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Jean-Guy Talamoni : « La révision constitutionnelle est surtout l’affaire du peuple »


Rédigé par Nicole Mari le Jeudi 8 Mars 2018 à 17:01 | Modifié le Jeudi 8 Mars 2018 - 17:22


C’est par un hommage à Toussaint Luciani et Ghjuvan Terramu Rocchi, dernièrement décédés, que le président de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, a débuté, in lingua nustrale, sa traditionnelle allocution d’ouverture de la session de l’Assemblée de Corse concentrée sur la réforme constitutionnelle. Il s’est, ensuite, focalisé sur cet ordre du jour qui, estime-t-il, l’un des plus importants de l’histoire de l’institution.


Jean-Guy Talamoni, président de l’Assemblée de Corse.
Jean-Guy Talamoni, président de l’Assemblée de Corse.
Voici le discours :
 
« Un élu de l’Assemblée de Corse nous a quittés le mois dernier. Au sein de cet hémicycle, des années durant, nous avons travaillé ensemble et débattu sur des réformes d’importance pour notre île, comme le processus de Matignon. Il était ici, il y a quelques années, à porter haut ses idées avec courage, avec des mots et une voix dont nous nous souvenons encore. Quand bien même nous n’avons pas toujours été d’accord, je n’ai jamais douté de la sincérité avec laquelle il défendait la Corse. Il a travaillé jusqu’à la fin. Qu’il repose en paix désormais. Je vous demande d’observer une minute de silence en mémoire de notre ancien collègue, Toussaint Luciani.
 
Je veux aussi avoir une parole pour notre ami Ghjuvan Terramu Rocchi, champion de la langue corse et de la poésie nustrale, que nous avons accompagné pour son dernier voyage.
 
Je veux également saluer le retour sur leur terre des trois prisonniers politiques Cédric Courbey, Pascale Pozzo di Borgo et Antoine Pes, rapprochés à la prison de Borgu la semaine dernière. Leurs droits ont simplement été respectés, mais cela fait plusieurs années, vous le savez, que ce n’était pas le cas malgré nos demandes et les promesses de deux Présidents de la République française. Nous demandons toujours l’application de ce droit pour tous les prisonniers.
 
L’ordre du jour qui nous réunit aujourd’hui est l’un des plus importants de l’histoire de notre institution. Après l’annonce du Président de la République, le 3 juillet dernier, devant le Congrès, d’initier une révision constitutionnelle, il a fallu attendre six mois pour avoir la confirmation, par la voix de la ministre Gourault, de l’intégration de la Corse à cette réforme des institutions. Les rendez-vous qui ont suivi, avec le Premier ministre comme avec le Président de la République, ont confirmé cette volonté de reconnaître la spécificité de la Corse dans la Constitution. Depuis le discours de Bastia, il y a un mois, un cycle de rencontres s’est ouvert avec Madame Gourault, avec des réunions hebdomadaires. Entre nous aussi, à travers de la commission pour l’évolution statutaire de la Corse. En quarante ans, c’est la première fois que les planètes sont alignées entre paris et la Corse. François Mitterrand, Lionel Jospin et François Hollande auraient voulu changer la Constitution mais le jeu des institutions a empêché leur initiative. Il reste toujours des incertitudes quant à la démarche initiée par le Président de la République, mais peu importe, il faut donner à la Corse toutes les chances de réussir. Nous aurons déjà une première réponse ce soir et une autre lundi soir du Premier ministre chez qui nous serons reçus avec le Président du Conseil exécutif.
La révision constitutionnelle peut sembler être une affaire de professeurs et de spécialistes. C’est surtout l’affaire du peuple car les conséquences sont grandes sur la vie de tous les jours.
La France aurait été fondée sur le principe d’égalité des citoyens, au-delà de leurs origines territoriales, au-delà de leurs différences sociales. Ce pays, fort d’une vieille tradition centralisatrice et universaliste a vu naître une génération spontanée de citoyens abstraits après la Révolution française. Chaque différence était vécue comme un retour de la féodalité, aux trois ordres, à l’obscurantisme. Le citoyen abstrait, s’il est proprement égal à tous les autres, allait être traité de la même manière de Dunkerque à Bonifacio, et quelques fois même au-delà. Tout ne s’est pas passé comme cela, nous le savons, mais c’est ce que dit le roman national français.
Une île de Méditerranée, riche de son identité linguistique et culturelle, a été traitée comme les autres territoires et poussée à une assimilation culturelle. Qu’aurons-nous à gagner à être tous pareils ? Egaux, oui, mais pareils, pourquoi ? En France, l’égalité des droits a été comprise comme l’identité des droits entre tous, même quand les situations étaient différentes. L’égalité des droits a été comprise comme un devoir d’assimilation culturelle. Les lois étant votées en français, langue de la révolution, de l’Académie, des philosophes des Lumières, tout allait être en français. Tout fût en français. La France n’a pas pensé la diversité. C’est ainsi que se sont réglés dans le sang les conflits de la décolonisation.
Le monde d’aujourd’hui va lui aussi, toujours davantage, vers la reconnaissance des droits égaux à toutes et tous. Aux femmes, bien sûr, car nous fêtons aujourd’hui la journée internationale du droit des femmes. Mais aussi des droits égaux d’accès à l’éducation, à la santé, à l’eau aux communications et services publics, à tous ceux qui, où ils sont, où ils vivent, ont un accès plus difficile à ces ressources. Il ne peut y avoir égalité des droits et du bonheur sans une reconnaissance des différences.
Ce mouvement est ancien déjà avec tellement de demande de reconnaissances qui ne sont pas refus de l’altérité. Permettez-moi de rappeler la chanson Golu du poète Ghjuvan Teramu Rocchi. Dans cette chanson interprétée par Felì, le fleuve Golu, personnalisation du peuple corse exprime à la Seine sa volonté d’être égaux. Egaux, mais différents. Elle se termine comme cela :
« S’il y a un lendemain de paix au milieu de l’écume,
Parlons-en tous les deux, parlons-en de fleuve à fleuve ».
De fleuve à fleuve. Les vers du poète nous restent toujours en mémoire comme autant de balises à l’engagement que nous suivons pour la Corse.
 
Ce cadre pour discuter ensemble, ce sont les institutions. Mais quelquefois ça ne suffit pas … L’Arrêté Miot, supprimé une nuit à Paris, est l’exemple que nous connaissons tous. A l’insécurité juridique de notre fiscalité, nous nous sommes aperçus aussi de notre incertitude à pouvoir transmettre notre petit patrimoine foncier. Malgré les délibérations de l’Assemblée de Corse, malgré l’intégration d’un dispositif à deux lois de finances, deux fois consécutives, le Conseil constitutionnel a fait tomber la mesure. Y aurait-il meilleure preuve du besoin que nous avons de changer la constitution ? La fiscalité n‘a pas besoin de longues démonstrations. Sans anticiper sur le débat que nous allons avoir toute à l’heure, je pense que la fiscalité n’est qu’un des nombreux domaines dans lesquels la Corse a besoin d’un pouvoir législatif permanent.
En ce qui concerne le foncier, chacun reconnaît le problème. En Corse nous avons le plus grand nombre de constructions par habitant, mais également la plus forte augmentation des prix. Nos jeunes n’ont jamais eu autant de difficultés à trouver ou acquérir un logement ou bien à le louer. L’Assemblée de Corse a voté le principe d’un statut de résident que le Président de la République a rejeté. Nous proposons donc une autre solution : un statut administratif et fiscal.
Pour la langue, nous continuons à penser que la coofficialité est la solution sine qua non. Etant donné le rejet du Président de la République, nous demandons l’inscription dans la Constitution, de la promotion et de la sauvegarde de la langue, part majeure de notre identité culturelle. Cette disposition permettra de faire entrer notre langue dans le monde du travail, de développer des programmes éducatifs innovants et, au nom du devoir de protection, elle pourra donner des obligations linguistiques aux institutions qui devront devenir bilingues.
 
Nous pourrions poursuivre ainsi la longue liste des bénéfices que nous pourrions tirer de l’inscription de la Corse dans la Constitution, des matières pour lesquelles nous pourrions faire la loi : enseignement, emploi, développement économique, santé publique…
Le coeur de notre projet ne se situe pas dans l’énumération de ces matières. Le coeur est la reconnaissance des droits du peuple corse. Même là, nous ne sommes pas dans l’idéologie mais dans les faits. Comment défendre, promouvoir et normaliser notre identité linguistique et culturelle, sans obtenir la reconnaissance de nos droits ? En réponse à cette question, nous vous présenterons un projet de résolution pour la reconnaissance du peuple corse.
Permettez-moi, même si son travail n’est pas encore terminé, de féliciter la Commission pour l’évolution statutaire de la Corse, ses commissaires, son Président Petr’Antone Tomasi et son rapporteur Ghjuvan Francesu Casalta, ainsi que Serge Tomi, notre secrétaire général.
Permettez-moi également de remercier la Professeure Wanda Mastor pour son rapport qui est une référence, précis et complet malgré l’urgence. Je veux la remercie particulièrement pour le suivi qu’elle a assuré à mes côtés comme elle est aux côtés de tous les élus de l’Assemblée qui l’ont sollicitée par leurs questions et leurs demandes d’explication. La Professeure Mastor a su se mettre au service du bien commun dans le calendrier contraint imposé par le gouvernement ».
 



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