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Jacques Follorou : « 2025 marque un tournant dans la prise de conscience face à la mafia en Corse »


le Mercredi 18 Février 2026 à 21:14

Le journaliste du Monde Jacques Follorou publie ce jeudi un nouvel ouvrage intitulé "Corse. Mafia et antimafia", aux éditions Robert Laffont. Un livre qui explore en profondeur les ressorts de la criminalité organisée sur l’île et les premiers signes d’une mobilisation citoyenne face à son emprise.



On connaît votre travail sur la problématique de la grande criminalité en Corse à laquelle vous vous intéressez depuis de longues années. Qu’est-ce qui vous a décidé à écrire ce nouveau livre maintenant ?
Depuis maintenant 25 ans, j'essaye à la fois de décrire le phénomène de violence organisée qui pèse sur la Corse, mais aussi de l'analyser. Et à chaque livre, je progresse dans ma compréhension. Ce nouveau livre est encore plus problématisé que les précédents. Je pars de l'année 2025 qui, pour moi, est un moment charnière dans la prise de conscience en Corse, mais aussi dans un certain nombre de secteurs de l'État, de la réalité et de l'importance de cette emprise mafieuse sur un territoire de la République. Pour la première fois, il y a eu une parole anti-mafia globale qui s'est manifestée, celle de la société civile avec le colloque et les deux manifestations. Il y a aussi eu un réveil des élus corses avec la session de l'Assemblée consacrée aux pratiques mafieuses.  Et puis l'État s'est aussi, à sa manière, mobilisé en créant des structures ad hoc que sont le PNACO et le PRACO, pour lutter contre ce phénomène considéré comme singulier. Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, a lui-même dit qu'il pesait sur la Corse une violence mafieuse contre laquelle il fallait se mobiliser. S’il est très compliqué de se défaire d'une emprise, pour moi il s’est passé quelque chose en 2025 et je questionne donc ce moment-là à travers mon livre. Et puis, en face de ce réveil, il y a un phénomène qui est ancien, qui est le fruit d'un héritage, qui se considère comme un pouvoir concurrent, et qui, pour moi, est structuré sous forme d'un paradoxe. On parle en effet de criminalité organisée, mais c'est un phénomène organisé sans forme. Certes, c'est la cohabitation de systèmes criminels avec tout un système d’alliances et aussi des conflits, mais cela reste quand même un système qui vit avant tout par son emprise sur la société. C'est son emprise sociale qui en fait une mafia redoutable. La Corse est une petite société, avec une faible démographie, et il est beaucoup plus difficile d'extirper une emprise dans une société de 360 000 personnes qu'en Sicile, où il y a plus de 2 millions d’habitants. Face à cette prise de conscience, pour moi cela faisait sens de faire ce livre maintenant. Je continue de chroniquer, de mettre des mots sur ce mal.
 
À propos de mot, pendant des décennies celui de " mafia " a été tabou pour qualifier le phénomène à l’œuvre en Corse. Pourquoi était-il important pour vous de le poser sans détour ?
Si on ne nomme pas correctement les choses, on n'y répond pas de façon efficace. Si la pensée s'égare, l'action aussi. Pour ma part, j'ai une démarche de journaliste, et cela veut donc dire que je parle des faits. En 2004, lors de la publication du livre Les Parrains corses, (co-écrit avec Vincent Nouzille, nldr) sur l'histoire du grand banditisme corse de 1930 à 2004, j'avais accumulé une quantité énorme d'informations. L'intérêt de faire un livre, c’est de pouvoir rassembler les pièces d’un puzzle, et tout d'un coup d’avoir une vision qu'on n'avait pas en prenant les faits article après article. À ce moment-là je me suis dit que ce qui se passe en Corse ne relève pas du crime ordinaire, c'est un système. Et donc j’ai commencé à me demander à quoi correspond un système criminel qui sort de son habitat naturel et qui pèse sur son environnement politique, et social, et économique. C’est bien cela qu’on appelle une mafia. J’ai commencé dès lors à employer le mot. En 2012, celui qui était à l'époque ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, a lui aussi employé ce mot, tout comme d’autres l’ont fait au fil des années. En 2019, il y a aussi la naissance des collectifs antimafia, dont le nom reprend le terme. J’ai vu cette prise de conscience avancer au cours des années, cela montre aussi que les esprits commencent à reconquérir un peu de liberté sur ce système mafieux totalitaire dont la seule légitimité est la violence. 
 
 
 
La première manifestation anti mafia qui a eu lieu le 8 mars 2025 à Ajaccio occupe une place centrale dans votre livre. Pourquoi ce moment vous semble-t-il symbolique ? Est-ce, selon vous, un tournant dans la prise de conscience collective ou un sursaut encore fragile ?
Cela peut paraître comme un sursaut fragile, mais la force symbolique est énorme. Dans les rues, publiquement, à visage découvert, ce sont des Corses qui ont dit à leurs compatriotes, regardez ce que nous sommes devenus. C'est tout d'un coup une question qui est posée publiquement et dont la force symbolique est majeure, sachant que cela fait des années que la Brise de Mer, Le Petit Bar, et tous les groupes criminels font peser une vraie pression sur la société corse. Le fait de sortir manifester dans la rue alors que la menace existe toujours, c'est pour moi très fort. Mais parallèlement, le fait que finalement seules quelques milliers de personnes soient descendues dans la rue en mars, puis en novembre à Ajaccio et Bastia, est aussi pour moi une démonstration de l'emprise mafieuse encore très forte sur les esprits. Rien n'est gagné aujourd’hui. L'assassinat d'Alain Orsoni début janvier lors de l'enterrement de sa mère est d’ailleurs un message très puissant et montre que personne n'est à l'abri. Pour moi c'est une réponse directe à 2025 et à tous ceux qui ont pris la parole et qui se sont sortis du silence contre ce pouvoir mafieux. 
 
Dans votre ouvrage, vous évoquez aussi une relation ancienne, ambiguë, entre certains réseaux corses et l’État français. Pourquoi cette mémoire longue est-elle essentielle pour comprendre la situation actuelle ?
C’est cette histoire et cet héritage qui font aussi que c'est un système mafieux : les jeunes voyous s’inscrivent aujourd’hui dans une histoire qui est déjà ancienne. Ce n’est pas une génération spontanée qui sort de nulle part. Par ailleurs, le rapport à l'État est en effet complexe, même s’il ne faut pas tomber dans le complotisme. C'est vrai que l'État français a pu s'adosser au crime organisé lors des moments de crise politique. Il l’a notamment fait avec le milieu corso marseillais durant l'Occupation. On retrouve cela de façon beaucoup plus contemporaine pour lutter contre le nationalisme corse dans les années 1980-1990, où les RG et la police judiciaire se sont appuyés sur les voyous pour lutter contre ce qui était considéré par l'État comme l'atteinte à son autorité la plus spectaculaire : les indépendantistes. À l’inverse de Toto Riina en Sicile, les voyous corses n'attaquent pas frontalement l'État. Soit ils vont être extrêmement bien conseillés sur le terrain du droit pour essayer de tenir à distance la justice dès lors qu'ils ont été attrapés, soit ils vont aussi essayer de contourner, de corrompre, de discuter en amont, … Cela montre aussi l'intelligence du système et le fait qu'il n'a pas une relation frontale avec l'État 
 
Malgré tout, selon vous l’État a-t-il aujourd’hui une volonté réelle de reprendre la main, ou reste-t-il prisonnier de cette histoire commune ?
Je pense qu'il faut bien distinguer les deux. Ce que je viens de dire fait partie de l'histoire, mais depuis un certain nombre d'années il y a des gens au sein de l'appareil judiciaire qui sont pleinement investis et qui montrent une certaine efficacité. On a par exemple vu les résultats sur le procès « Email Diamant », où les condamnations sont plutôt lourdes. Je dirais qu'au sein de l'appareil d'État il y a de plus en plus de gens qui sont convaincus qu'il y a un problème mafieux, mais qui vont lutter affaire par affaire, parce qu'on est dans un État de droit. Au niveau politique, il se trouve aussi qu'en 2025 il y a eu un garde des Sceaux qui s'est senti lui-même assez intéressé par le sujet et qui s'est investi, qui a profité d'un débat sur la loi sur les narcotrafics pour essayer de décliner cela sur la Corse et sa spécificité. Mais néanmoins tout problème c'est que face à un pouvoir concurrent - en l’occurrence la mafia corse -, il faut que l'action de l'État légitime soit durable et constante pour avoir un effet et surtout qu'elle soit considérée comme crédible du point de vue de la population. Or justement du point de vue de la population, on a vu que la mafia ne tient pas seulement par la violence, mais aussi par le contrôle social qu'elle exerce sur l'entièreté de la société corse.
 
Malgré tout, est-ce qu'aujourd'hui la société corse n’est pas moins disposée à accepter les équilibres implicites qu'a tissé la mafia au fur et à mesure des années ?
2025 a été pour moi un tournant. Je pense que dans le débat public insulaire s'est ouverte la question de la société mafieuse. En Italie, on appelle cela la bourgeoisie mafieuse. Si ce débat interne est vraiment balbutiant en Corse, il consiste à s’interroger sur en quoi on peut être complice par ses relations ambiguës d'un pouvoir criminel qui ne doit sa légitimité qu'à la violence. Je pense que peu à peu cela va faire son chemin avec des hauts et des bas et des reculs sans doute parce qu'en face ils ne se laisseront pas faire. Aujourd’hui on se questionne sur l’emprise de la mafia en constatant que le voyou ne tire pas sa force de ses armes mais plutôt des élus, d'entrepreneurs, de fonctionnaires, etc., qui relaient ses intérêts dans la société. C’est cela qui fait l'influence d'un mafieux. Si c'était qu'un problème de trouble à l’ordre public, la justice aurait réglé le problème. Toute la difficulté aujourd'hui pour l'État légitime c'est qu'en face ils ont un système qui s'appuie sur des gens contre lesquels on ne peut rien, parce que ce n'est pas parce qu’on est parents ou amis ou qu'on va boire des verres avec des voyous qu'on est un complice de l'association mafieuse. 
 
Enfin, vous écrivez que dénoncer la mafia, ce n’est pas attaquer la Corse mais « commencer à la soigner ». Pensez-vous que cette idée progresse dans l’opinion ?
Je pense que ce débat est enfin accepté. 2025 a marqué la naissance d'une acceptation d'un examen de conscience. On peut enfin dire cela sans que ce soit rejeté comme une attaque de l'extérieur. Tout d'un coup la Corse fait sienne cette question et comprend que parler de la mafia c'est en fait essayer d'aller mieux et commencer à se soigner.