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Corte - Quand Partitone et Partitellu se faisaient la guerre !


Mario Grazi le Mardi 24 Février 2026 à 20:04

C’est au début du XIXe siècle que sont nés à Corte les deux clans connus dans la Corse entière et même au-delà. Des clans qui sont devenus plus tard de véritables partis politiques. Car c'est durant la campagne électorale que l’ambiance atteignait son paroxysme avec l’interdiction, notamment, imposée aux opposants de fréquenter les établissements tenus par le clan adverse. Avec le recul d'aujourd'hui, le lambda y verrait là des situations cocasses tandis que ces dissensions clanistes, donnaient lieu en vérité, à de graves turbulences, allant même jusqu'au meurtre, comme ce fut le cas en 1823…



Daniel Coulon-Cerani
Daniel Coulon-Cerani
Partitone et Partitellu sont nés au début de 1800. Le premier représentait le parti majoritaire, plus tard ancré à droite, le seco,d affilié au parti radical-socialiste. « Le Partitone avait à sa tête un certain Gaffori, accompagné des Guelfucci et Palazzi au plan local; au niveau départemental, le parti était soutenu par Gavini, Pietri, Casabianca ou encore Grimaldi. Les militants et sympathisants de ce Partitone étaient des notables et des propriétaires fonciers. De fait, le monde agro-pastoral ralliait la cause de leurs bailleurs et autres employeurs », raconte Daniel Coulon-Cerani, ancien journaliste et l’un des historiens de Corte,  précisant également que les partisans du Partitone résidaient dans le quartier des Lubbiacce !


C'est ainsi que, le jour des élections venu, tous les habitants du quartier se rendaient comme un seul homme au bureau de vote, situé alors sur la Place Paoli. Toute cette marée humaine donna lieu à un adage resté longtemps en vigueur à Corte : « Avà, ghjunghje u San'Brunu », en référence à la crue meurtrière du 6 octobre 1841, jour de la Saint-Bruno !
Pour sa part, le Partitellu avait à sa tête les familles Arrighi de Casanova et Mariani, soutenues par les familles Filippini et Benedetti, entre autres. « La majeure partie des soutiens du Partitellu résidait dans des logements plus confortables de la haute-ville, représentés par des artisans, commerçants, juristes ou encore officiers en retraite », poursuit Daniel Coulon-Cerani. « Les deux clans ne vivaient absolument pas en bonne intelligence, mais lorsque les élections approchaient on pouvait véritablement parler de guerre intestines entre les deux clans puisque les incidents graves se multipliaient avec notamment l'assassinat en 1823 de l’ancien maire et notaire Louis Arrighi. On dénombra aussi trois victimes lors d’émeutes violentes en mai 1831, provoquées par des membres du Partitone alors que le préfet s’était rendu à Corte pour une visite officielle ».


Dans cette guerre sans merci que se livraient les deux clans, chacun avait sa manière particulière de subtiliser des voix à l’autre. Du côté du Partitone, certaines familles, jouant la carte de la transparence, se chargeaient d'offrir le gîte et le couvert en mettant en état d'ébriété les opposants des plus naïfs. Une pratique machiavélique qui se terminait dans la cave pour les malheureux sympathisants du Partitellu d’où ils n’étaient libérés qu’à la clôture du scrutin ! Un comique de caractère et de situation digne des plus grands contes ou des comédies de Molière. Cela se traduisait littéralement par le dynamitage d’un pylône électrique alimentant les bureaux de vote, des urnes enchaînées ou jetées par les fenêtres « jusqu'aux attaques des facteurs qui apportaient les votes par correspondance. Rien n'était trop fort pour gagner l'élection », nous détaille Daniel Coulon-Cerani.


Pour illustrer ce registre comique et rester dans  la traditionnelle magagne cortenaise, s'y rajoutaient les fameuses joutes verbales empreintes de charges satyriques exceptionnelles. Chaque élection voyait fleurir son lot de chansons. Si pour le Partitone les textes sont restés dans la mémoire collective avec le truculent "Trulala", en revanche et pour ce qui concerne le Partitellu, on recherche encore son risible "Richichi". Il est vrai qu’il fut peu chanté puisque le « parti minoritaire » n’a eu que très peu l’occasion d’accéder à la mairie, si ce n’est dans l'après-guerre, entre 1945 et 1955, « lorsque fut élu Jean-Baptiste Sandreschi à la tête de la commune. Mais dès 1955, le Partitone revenait aux affaires avec l’élection de Toussaint Pierucci, ancien Partitellu », se souvient Daniel Coulon-Cerani.


Les victoires électorales ont toujours été saluées par l’interprétation de chansons autant satyriques qu'acerbes, sur le modèle de « stalvatoghji », dont les moqueries parodiaient ouvertement les perdants. Le comique de situation culminait lors des défilés dans les rues de Corte, où les membres du Partitone portaient en triomphe un immense pot de chambre, chantant à tue-tête : « V’avemu datu u lavativu, chi u teniamu sempre prontu… (nous vous avons donné le lavement, car nous le tenions toujours prêt) ». Tandis que le couplet le plus connu disait ceci : « Un l’avete ancu capita, lu vi ci voglia lu canone, chi per vince à l’elezzione, ci vole à vutà Partitone… (vous ne l'avez pas encore compris, qu'il vous faille le canon, pour gagner les élections, il faut voter Partitone) ».


Les élections, ou du moins le « scagnu », était le point de contacts entre les clans politiques opposés. Et sur ce « champs de bataille » c’était à celui, du Partitone ou du Partitellu, qui engageait le premier les hostilités. Et comme on dit, « qui veut la fin, veut les moyens ». L’histoire retiendra de ces joutes électorales cortenaise l'atypique année 1970 : En ce mois de février, le Partitone fut secoué par la victoire de son rival de toujours; malheureusement pour lui, l’élection fut annulée par le tribunal administratif de Nice, et pour cause.
« Il est 18 heures. Les bureaux de vote viennent de fermer. Chaque bureau est interdit aux membres du parti adverse. Un premier incident éclate : Le Dr Colonna, tête de liste du Partitone, donne un coup de tête à un opposant. Les bulletins sont jetés à terre. Le dépouillement commence enfin, pour se terminer à l’aube avec des résultats surprenants, soit 9647 votants pour seulement 4303 inscrits. Le Partitellu qui est proclamé vainqueur. On parlera longtemps de cette élection, non seulement dans la presse locale, mais également nationale et internationale. D’ailleurs, cette tricherie électorale, qui restera dans les annales, figure encore au programme des études de Sciences Po à Paris », raconte Daniel Coulon-Cerani.


Aujourd’hui, les deux partis n’existent plus et les élections tout comme la campagne électorale, se déroulent dans le plus grand calme l. Néanmoins, dans l’histoire récente des élections municipales, on retiendra la crise de 1993 avec les élections anticipées de mars 1994 où le Dr Jean-Charles Colonna fit l’union avec une partie du Partitellu pour conserver son siège face à Antoine Sindali et les « 13 démissionnaires »…
Gilda Emmanuelli et Mario Grazi
 

Collection Jean-Toussaint Malleroni.
Collection Jean-Toussaint Malleroni.

Au premier plan à droite, l'immense pot de chambre pour procéder au "lavement" au Partitellu !
Au premier plan à droite, l'immense pot de chambre pour procéder au "lavement" au Partitellu !