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Relations Corse – Paris : Du silence à la provocation, le piège d’un dialogue qui tourne court


Rédigé par Nicole Mari le Mardi 23 Janvier 2018 à 23:03 | Modifié le Mercredi 24 Janvier 2018 - 02:48


Le dialogue avec Paris, à peine noué après neuf mois de silence, serait-il mort-né ? Les discussions avec le Premier ministre, Edouard Philippe, que les présidents de l’Exécutif et de l’Assemblée de Corse, Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni, espéraient sans tabou, ont viré au dialogue de sourds. L’entretien avec le président du Sénat, Gérard Larcher, a tourné à la farce tragique. Les réponses parisiennes aux demandes insulaires sont jugées inacceptables et vécues comme une véritable provocation, voire un piège. Y-a-t-il un accord parisien pour liquider la question corse ? Les deux leaders nationalistes en sont convaincus, ils laissent éclater leur colère et appellent les Corses à se mobiliser.


Les présidents de l’Assemblée et de l’Exécutif de Corse, Jean-Guy Talamoni et Gilles Simeoni, devant le Sénat, avant l’entretien avec Gérard Larcher.
Les présidents de l’Assemblée et de l’Exécutif de Corse, Jean-Guy Talamoni et Gilles Simeoni, devant le Sénat, avant l’entretien avec Gérard Larcher.
« Quand on met bout à bout les deux réunions d’hier et d’aujourd’hui, notre conviction est faite : l’Etat refuse de reconnaître et de prendre en compte la dimension politique de la question corse ». Les mots sont clairs et concis, presque désabusés, le ton à la colère et les visages fermés. Pas amers, mais désabusés et un peu interloqués. Les deux présidents nationalistes n’attendaient pas grand chose de ces premiers dialogues parisiens, mais, après neuf mois d’attentisme à endurer le silence de plomb de l’Elysée, le mépris condescendant et les chausse-trappes du gouvernement, des déclarations ministérielles fracassantes, chaotiques, voire contradictoires, et les récentes maladresses et incohérences d’une Madame Corse qui, de retour à Paris, prend le contrepied ce qu’elle vient d’annoncer dans l’île, ils espéraient, enfin, un peu de respect, juste « l’ouverture d’un dialogue sans tabou, ni préalable ». Les Nationalistes n’obtiendront ni l’un, ni l’autre ! Du Premier ministre, ils n’obtiennent que silence et dérobades. Du président du Sénat, un pied de nez qui frise la tragi-comédie.
 
Des préalables et des vétos
La comédie a débuté, lundi soir, à Matignon. Face à un Premier ministre surprenant de légèreté, les deux présidents nationalistes ont pourtant fait preuve de clarté et de fermeté. « Nous lui avons expliqué que si nous étions là devant lui, c’est bien parce qu’il y a eu un conflit pendant 50 ans et que, depuis notre élection, nous voulons tourner la page et ouvrir un nouveau chapitre dans les relations entre la Corse et l’Etat. Nous lui avons demandé de l’affirmer ensemble publiquement et symboliquement. C’est, pour nous, essentiel ! Sa réponse : Pas question ! La seule chose que le Premier ministre consent à dire, c’est qu’il y a une donne électorale nouvelle dans l’île. Mais, ça tout le monde le sait ! », raconte Gilles Simeoni. Son résumé de l’entrevue est glaçant, ses commentaires, lapidaires. « Sur le statut de résident, la coofficialité de la langue et l’amnistie, Edouard Philippe répond : « On n’en parlera jamais ! ». Il nous invite à une discussion et pose des préalables là où nous, nous n’en posons aucun ! Nous lui avons dit comprendre le problème politique et constitutionnel auquel il est confronté, mais qu’il devait aussi comprendre que nous sommes mandatés pour défendre notre projet politique. Nous lui avons proposé d’acter le désaccord, de mettre des problèmes de côté, mais sans dire qu’on n’en parlera jamais parce que ce n’est pas comme cela qu’on engage une discussion ! ». Pas de réponse !
 
La dérobade sur les prisonniers
Le gouvernement se défausse sur tous les sujets qui fâchent, et atteint son point d’orgue sur le rapprochement des prisonniers politiques ? « Il nous répond dans l’ordre : il n’y a pas de prisonniers politiques. Le rapprochement se fera au cas par cas. Il refuse de nous indiquer quand débutera ce rapprochement. Les trois condamnés du commando Erignac ne seront jamais rapprochés ». Une fin de non-recevoir sur ce dernier point à laquelle Gilles Simeoni réplique en plaidant le droit et la justice : « Ces trois prisonniers ont été condamnés à la prison à perpétuité sans peine de sûreté. Le droit s’applique à eux comme aux autres, ou alors l’Etat leur applique une peine d’éloignement qui n’est prévue par aucun texte. Vous n’êtes ni dans une logique républicaine, ni dans une logique d’Etat de droit, ni dans une logique de justice, mais dans une logique de vengeance. Dans ce cas, il faut nous le dire clairement ». En pure perte ! Le Premier ministre lui oppose un silence plus lourd que des mots. C’est le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, qui assume la dérobade : « Vous savez que c’est un dossier très sensible, ce n’est pas possible pour l’instant ! ».
 
L’autonomie, un mot tabou
Les points noirs liquidés en un revers de main, arrive le moment du point-clé de la discussion, la demande majeure des Nationalistes : l’évolution des institutions. Si l’actuel locataire de l’Elysée a fait du pacte girondin une de ses principales promesses de campagne, celui de Matignon ne veut même pas savoir ce que le mot signifie. Quand à l’autonomie, c’est tout simplement, pour lui, un mot tabou ! « J’ai expliqué que l’autonomie est un thème qui structure le débat public insulaire depuis un demi-siècle. Nous avons fait campagne dessus, c’est le point fort de notre projet qui a été validé par 56% des Corses. Au-delà de ce résultat électoral, un sondage montre que 80% des Corses sont favorables à un statut d’autonomie, y compris les forces politiques qui soutiennent le gouvernement. Toutes les îles de Méditerranée sont autonomes. L’autonomie existe déjà dans le droit constitutionnel actuel », argumente Gilles Simeoni. Les Nationalistes prennent bien soin de préciser qu’ils ne demandent pas la lune, c’est-à-dire pas une réponse immédiate sur le statut d’autonomie. « Je lui ai juste demandé d’en prononcer au moins le mot et d’ouvrir la porte à un dialogue. Là aussi, c’est encore non ! Le Premier ministre nous répond : « le terme autonomie, je ne sais pas ce que ça veut dire ! ». Le président de l’Exécutif corse riposte, ironique : « Cherchez dans le dictionnaire ! La définition, nous vous la donnons, elle est dans notre programme. Si vous en avez une autre, parlons-en ! ». Réponse : « Non, on n’en parle pas ! ». Fin de la discussion ! Le gouvernement ne consent à parler que des compétences de la collectivité unie.
 

Les présidents de l’Assemblée et de l’Exécutif de Corse, Jean-Guy Talamoni et Gilles Simeoni, devant le Sénat, à l’issue de l’entretien avec Gérard Larcher.
Les présidents de l’Assemblée et de l’Exécutif de Corse, Jean-Guy Talamoni et Gilles Simeoni, devant le Sénat, à l’issue de l’entretien avec Gérard Larcher.
La farce institutionnelle
Le Premier ministre ayant vidé le dialogue de tous les sujets, il ne restait plus que la révision constitutionnelle. Et deux options que Gilles Simeoni met sur la table : « Soit le droit à la différenciation de droit commun où la Corse est juste marginale par rapport aux autres régions. Pour nous, ça ne sert à rien ! Soit la reconnaissance de la spécificité corse, comme nous le demandons, à travers un article 72 ou 74… qui acte sa spécificité. Là encore, pas de réponse ! On nous renvoie à la prise de parole du président Macron le 6 février à Ajaccio ». Le suspens est de courte durée et levé, dès le lendemain, par le président du Sénat, Gérard Larcher, dont on ne comprend pas bien pourquoi il a tenu à rencontrer les élus corses. « Il nous dit clairement que tout est déjà décidé ! L’inscription de la Corse se fera à travers l’article 72 de différenciation du droit commun, à nous de voir si on peut jouer à la marge… Le message est clair. Tout ce qui est essentiel, on n’en parle pas ! De problème politique, il n’y en a pas ! L’autonomie, ça n’existe pas ! La Corse rentre dans le droit commun, elle perd même son différentiel initial, ses spécificités institutionnelles  sont réduites à néant ! ». Le sourire aux lèvres, presque rigolard, Gérard Larcher lance aux deux présidents nationalistes : « Je sais que vous n’êtes pas contents ! ».

Une véritable provocation
Pas contents ! Le mot est faible. Les élus corses sont furieux. La comédie a tourné à la farce, mais les masques sont tombés, l’Etat a dévoilé son jeu. Il n’a jamais eu l’intention de discuter. « C’est clair que c’est un piège ! Les présidents des différentes institutions de l’Etat se sont mis d’accord sur notre dos pour, ensuite, avancer l’argument final qu’il n’y a pas de majorité des 3/5ème pour accéder à ce que nous demandons », dénonce le président de l’Exécutif qui n’a pas l’intention de se laisser balader plus avant. Pas plus d’ailleurs que le président de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, plutôt remonté : « Nous sommes face à des réponses qui ne sont pas acceptables, qui sont une véritable provocation par rapport au message qui a été délivré de manière claire par les Corses à l’occasion des élections territoriales. Ces réponses totalement négatives sont un déni de démocratie ! Le gouvernement et les autres autorités publiques parisiennes, dont le président du Sénat, ont une position qui n’a rien à voir avec une attitude ouverte, normale face à la nouvelle situation politique. Ils agissent comme s’il y avait eu, en décembre, un simple renouvellement d’une assemblée administrative, alors que c’est un véritable séisme qui s’est produit avec l’élection à la majorité absolue d’une liste entièrement composée de Nationalistes. Nous ne pouvons pas l’accepter ! ».
 
L’appel aux Corses
Le piège, c’est, d’abord, un pari ! Le gouvernement parie en Corse, comme il le fait dans l’hexagone, sur l’atonie du peuple pour acculer les Nationalistes à l’impasse, supputant qu’ils n’ont pas d’autre choix que de discuter et, la première déception passée, d’avaler les couleuvres. « Un pari plutôt risqué », selon Jean-Guy Talamoni. « Paris n’a pas compris ce qu’il s’est passé en Corse. Paris croit se débarrasser ainsi du problème corse. Nous allons leur montrer que c’est une erreur ! Nous allons continuer à montrer notre désaccord et nous allons demander aux Corses de nous aider à le faire. Nous les appelons à se mobiliser de manière massive pour défendre les intérêts collectifs du peuple corse ». L’appel est lancé pour une large manifestation populaire dans un cadre contraint puisque la révision constitutionnelle est prévue très prochainement. « Il faut qu’avant que cette révision constitutionnelle ne prenne un tour définitif, les Corses manifestent une volonté forte, ferme et massive de voir la question corse prise pleinement en compte au niveau politique et non pas à un simple niveau technique », prévient le leader indépendantiste.
 
Une promesse non-tenue
La séquence parisienne devait normalement se clore, mercredi soir, pour les élus insulaires, par une rencontre avec le président de l’Assemblée nationale. Un entretien qui pourrait être remis en cause tant il est devenu sans intérêt car il est fort difficile d’imaginer que, tout décentralisateur qu’il soit, François De Rugy tienne un discours opposé aux deux déjà entendus. Entre temps, les Nationalistes participeront à l’assemblée générale des Régions de France qui devraient leur renouveler publiquement leur soutien. Le président Hervé Morin a, déjà, réaffirmé, mardi après-midi, que « le résultat du scrutin de décembre en Corse est un fait politique majeur » et exhorté le gouvernement « à ouvrir un dialogue sans tabou ni préalable ». La façon dont Paris saborde le dialogue inquiètent les régions, car, en même temps que les espoirs corses, elle sonne le glas du pseudo-pacte girondin, promesse non tenue du candidat Macron, et lui aussi mort-né ! On ne voit pas bien ce que la venue du président de la République, dans l’île, le 6 février, annoncée comme décisive, pourrait apporter de plus. « D’ores et déjà, nous sommes convaincus que la façon dont Paris aborde la question corse est inappropriée et relève de la provocation. Si le président Macron se situe, le 6 février, dans le droit fil de ce que nous avons entendu ces deux jours, il n’y a rien à en attendre ! », lâche Jean-Guy Talamoni. Face à un dialogue vide, il ne reste peut-être plus aux Nationalistes qu’une seule option : la chaise vide !
 
N.M.
 



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