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Rémi-François Paolini : « J'assume totalement mes choix. La langue corse méritait que l'on passe des discours aux actes »


Patrice Paquier Lorenzi le Mardi 28 Juillet 2026 à 17:00

Deux ans après son arrivée à la tête de l'Académie de Corse, Rémi-François Paolini quittera officiellement ses fonctions le 3 août prochain pour rejoindre le Conseil d'État. Remplacé par Nathalie Mons, l'ancien recteur laisse derrière lui un projet académique profondément marqué par le développement du bilinguisme, de l'enseignement immersif et de la langue corse, mais aussi par la lutte contre la mafia à travers un parcours éducatif inédit. Sans commenter la décision du gouvernement, il revient sur son bilan, assume pleinement ses choix et se dit confiant quant à l'avenir de "Scola 2030".




Le Conseil des ministres a officialisé ce lundi votre départ. Comment avez-vous accueilli cette décision ?
Quand on est recteur, comme lorsqu'on est préfet ou directeur d'administration centrale, on sait que l'on occupe une fonction qui est à la disposition du gouvernement. Cela fait partie de la nature même de ces responsabilités. On vit avec cette éventualité permanente. J'ai tout de même été surpris par la rapidité des événements puisque je l'ai appris la veille. Mais il n'y a pas d'explication particulière à attendre. Le gouvernement et le Président de la République nomment et remplacent les responsables selon leurs choix. C'est le fonctionnement normal de nos institutions.

Vous avez fait, durant votre mandat, de la langue corse un savoir scolaire fondamental. Avec le recul, considérez-vous que c'est l'action la plus importante de votre mandat ?
C'est incontestablement celle qui a eu le plus de visibilité, parce qu'elle touche à une question qui dépasse largement le cadre de l'Éducation nationale et qui résonne profondément dans la société corse. Mais je ne voudrais surtout pas que l'on résume ces deux années à la seule langue corse. Lorsque nous avons élaboré Scola 2030, nous avons fait un choix méthodologique fort : construire un véritable projet collectif. Nous avons d'abord travaillé avec l'ensemble de la communauté éducative, puis nous avons ouvert cette réflexion à tous nos partenaires : la Collectivité de Corse, les maires, les élus, l'ARS, les acteurs économiques, le monde associatif, les représentants de la ruralité. C'est cette méthode qui, à mes yeux, fait la force du projet. Nous avons identifié six grandes priorités qui répondaient aux besoins de notre académie : la langue corse, bien sûr, mais aussi l'amélioration du niveau en français et en mathématiques, le bien-être à l'école, le soutien aux territoires ruraux, une meilleure articulation entre les formations et les besoins économiques de l'île, ainsi que le renforcement de l'école inclusive pour les plus de 2 000 élèves à besoins éducatifs particuliers. Deux axes ont naturellement suscité davantage de débats : la langue corse et la ruralité. Sur cette dernière, nous avons créé quatre territoires éducatifs ruraux, ce qui est inédit, et trois autres sont déjà en préparation. C'est aussi un chantier dont je suis particulièrement fier.
 
Vous revendiquez une politique très volontariste en faveur du bilinguisme. Quels résultats laissez-vous aujourd'hui ?
Nous sommes passés des intentions aux réalisations. Lorsque je suis arrivé, près d'un quart des écoles seulement étaient engagées dans une véritable dynamique bilingue. Aujourd'hui, près de 70 % des écoles de Corse proposent un enseignement bilingue. Concernant l'enseignement immersif, les chiffres traduisent l'ampleur du travail réalisé. Nous sommes passés de 26 classes et 455 élèves à 96 classes et plus de 1 700 élèves cette année. À la rentrée prochaine, près de cinquante nouvelles classes ouvriront, portant le total à environ 140 classes et plus de 2 300 élèves. Mais je tiens à dire que derrière ces statistiques, il y a avant tout un projet pédagogique. La difficulté aujourd'hui n'est pas seulement que les enfants comprennent la langue corse ; beaucoup la comprennent déjà. Le véritable enjeu est qu'ils l'utilisent spontanément, qu'ils deviennent des locuteurs actifs. C'est précisément ce que permet l'enseignement immersif. Nous avons également voulu renforcer la qualité de cet enseignement. C'est pourquoi trois sites pilotes académiques ouvriront à la rentrée, à Corte, Ajaccio et Bastia, afin de former les enseignants. Car maîtriser une langue est une chose, savoir l'enseigner dans différentes disciplines en est une autre. Là aussi, nous avons souhaité bâtir quelque chose de durable.
 
Plusieurs élus estiment que vous avez payé votre engagement en faveur de la langue corse. Certains parlent même de sanction politique. Que leur répondez-vous ?
Je n'ai pas vocation à commenter les décisions du gouvernement. En revanche, je rappelle un fait très simple : je n'ai jamais agi en dehors du cadre juridique. Nous avons appliqué les dispositions prévues par le statut de la Corse, le Code de l'Éducation, la circulaire ministérielle de 2021 sur l'enseignement immersif, mais aussi les engagements pris par le président de la République lors de son discours du 28 septembre 2023 devant l'Assemblée de Corse. Ce discours fixait une feuille de route très claire : donner davantage de place à la langue corse dans la société et mettre en œuvre un véritable service public de l'enseignement en faveur du bilinguisme. Mon rôle de recteur était de transformer cette orientation en actions concrètes. C'est ce que nous avons fait, avec beaucoup de volontarisme. On ne pourrait pas sérieusement me reprocher d'avoir appliqué les engagements pris par l'État lui-même.
 
Craignez-vous que votre successeur revienne sur certaines orientations de Scola 2030 ?
Non, parce que ce projet n'est pas le projet d'un recteur. Il est le fruit d'un travail collectif qui a mobilisé toute la communauté éducative et l'ensemble des partenaires institutionnels. Il a été conçu sur cinq ans. Nous n'en étions qu'à la première année de sa mise en œuvre. J'ai déjà eu un premier échange avec Nathalie Mons. Elle va naturellement prendre connaissance des dossiers, rencontrer les équipes et apporter sa propre sensibilité. C'est parfaitement normal. Mais je reste confiant. Les six axes répondent à des besoins objectifs de notre académie. Ils ont été construits avec les enseignants, les élus, les maires, les associations, les acteurs économiques. Ils ne sont pas l'expression d'une vision personnelle. Un projet académique est fait pour évoluer, pour être ajusté. En revanche, son cœur me paraît suffisamment solide pour être poursuivi.
 
Vous avez déjà eu un premier échange avec Nathalie Mons, qui vous succédera à la tête de l'Académie de Corse. Comment s'est déroulée cette prise de contact ?
Nous avons effectivement échangé dès l'annonce de sa nomination. C'était un premier contact, naturellement assez général, qui lui a permis d'avoir une première vision de l'académie, des grands dossiers en cours et des enjeux de la rentrée. Je connais son parcours et son expérience. C'est une personnalité qui connaît parfaitement le fonctionnement de l'Éducation nationale et je lui fais pleinement confiance pour prendre la mesure des spécificités de l'académie de Corse. À présent, elle va engager un travail d'appropriation. Elle rencontrera les équipes, les élus, les partenaires institutionnels et l'ensemble des acteurs qui ont contribué à construire Scola 2030. C'est une étape normale dans toute prise de fonctions.
 
Lui avez-vous transmis des recommandations particulières ou insisté sur certains dossiers qui vous semblent prioritaires ?
Je ne parlerais pas de recommandations. Chaque recteur exerce ses responsabilités avec sa personnalité, son expérience et sa sensibilité. En revanche, je lui ai naturellement présenté les grands axes du projet académique et les chantiers qui sont déjà engagés. Scola 2030 a été conçu pour s'inscrire dans le temps. Nous n'en sommes qu'à la première année de sa mise en œuvre et beaucoup d'actions sont déjà lancées. Je pense notamment au développement du bilinguisme, à la formation des enseignants à l'enseignement immersif, aux territoires éducatifs ruraux, aux nouvelles classes scientifiques, au parcours éducatif antimafia ou encore au renforcement de l'école inclusive. Ce sont des projets qui ne sont pas ceux d'un recteur, mais ceux de toute une communauté éducative. Ils ont été élaborés avec les enseignants, les collectivités, les maires, les associations et les acteurs économiques. C'est précisément cette dimension collective qui me rend confiant quant à leur avenir.
 
Au-delà de la langue corse, quel bilan tirez-vous de ces deux années ?
Je laisse une académie qui fonctionne bien. Nous avons poursuivi les progrès engagés en français et en mathématiques. À la rentrée, six classes scientifiques à horaires aménagés ouvriront afin de renforcer l'apprentissage des mathématiques, notamment pour les élèves les plus fragiles, avec l'appui du professeur Barbolosi. Nous avons également obtenu d'excellents résultats aux examens, alors même que les exigences nationales ont été relevées. Cela témoigne de l'engagement remarquable des enseignants. Je pense aussi au développement de la ruralité, à l'école inclusive, au rapprochement entre les formations professionnelles et les besoins du tissu économique insulaire. Et puis il y a un sujet qui me tient particulièrement à cœur : le parcours éducatif antimafia.
 
Pourquoi ce parcours éducatif antimafia était-il si important à vos yeux ?
Parce que l'Éducation nationale doit prendre sa part face à un enjeu majeur de société. Notre mission n'est évidemment pas judiciaire. Nous sommes des pédagogues. Notre responsabilité consiste à expliquer les mécanismes de la criminalité organisée, les risques des engrenages mafieux, le fonctionnement de la justice, mais aussi à redonner toute leur place aux victimes. Le travail mené avec Cathy Aldrovandi, autour du prix Chloé, a été particulièrement fort. Son engagement a profondément marqué les équipes. Cette année, nous avons expérimenté plusieurs séquences dans les établissements. Tout est prêt pour une généralisation de ce parcours de la quatrième à la terminale. J'espère sincèrement que cette dynamique sera poursuivie.
 
Avec le recul, referiez-vous exactement les mêmes choix ?
Sans aucune hésitation. Je n'ai jamais conduit mon action en me demandant combien de temps je resterais en fonction. Ce n'est pas ainsi que je conçois le service de l'État. Je me suis simplement demandé ce qui était utile pour la jeunesse corse. J'ai agi avec sincérité, avec passion et avec beaucoup d'engagement. J'assume totalement toutes les décisions prises. Je suis un enfant de cette académie. J'ai grandi dans les écoles rurales de Corse, j'y ai été formé. Revenir comme recteur avait pour moi une dimension presque filiale. Aujourd'hui, je pars avec la satisfaction d'avoir posé des fondations solides. 
 
Au cours de ces deux années, vous avez énormément sillonné la Corse. Qu'est-ce qui vous a le plus marqué sur le terrain ?
Ce qui m'a le plus marqué, c'est l'engagement des équipes éducatives. Je suis allé dans pratiquement tous les territoires, des écoles rurales jusqu'aux grands établissements des villes. J'ai toujours considéré qu'un recteur ne devait pas rester dans son bureau. Tout ce que nous faisons au rectorat n'a de sens que si cela se traduit concrètement dans les classes, au bénéfice des élèves et des enseignants. Cette proximité m'a beaucoup apporté. Elle m'a permis de mesurer les attentes, les difficultés, mais aussi les extraordinaires initiatives portées par les équipes. C'est en allant sur le terrain que l'on construit des politiques adaptées aux réalités de chaque territoire.
 
Votre départ suscite beaucoup de réactions en Corse. Quel message souhaitez-vous laisser aux enseignants, aux personnels de l'Éducation nationale et aux familles ?
D'abord un immense merci. Je voudrais saluer le professionnalisme et l'engagement des enseignants, des chefs d'établissement, des inspecteurs, des personnels administratifs et de l'ensemble des agents de l'Éducation nationale. Tout ce qui a été réalisé est le fruit d'un travail collectif. Un recteur fixe un cap, mais ce sont les femmes et les hommes de l'académie qui le font vivre au quotidien. Je veux également dire aux familles qu'elles peuvent avoir confiance dans leur école. L'académie de Corse est solide. Les projets engagés répondent aux besoins des élèves et je suis convaincu que cette dynamique continuera.
 
Vous allez désormais retrouver le Conseil d'État. Votre connaissance de l'île pourra-t-elle encore être utile à la Corse dans vos prochaines fonctions ?
Je rejoins effectivement mon corps d'origine, le Conseil d'État, où j'avais déjà exercé avant d'être nommé recteur. J'y ai eu l'occasion de travailler sur plusieurs dossiers concernant la Corse. Je pense notamment aux questions d'urbanisme, puisque j'avais participé aux travaux préparatoires du Livre blanc sur l'évolution institutionnelle de l'île avec Pierre Chaubon. Au ministère de la Justice, j'ai également beaucoup travaillé sur les questions foncières, ainsi que sur le notariat corse, en lien avec les professionnels du droit. J'ai toujours porté une attention particulière aux dossiers insulaires, avec une seule préoccupation : être utile. Les fonctions que j'occuperai désormais seront naturellement différentes, et je verrai avec les autorités du Conseil d'État les missions qui me seront confiées. Mais une chose est certaine : je continuerai à suivre avec beaucoup d'intérêt tout ce qui concerne la Corse. Je l'ai souvent dit, je suis un enfant de cette académie. J'y ai grandi, j'y ai été formé. Mon attachement à cette île dépasse largement les fonctions que j'y ai exercées. Quel que soit mon poste, si je peux contribuer, d'une manière ou d'une autre, à accompagner les réflexions ou les projets qui concernent la Corse, je le ferai toujours avec le même état d'esprit. Comme le dit le proverbe corse, « Ogni petra face muru ». Chacun apporte sa pierre à l'édifice. Durant ces deux années comme recteur, j'ai essayé d'apporter la mienne. Mon départ ne remet pas en cause cet attachement, qui demeure profondément intact.