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Souveraineté alimentaire : la Corse se dote d'une feuille de route pour produire davantage et mieux consommer local


Patrice Paquier Lorenzi le Mercredi 15 Juillet 2026 à 19:27

À l'issue de plusieurs mois de concertation réunissant près de 200 acteurs du monde agricole, de la pêche, de la transformation, de la distribution et des collectivités, les premières Conférences de la souveraineté alimentaire en Corse ont livré leurs conclusions. Au-delà du diagnostic, l'État, l'ODARC et la Chambre régionale d'agriculture affichent désormais une ambition : transformer les constats en projets concrets afin de renforcer la résilience alimentaire de l'île à l'horizon 2036. Parmi les premières pistes figurent la création d'un marché d'intérêt territorial, le développement de nouvelles filières agricoles et la sanctuarisation du foncier agricole.



Pendant plusieurs mois, agriculteurs, éleveurs, pêcheurs, aquaculteurs, transformateurs, distributeurs, représentants des collectivités, services de l'État et organismes agricoles ont planché sur un sujet devenu stratégique : comment permettre à la Corse de gagner en autonomie alimentaire dans un contexte marqué par le changement climatique, l'insularité, les tensions logistiques et la forte dépendance aux importations ? Lancée dans le cadre d'une démarche nationale impulsée par le ministère de l'Agriculture, cette conférence territoriale, pilotée conjointement par la Préfecture de Corse, la Chambre régionale d'agriculture et l'Office de développement agricole et rural de la Corse (ODARC), s'est achevée ce vendredi en préfecture d'Ajaccio par une séance plénière de restitution.
 

Une des premières régions françaises à rendre sa copie

Pour le préfet de Corse, Éric Jalon, cette démarche dépasse largement le simple exercice de concertation. « Les Conférences de la souveraineté alimentaire consistent à réfléchir à la manière dont on assure notre souveraineté alimentaire, c'est-à-dire notre capacité à répondre à nos besoins, à sécuriser nos importations, à valoriser nos exportations et à disposer d'une production suffisante », explique-t-il. La Corse figure d'ailleurs parmi les premières régions françaises à achever cette phase territoriale, dont les conclusions alimenteront, à l'automne, la synthèse nationale destinée à orienter la future politique agricole de l'État.
 

Mais pour le représentant de l'État, l'objectif n'était pas seulement d'établir un état des lieux. « Nous avons voulu nous doter d'une véritable feuille de route et surtout identifier des leviers d'action concrets. » Le constat dressé par les différents ateliers est sans appel. Si la Corse bénéficie de filières reconnues, d'un savoir-faire agricole historique et d'une forte identité de production, elle demeure fortement dépendante de l'extérieur pour de nombreuses denrées essentielles.
 

L'île importe encore une grande partie de ses céréales, des protéagineux, d'une partie importante de ses légumes, du lait transformé, de la volaille de chair ainsi que d'une large part des produits aquatiques consommés. Une dépendance qui fragilise le territoire face aux crises logistiques, climatiques ou géopolitiques. Pour autant, les organisateurs refusent de parler d'autosuffisance totale. « La Corse ne pourra pas devenir autosuffisante sur l'ensemble des produits. En revanche, elle peut considérablement renforcer sa résilience, réduire plusieurs dépendances critiques et mieux valoriser ses productions locales », résume le document de synthèse. L'enjeu consiste donc moins à tout produire qu'à mieux organiser les filières, développer la transformation locale, améliorer la distribution et rapprocher davantage les producteurs des consommateurs.


Cinq ateliers, près de 200 participants

Pour construire cette stratégie, cinq ateliers thématiques ont été organisés entre avril et juillet. Ils ont réuni près de 200 participants issus de l'ensemble des secteurs agricoles et alimentaires. « Les orientations présentées aujourd'hui sont directement issues de ces ateliers. Elles traduisent les attentes des professionnels qui souhaitent structurer et développer l'agriculture corse », souligne le président de l'ODARC, Dominique Livrelli. Plusieurs filières prioritaires ont émergé : le maraîchage, les céréales, les filières animales, la pêche et l'aquaculture. Pour les productions animales, les participants proposent notamment la création d'un véritable pôle consacré aux petits ruminants — ovins et caprins — ainsi qu'un atelier de découpe destiné à mieux valoriser la viande bovine produite sur l'île. Concernant les céréales, les travaux préconisent un développement de la filière grâce à un renforcement des aides, mais aussi à la création de silos permettant d'améliorer le stockage et la distribution des productions vers les exploitations agricoles.
 

Parmi les projets les plus avancés figure la création d'un marché d'intérêt territorial. L'idée est simple : faciliter la rencontre entre l'offre agricole corse et les acheteurs publics ou privés. Aujourd'hui, de nombreux industriels, restaurateurs ou collectivités hésitent encore à s'approvisionner localement faute de visibilité sur les volumes disponibles et sur la régularité des livraisons. « Un acheteur public ou un industriel ne peut pas prendre le risque de ne pas être livré. Il faut sécuriser cette production et mieux organiser la rencontre entre l'offre et la demande », explique Éric Jalon.
 

Dans un premier temps, cet outil pourrait prendre la forme d'une plateforme numérique permettant aux producteurs et aux acheteurs de se mettre en relation plus efficacement. L'objectif est aussi de favoriser davantage l'approvisionnement des cantines scolaires, des établissements de santé ou des maisons de retraite en produits corses. « Nous devons réapprendre, dans le secteur public, à mieux valoriser les productions locales, depuis les assiettes de nos enfants jusqu'à celles de nos anciens », insiste le préfet.
 

Autre piste évoquée lors des travaux : accompagner davantage la filière halieutique. Les professionnels constatent que les pêcheurs valorisent correctement leurs captures durant la saison touristique, mais rencontrent davantage de difficultés en hiver. Pour lisser leur activité, une réflexion est engagée autour du développement d'une filière de conserverie de poissons. « Cela permettrait de mieux équilibrer les revenus des pêcheurs tout au long de l'année », souligne le préfet.
 

Préparer le renouvellement des générations

Au-delà des filières, plusieurs problématiques transversales ont été identifiées. La première concerne le vieillissement des exploitants. Une part importante des agriculteurs corses a désormais dépassé 60 ans, rendant indispensable la préparation de la relève. « Il faut faciliter à la fois l'installation des jeunes agriculteurs et la transmission des exploitations », rappelle Éric Jalon.
 

Pour Dominique Livrelli, l'attractivité du métier dépendra avant tout de la solidité économique du secteur. « Si l'agriculture va bien, il y aura davantage de jeunes qui souhaiteront reprendre les exploitations. Si elle est structurée et offre des perspectives économiques, ils auront davantage envie de s'installer. » Le président de l'ODARC rappelle néanmoins que la Corse demeure aujourd'hui l'un des rares territoires où le renouvellement des générations agricoles reste relativement dynamique.
 

Alors que les communes finalisent leurs plans locaux d'urbanisme et que la révision du PADDUC se poursuit, les organisateurs souhaitent sanctuariser davantage les terres agricoles. « Il faut identifier les surfaces agricoles et mettre en place les outils, y compris financiers, qui permettront de préserver durablement ce foncier », estime le préfet.
 

Les enjeux liés à l'eau, aux coûts de production, à la dépendance aux intrants importés, aux outils logistiques ou encore à l'adaptation au changement climatique figurent également parmi les priorités. À l'issue de ces conférences, les acteurs insistent désormais sur la nécessité d'entrer dans une phase opérationnelle. Les premiers projets ont été identifiés et commencent déjà à être chiffrés avec le concours de l'État, de la DRAAF, de la Chambre régionale d'agriculture, de l'ODARC et de la Banque des Territoires, partenaire de cette démarche. « Désormais, ces projets étant identifiés, il nous appartient de passer à l'action. Nous allons nous mettre au travail pour les concrétiser », affirme Éric Jalon.
 

L'ambition est claire : faire émerger, d'ici à 2036, une agriculture corse plus résiliente, mieux organisée et davantage capable de nourrir l'île tout en confortant ses filières d'excellence. Derrière cette feuille de route, l'objectif est moins de viser une autosuffisance totale que de construire un modèle agricole plus robuste, mieux structuré et plus connecté aux besoins de la population corse.