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Joseph Agostini : « Le débat politique est au niveau CE 1 »


Nicole Mari le Samedi 24 Janvier 2026 à 19:07

Auteur prolifique, fort d’une dizaine d’ouvrages chez des éditeurs nationaux, le psychanalyste Joseph Agostini, qui a lancé la collection « Psychanalyse et Politique » chez Dunod (Hachette Livres), continue son parcours d’auteur. Cette année, en plus de ses très nombreuses interventions télévisées, le psychologue s’apprête à sortir deux nouveaux livres : « Les faux virils », sur le masculinisme, et « Vivre avec l’obsession », au sujet des idées fixes de nos quotidiens. Sa pièce « Canular » va être montée par Corinne Mattei et Marie-Ange Geronimi, partout en Corse. Interview.



Joseph Agostini, psychologue clinicien, pyschanaliste, auteur de nombreux essais et pièces de théâtre.
Joseph Agostini, psychologue clinicien, pyschanaliste, auteur de nombreux essais et pièces de théâtre.
- Pourquoi avez-vous choisi de sortir un ouvrage entre sociologie et psychologie sur le masculinisme ?
- C’est un sujet qui en dit long sur la société actuelle. J’ai choisi de l’appeler « Les faux virils », car, pour les masculinistes, il y a de vrais et de faux hommes. C’est ainsi qu’ils se rassurent en se persuadant d’appartenir à la bonne partie de l’Humanité. Les masculinistes sont avant tout des enfants qui ne sont pas sortis de leur narcissisme originaire. En rabaissant les femmes, en se sentant appartenir à une caste supérieure, ils obéissent surtout à une immense fragilité psychique, toujours proche de l’effondrement. Ils ont besoin de se rassurer constamment en établissant des hiérarchies de pensée et en ayant le sentiment de dominer ceux qui ne raisonnent pas à partir de leurs stéréotypes.
 
- Les classeriez-vous dans une catégorie psychiatrique ?
- Oui. On peut parler de narcissisme pathologique, avec une volonté de toute puissance qui résiste à tous les raisonnements sains. Le talon d’Achille du masculiniste est la peur de l’autre. Il craint par-dessus-tout qu’on le ramène à sa triste réalité. Sur la toile, ce type d’influenceurs passe son temps à se raconter des histoires, un narratif fait d’idées reçues, de certitudes sur soi, sur le monde. Ils refusent de douter, d’être à la même enseigne que le voisin. Ils savent.
 
- Finalement, peut-on les comparer à certaines pensées uniques véhiculées par les courants politiques ?
- Bien sûr ! Les masculinistes aimeraient des régimes autoritaires. Quand on les écoute, ils vantent la force, le retour d’une vraie poigne tant policière que judiciaire. Mais en réalité, ils ont surtout peur de penser en sujets libres. L’autoritarisme permet de s’en remettre à un autre, qui décide pour nous. Le populisme, de tous les bords politiques, est d’abord une invitation aux raccourcis. Le débat politique d’aujourd’hui est au niveau CE1. Les bons d’un côté, les méchants de l’autre, la peur du bâton, l’envie de vengeance… Tout y est à l’état larvaire. Nous avons beaucoup régressé. Que reste-t-il de penseurs comme Raymond Aron ou Jean-Paul Sartre ? Les livres sont devenus des tutos sur Insta.
 
- Cette pénurie intellectuelle, l’observez-vous dans votre cabinet ?
- Oui, et je ne suis pas le seul. Les jeunes ont moins de mots de vocabulaire. Ils ont tendance à adhérer à un langage formaté à coups de « En mode » et « genre ». Sous des dehors rebelles, ils ont peur de penser librement et préfèrent l’algorithme au vide. Ils se cramponnent à leur téléphone comme des bêtes blessées et effrayées. Pas étonnant que des petits maîtres comme les masculinistes les récupèrent. C’est tout un système qui est au service d’une forme de néant intellectuel et de manichéisme.
 
- L’intelligence artificielle va-t-elle aggraver cet état de fait, selon vous ?
- Si l’IA reste une manière d’évacuer la responsabilité individuelle, très certainement. Le savoir, ça se cultive, ça ne se stocke pas. Le savoir, c’est vivant. Et c’est la dimension du vivant qui est en train d’être remise en question avec ces transferts de données, ces « demandes » à chatGPT. Finalement, la connaissance est en mouvement ou alors elle n’est pas. Réciter un devoir de philo, c’est être un robot, pas un philosophe. J’espère que les jeunes générations vont se rendre compte de l’imposture technologique et vouloir se réaccaparer leur dignité d’humain au lieu de se laisser endormir par les « jouets » que sont le téléphone et les consoles.
 
- Depuis 2017, vous avez écrit deux livres par an sur tous les thèmes de société, des prénoms aux chansons en passant par la politique. Pensez-vous qu’une telle inventivité sera possible dans quelques années, si l’IA mâche le travail ?
- Je l’espère. Mais pour être inventif, il faut avoir envie d’être en contact avec le monde. Pas seulement par l’écriture, mais par la rencontre humaine, par la discussion. Il ne faut pas se cacher derrière un pseudo ou se contenter d’être jaloux de ceux qui réussissent. Il faut assumer son destin et ne pas se carapater derrière une plainte. C’est difficile de vivre. Il s’agit de ne pas l’oublier. IA ou pas, l’humain s’éprouve dans la douleur, dans la complexité. Sinon, on devient des pantins du système et il ne nous reste plus que nos yeux pour pleurer.
 
- En tant que parent, comment gérez-vous ce rapport au virtuel ?
- Ma fille a bientôt 18 ans. Je me suis toujours dit que si elle continuait de lire, d’avoir des amis, de sortir à des concerts, de s’intéresser à la vie citoyenne, elle pouvait continuer de scroller sur son téléphone. Le danger est le désert de la pensée, ces jeunes qui n’ont plus de conviction, qui compensent tout par les fringues et les opérations esthétiques, ou qui ont le culte du corps jusqu’à se doper pour avoir un sentiment de fierté. Finalement, il me semble que tant qu’il y a de la créativité, de l’humour et une distance critique sur le monde, nous sommes sauvés.
 
Propos recueillis par N.M.