libre et gratuit aux plages. Ce sont des fondamentaux sur lesquels on ne doit pas transiger. Après, il y a l’exception… A-t-on besoin aujourd’hui sur le bord de mer d’établissements de restauration, de clubs de plongée et de planche à voile, de location de jet-ski et de zodiac ? Oui, nous en avons besoin. Il faut l’autoriser. Quel est le document de référence qui, aujourd’hui, pose problème ? C’est le PADDUC (Plan d’aménagement et de développement durable de la Corse) !
 
- C’est un document que vous avez voté et contribué à élaborer. Où se situe, donc, le problème ?
- J’observe, d’abord, avec beaucoup d’intérêt qu’il y a deux discours dans la majorité territoriale. Je soutiens le discours du président de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, lorsqu’il dit que nous devons rester sur les fondamentaux du PADDUC et nous mettre autour d’une table, à travers une Commission, pour rectifier les erreurs commises dans la rédaction de ce document. A commencer par la commune de Bonifacio. J’ai eu l’honnêteté en travaillant sur ce document de ne penser qu’à la Corse, je n’ai pas regardé les plages de Bonifacio, une à une. Or, on se rend compte que la classification de certaines plages est en total décalage avec ce qui s’y pratique depuis 30 ans. Si on applique le PADDUC, on ne pourra plus louer de jet-ski sur la plage de la Tunara, ni de planche-à-voile ou de bateau sur la plage de Piantarella comme cela se fait depuis 20 ou 25 ans. Je ne vais pas ruiner des familles corses et bonifaciennes en appliquant un PADDUC ! On doit être assez intelligent pour se mettre autour d’une table et le modifier à la marge !
 
- Les maires n’ont-ils pas la possibilité d’aménager à la marge dans le cadre des PLU (Plan local d’urbanisme) ?
- Oui ! Le président de l’Exécutif, Gilles Simeoni, dit : « Application stricte du PADDUC » et « les maires ont la capacité de modifier ce document ». Sauf que nous n’avons pas été assez bons, nous les maires, en modifiant nos PLU et que ce ne sera pas fait avant juin 2019 ! Donc, soyons clairs : soit on applique le PADDUC et on détruit au bulldozer tous les établissements qui se situent sur les plages de Palombaggia, et ce serait une catastrophe ! Soit, on sursoit à appliquer le PADDUC en laissant le temps aux maires d’essayer de faire des PLU. Mais il faut quand même se poser la question : si, depuis dix ans, pas un seul PLU n’est sorti sur une commune littorale de Corse, y compris gérée par des Nationalistes, c’est que c’est particulièrement difficile ! Je peux vous dire que mon adjoint à l’urbanisme, Patrick Tafani, est très inquiet quand à la capacité de la commune à sortir un document d’urbanisme dans les mois qui viennent.
 
- Pourquoi ?
- Parce que si on applique grosso-modo toutes les règlementations qui sont sorties depuis dix ans, on doit passer de 1400 hectares de constructibilité à 400 hectares. C’est très compliqué en Corse de le faire partout ! Gilles Simeoni doit l’intégrer dans sa réflexion par rapport aux AOT (Autorisations d’occupation temporaire). Il faut revoir la cartographie du PADDUC sur les AOT en accord avec la Préfète qui semble encline à sortir de la situation par la haut et non à entrer dans le conflit avec les personnes qui gèrent les locations de bord à mer. C’est notre objectif aujourd’hui. Les établissements de bord à mer sont nécessaires, mais leur fonctionnement doit être encadré par une qualité architecturale et des critères en matière d’assainissement, d’accessibilité et de sécurité. Un excellent travail a été réalisé par les ABF (Architectes des bâtiments de France) de Haute-Corse pour imaginer un cahier des charges en la matière. On ne peut pas faire n’importe quoi !
 
- Que craigniez-vous ?
- J’ai combattu depuis 40 ans le jacobinisme parisien, je ne veux pas rentrer dans un centralisme ajaccien de gens qui ne savent pas voir que la gestion du bord de mer ne peut pas être la même, intra-muros à l’Ile Rousse et sur la plage de Palombaggia à Porto-Vecchio. Il doit y avoir des appréciations différentes. Et c’est à nous, qui revendiquons l’autonomie, d’être au plus près du terrain, d’être pragmatiques, de trouver des règles applicables en Corse en ayant toujours comme fil conducteur : le libre accès et la gratuité des plages, parce que les Corses y sont fondamentalement attachés. Il faut faire des aménagements pour sauver les activités de bord de mer, définir une règle et se mettre d’accord avec l’Etat pour l’appliquer avec fermeté.

La plage de Palombaggia.
La plage de Palombaggia.
- La responsabilité de l’Etat n’entre-t-elle pas en ligne de compte sur le DPM (Domaine public maritime) et par son refus d’adapter le décret plage ?
- L’Etat a une part de responsabilité. Il a failli parce que depuis 30 ans, il a laissé faire des choses illégales. Il aurait du y mettre fin ! Il l’a fait maladroitement lors du fameux épisode Bonnet qui avait peut-être raison sur le fond mais qui a géré le dossier de manière tellement catastrophique qu’au final, on considère à juste titre qu’il a eu tort. L’Etat a failli, ensuite, parce qu’il n’a pas délimité le DPM. Il a failli, aussi, parce qu’il ne peut pas annoncer aux paillottiers au mois d’août qu’ils n’ont pas d’AOT. Il doit le faire très en amont pour que les gens aient le temps de se retourner. Ceci dit, je le dédouane de certaines de ses responsabilités.
 
- Lesquelles ?
- Lors du premier Comité consultatif de la réserve naturelle des Bouches de Bonifacio, après le vote du PADDUC et l’arrivée des Nationalistes aux responsabilités, l’Etat a interpellé sur ce sujet Agnès Simonpietri (alors conseillère exécutive et présidente de l’OEC) qui a répondu : « Application stricte du PADDUC ». On savait très bien déjà qu’une application stricte entrainerait les difficultés qu’on rencontre aujourd’hui ! Je vous rappelle également un élément important qui s’est passé lors de la dernière réunion de travail avant le vote du PADDUC. Avec Jean-Baptiste Luccioni (ex-conseiller territorial et maire de Pietrosella), nous sommes montés au créneau pour proposer de ne rien faire sur le DPM, mais de donner les AOT sur les arrière-plages. Les Nationalistes ont été vent debout contre cette proposition en disant que ce serait plus facile de gérer les AOT sur le bien public. C’était une erreur !
 
- Nanette Maupertuis propose de remettre en vigueur le système de concession qui existe sur la Côte d’Azur. Y êtes-vous favorable en tant que maire ?
- Oui ! Tout à fait ! Même si d’après mon expérience de maire, c’est un peu une usine à gaz de récupérer ces concessions au niveau municipal, c’est une idée à exploiter. J’y vois un avantage. Je trouve que le prix payé, aujourd’hui, par les restaurants de plage à l’Etat pour l’occupation du domaine public est insuffisant et ne correspond pas aux bénéfices qu’ils réalisent. Ils font – et je m’en réjouis –beaucoup d’argent sur le domaine public, il est normal qu’il y ait un juste retour pour la collectivité. La concession municipale permet au maire d’imposer un prix. La difficulté - nous en sommes tous conscients - est qu’une concession entre dans le cadre d’un marché public, donc d’un appel d’offres. Cela signifie que des familles, présentes depuis 30 ou 40 ans sur certains lieux, pourraient ne pas être retenues. C’est ce qui s’est passé sur le continent où des groupes comme Partouche et des grands hôtels ont récupéré les concessions. Ce n’est pas ce que l’on veut pour la Corse !

L'île de Cavallo ou Cavaddu.
L'île de Cavallo ou Cavaddu.
- Vous avez évoqué l’opération de préemption de la Collectivité de Corse (CDC) sur un terrain de l’île de Cavallo. Pourquoi y êtes-vous opposé ?
- Je suis contre parce que je crois que la CDC a d’autres dépenses à effectuer que d’acheter un terrain avec un restaurant sur Cavallo. Il y a tellement de choses à faire, y compris sur ma commune en termes de patrimoine, de réseau routier, d’aménagements divers et variés… Cette somme, je préfèrerais qu’elle soit investie ailleurs à Bonifacio, Zerubia, Levie ou La Porta ! En tant que maire et conseiller territorial, je défends la même position depuis 2008. Sous ma responsabilité, nous avons imposé que la station d’épuration de Cavallo soit payée à 100% par les gens qui y vivent, alors que mon prédécesseur s’était engagé à la payer sur les deniers publics. Il avait entamé des discussions avec une association de copropriétaires à propos d’un troc de 10 000 m2 supplémentaires de constructibilité. Je n’ai pas accordé 1 m2 ! Nous essayons, depuis le début, de remettre Cavallo dans le droit français et dans une gestion normale d’un bout de territoire bonifacien en menant des opérations régulières de contrôle de l’urbanisme avec les services de l’Etat et les différents sous-préfets. Début août, des procès-verbaux ont été dressés et transférés au procureur de la République.
 
- Ce droit de préemption n’est-il pas, comme l’avance l’Exécutif, un moyen de bloquer le phénomène de spéculation ?
- Dans cette affaire, en l’occurrence, c’est un propriétaire italien qui vend à un Corse, Anthony Perrino. Si la CDC veut bloquer le phénomène spéculatif, il faut qu’elle achète tous les terrains qui se vendent à Bonifacio et qu’elle préempte toutes les ventes qui se font partout en Corse ! Aujourd’hui, la majorité territoriale met, d’un point de vue symbolique, le doigt dans un engrenage qui, à mon avis, n’est pas une façon de gérer la CDC. J’ai l’impression que cela relève plus du coup de Com ! De façon plus générale, on ne peut pas gérer une collectivité de cette importance, qui a fusionné deux départements et une région et qui compte 5000 agents, uniquement sur des symboles. J’aurais préféré que Gilles Simeoni vienne avec moi sur l’île, qu’on regarde ensemble comment rendre l’accès libre aux plages et faire retomber les chemins dans l’escarcelle de la collectivité… Je suis prêt à travailler dans une très grande transparence avec lui et avec l’Etat pour avoir la certitude que Cavallo est un bout de territoire insulaire comme le reste de l’île.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.



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