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Dr André Rocchi : « Il faut reprendre la main sur nos fleuves dans le Fium'Orbu »


Nicole Mari le Jeudi 22 Janvier 2026 à 19:47

Après les récentes inondations dans le Fium'Orbu, le Dr André Rocchi, maire de Prunelli di Fium'Orbu, monte au créneau pour proposer des solutions afin de pallier la crue des fleuves, mais aussi l’érosion littorale. Refusant de se résigner et d’effectuer des replis stratégiques, il veut faire de ce territoire de Plaine Orientale un laboratoire d’action et d’expérimentation collective au service d’une politique du vivant. Il demande à l’Etat, en vertu de l’article 72 de la Constitution, la possibilité de déroger aux normes nationales pour expérimenter des solutions nouvelles. Interview.



Les récentes inondations à Prunelli-di-Fiurm'Orbu, en en Plaine Orientale en Haute-Corse.
Les récentes inondations à Prunelli-di-Fiurm'Orbu, en en Plaine Orientale en Haute-Corse.
- Pourquoi estimez-vous nécessaire de « reprendre la main sur nos fleuves du Fium'Orbu » ?
- Tout d’abord, nous sommes dans une situation de grande transition climatique qui a mis en place des bouleversements extrêmement importants au niveau du réseau hydraulique. Face à ces bouleversements, si l’homme veut rester en harmonie, et sauver ce qui peut être sauvé, il faut qu’il devienne actif.
 
- Est-ce le dernier épisode pluvieux qui vous fait monter au créneau ?
- Nous avons été très touchés, mais ce n’est pas la première fois. Maintenant, cela nous arrive au minimum cinq à six fois par an. C’est à peu près la même fréquence que les canicules, que nous avions avant tous les trois ans, et qui surviennent maintenant trois ou quatre fois chaque été. Il faut que la région prenne les choses en main. Nous ne pouvons pas toujours subir. Nous devons nous mettre à la hauteur des évènements qui arrivent, c’est-à-dire avoir une capacité d’adaptation, donc des techniques d’adaptation, et de la créativité.

- Vous refusez la logique de retrait stratégique que l’État veut appliquer dans ces zones inondables. Pourquoi ?
- Je tourne le dos à la directive, à l’impératif de l’État qui est de dire : nous imposons le repli stratégique. Pour nous, c’est hors de question ! Ce que nous disons, c’est que si la mer monte et si nos activités doivent changer, nous ne devons pas fuir devant la mer, mais nous devons faire avec la mer. Au Vietnam, par exemple, ils ont transformé les rivières en élevage de crevettes, ils ont tourné une activité vers la mer. L’Hérault fait des demandes encore plus importantes que nous pour des maisons sur pilotis ou des maisons qui flottent dans des bassins de façon à s’adapter à la montée des eaux. Nous ne demandons même pas ça ! Nous demandons à tourner notre économie vers la mer, à remettre en état les récifs, à pouvoir les exploiter au niveau touristique et halieutique. C’est tout un travail de régénération et de mise aux normes. Nous voulons surtout que notre site de Cazarellu devienne Maison du Littoral - il n’en existe pas encore en Corse - de façon à mettre en place une veille écologique et effectuer un travail de propositions en temps réel par rapport aux évènements qui arrivent.
 
- Que proposez-vous comme solutions ?
- Nous ne proposons pas des choses très catastrophiques, ni très imaginatives. Nous proposons déjà de remettre en place les terrasses en piémont et en montagne pour casser ce qu’on appelle la lame d’eau, c’est-à-dire la descente rapide de l’eau vers la plaine. Cela permettra des infiltrations d’eau dans les massifs montagneux, dans les piémonts, de remettre en eau les sources et les fontaines, et de régénérer nos nappes phréatiques. Donc nous sommes gagnants du côté des inondations et nous sommes gagnants du côté des sécheresses. Ensuite, en plaine, les grandes zones inondées deviennent maintenant des zones à l’abandon qui, malheureusement, servent souvent de dépotoirs. Il faut aménager ces zones et les sanctuariser pour en faire de véritables zones humides. À côté de cela, il faut réaménager, comme cela se fait dans les pays du Nord, en particulier en Hollande et en Belgique, en remontant légèrement le sol des prés de façon à sauver une petite partie de nos terres agricoles. Le plus important sera de travailler sur notre littoral parce que tout se tient du piémont jusqu’au littoral. Il faut, comme la France les finance au Vietnam, des récifs immergés qui casseraient les lames d’immersion, ce qui faciliterait l’évacuation de nos fleuves en période d’inondation. Ce sont quelques pistes. Mais pour travailler plus avant, il est nécessaire d’avoir une grande collégialité et les services de l’État à nos côtés pour voir, au niveau des techniques, qu’est-ce qui peut être raisonnablement mis en place et qu’est-ce que l’on peut faire avec le coût que nous pouvons assumer ? 

Dr André Rocchi, maire de Prunelli di Fiumorbu. Photo FB André Rocchi.
Dr André Rocchi, maire de Prunelli di Fiumorbu. Photo FB André Rocchi.
- Ces initiatives s’inscrivent dans la GEMAPI. Pourquoi ne sont-elles pas appliquées ?
- La GEMAPI est une très belle conception, mais elle n’a pas de financement. Elle est isolée au niveau institutionnel. C’est un travail de Comcom, et le relationnel avec l’État n’est qu’un relationnel normatif. Or, nous ne pouvons plus rester sur des normes qui datent du temps où les choses étaient stables avec des saisons et des variations climatiques qui étaient souvent très prévisibles à l’avance. Nous ne pouvons pas continuer à travailler sur un système normatif qui n’est plus du tout en phase avec les problèmes climatologiques. Il faut aussi des financements pour faire ce travail. Or, pour l’instant, sur notre région, nous n’avons même pas d’impôts pour la GEMAPI. De toute façon, il va falloir que l’État soit à nos côtés. Il y a un problème d’inégalité territoriale. Certaines constructions dans d’autres communes balayent les inondations vers notre commune, et nous servons de façon très injuste de vase d’expansion. Il faut être à nos côtés de façon à ce que nous assumions, que nous accompagnions, ce rôle de vase d’expansion.
 
- Vous dites qu’il faut déroger aux normes nationales. La loi, aujourd’hui, ne vous permet-elle pas de mettre en œuvre vos propositions ?
- Nous ne voulons pas déroger, mais, au contraire, comme c’est prévu, utiliser le statut d’expérimentation. Ce statut est inscrit dans la Constitution, malheureusement il n’est jamais aisé de le mettre en place parce qu’il est rarement accepté par les autorités de tutelle. Donc, ce que nous voulons, c’est que cette autorisation d’expérimentation soit facilitée et accompagnée par l’État au niveau de notre commune, qui, comme je vous l’ai dit, joue un rôle de vase d’expansion avec une grande injustice quant aux conséquences. Oui, nous restons dans le cadre de la loi, mais avec sa particularité de statut d’expérimentation. En plus, l’expérimentation est une attitude très scientifique. C’est pour cela que nous nous tournons vers cette possibilité qui est très rarement appliquée, voire jamais.
 
- Vous parlez de bassin de rétention. Mais quand on voit la levée de bouclier des Ecologistes sur les bassines, ne craigniez-vous pas ce type de réactions ?
- Notre politique est celle des hommes de la terre et du terroir. Notre politique est celle des paysans, et nous tournons le dos à l’Ecolo-fascisme. C’est une chose claire et nette. L’écolo-fascisme est toujours citadin et aboutit toujours à une violence qui coupe l’homme de la terre et de ses habitudes ancestrales. Nous voulons retrouver, non seulement un territoire, mais un terroir.
 
- Concrètement, qu’allez-vous faire maintenant ? Une demande auprès de l’État ?
- Depuis l’arrivée du directeur de la DDT (Direction départementale des territoires), nous avons demandé des rendez-vous. Cela fait plusieurs mois. Nous avons déjà déposé une demande de permis de construire pour mettre à l’abri les écuries et les chevaux. Nous réclamons aussi une granulométrie plus précise sur les zones inondables. Une fois que cela sera reconnu et accepté, nous pourrons sans doute commencer à travailler et à bâtir un avenir à ce territoire qui est souvent inondé et victime de canicule. Nous pourrons envisager un avenir, ce qui n’est pas le cas pour l’instant.
 
- L’État, fait-il la sourde oreille ?
- Il y a surtout des administrations qui sont figées sur le système normatif et qui n’arrivent pas à relever la tête et à faire du cas par cas. En fait, toute sagesse comporte une prise de risque, mais, depuis l’inscription du principe de précaution dans la Constitution, la prise de risque n’est jamais prise. Même s’il y a peu de risque, on ne sait pas mesurer lequel est le plus important.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.

Les inondations du début de semaine à Prunelli di Fiumorbu en vidéo