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Saveriu Luciani : « Que l’Etat se hisse enfin à la hauteur des enjeux de la langue corse ! »


Rédigé par Nicole Mari le Samedi 1 Décembre 2018 à 21:38 | Modifié le Samedi 1 Décembre 2018 - 23:42


A la veille d’une visite ministérielle dont on ne connaît pas encore l’agenda, sur un dossier qui reste une revendication fondamentale des Nationalistes et que Paris refuse de traiter sur le fond, à quelques jours aussi de la mise en place du Conseil académique territorial, - créé par une convention entre la Collectivité de Corse (CDC) et l’État signée en ... novembre 2016, et qui doit devenir l’instance de cogestion en matière de langue corse entre le rectorat et le Conseil exécutif -, la langue corse reste un point têtu d’achoppement et de crispation. Saveriu Luciani, conseiller exécutif en charge de la langue corse, fait, pour Corse Net Infos, le point sur les questions en suspens.


Saveriu Luciani, conseiller exécutif en charge de la langue corse. Photo Michel Luccioni.
Saveriu Luciani, conseiller exécutif en charge de la langue corse. Photo Michel Luccioni.
- Vous avez présenté, lors de la dernière session de l’Assemblée de Corse, des rapports concernant la Langue corse. De quoi s’agit-il exactement ? 
- Ces rapports marquent, d’abord, notre volonté incontestable de soutenir les écoles qui s’engagent dans l’enseignement immersif du corse ou l’enseignement bilingue. Ensuite, ils affirment notre détermination à veiller à une utilisation appropriée des aides allouées. Le premier dossier concerne la dotation d’équipements exceptionnels relatifs à l’ouverture des sites immersifs et au dédoublement de classes bilingues dans le premier et second degrés, une aide exceptionnelle à des projets de séjour en immersion linguistique pour des élèves de filière bilingue du second degré. Pour rappel, nous attribuons une dotation d’équipement aux écoles primaires créant ou développant une filière bilingue, ou ayant une filière installée et présentant un projet dans le domaine des TICE ou de l’audiovisuel, le tout à hauteur de 4000 € maximum. C’est pourquoi nous aidons les trois sites immersifs de l’école maternelle et les dédoublements de CP, inaugurés cette année selon la volonté du gouvernement.
 
- Qu’en est-il des filières bilingues du second degré ?
- Elles bénéficient d’une subvention annuelle de fonctionnement de 1000 €. Une somme forfaitaire supplémentaire de 3000 € à 5000 € peut être affectée sur présentation d’un projet détaillé de séjour en Méditerranée romane, aux trois conditions expresses que les élèves soient prioritairement issus d’une filière bilingue, que le séjour se déroule en langue corse, et qu’il se déroule dans la langue romane du pays d’accueil. Ceci, dans un double objectif pédagogique d’intercompréhension linguistique et d’ouverture culturelle.
 
- Pourquoi dites-vous que vous dérogez par rapport aux mandatures passées ?
- Au regard des objectifs assignés, nous veillerons désormais, scrupuleusement, à une bonne utilisation des subventions pour ces voyages effectués par les collèges et les lycées. Cela n’a pas toujours été le cas. Aucun manquement à cette règle ne sera autorisé ! Dans ce domaine précis, qu’il soit bien clair pour tous que l’argent de la Corse est destiné au développement de l’enseignement du corse et, donc, aux dotations d’équipement et aux activités pédagogiques des élèves des classes bilingues. Et, basta.  
 
- Où en sont la convention Etat-CDC et le CPER (Contrat plan Etat-Région) ?
- Certaines choses fonctionnent plutôt bien. Par exemple, le Grand plan de formation des professeurs des écoles dans le premier degré. Dans le second degré, c’est plus nuancé. Beaucoup plus même ! Au collège, pour les trois heures hebdomadaires, l’objectif est de parvenir à 75% des élèves en 2021. Nous dépassons actuellement 60%, ce qui semble positif, mais nous avons perdu 4 points en un an. Pour le bilingue, la barre est placée à 35% des effectifs en 2021. Le curseur atteint actuellement 23%. En résumé, plus de 80% des élèves font du corse au collège, ce qui est remarquable, compte-tenu du caractère non-obligatoire de la langue. Dans la plupart des cas, les élèves font volontairement trois heures hebdomadaires en plus. Cependant, le tableau n’est pas si rose ! Par exemple, il est notoire que des filières bilingues du second degré n’en ont parfois que le nom ! Comme nous ne disposons d’aucune information qualitative, nous fonctionnons, pour l’instant, à l’aveugle avec le rectorat.
 
- Quel est le problème avec le bilingue au lycée ?
- On peut parler de décrochage vis-à-vis des objectifs de la convention. Là où dans son article 7, elle parle de 50% des élèves inscrits pour les trois heures, on en compte au mieux, depuis des années, que 20%. C’est une ligne de flottaison au-dessous de laquelle on descend cette année ! Quant au bilingue, l’objectif de 20% à parité horaire attendus en fin de convention est confronté à la réalité cruelle du très famélique 0,8% actuel… J’ai eu la surprise de lire récemment, à l’occasion d’une protestation de parents d’élèves d’une école ajaccienne, que l’inspection primaire parlait d’une « crise des vocations chez les enseignants bilingues », sic ! Comment peut exister une vocation avec moins de 7% des élèves qui passent l’épreuve de LV2 au bac et… aucune terminale bilingue ! L’éducation nationale ne s’est jamais donnée les moyens de constituer le futur vivier des candidats. Elle a recours à la méthode Coué : elle prend l’effet pour la cause !
 
- Le Grand plan de formation du primaire fonctionne-t-il bien ?
- Il faut, d’abord, vous dire qu’à trois semaines de la fin du premier trimestre, nous n’avons aucun chiffre sur les effectifs du premier degré. Comme nous ignorons d’ailleurs les effets du Grand plan de formation ! A ce jour, combien d’enseignants ont été formés en trois années ? Combien de classes bilingues nouvelles ont ouvert ? Combien d’écoles ? Nous ne le savons pas ! Alors que nous finançons ledit plan à hauteur de 175 000 € annuels. Nous entendons discuter du suivi quantitatif et qualitatif au sein du Conseil académique territorial (CAT), acté dans l’article 11 de la Convention, et arraché de haute lutte après l’épisode curieux de l’agrégation...
 
- Justement, quand le CAT doit-il se réunir ? Quelles sont ses attributions et quel sera l’objet de sa première séance de travail ?
- Le CAT aurait dû se tenir fin novembre mais, à la demande du rectorat, la date de la rencontre a été décalée. Selon l’article 11 de la Convention, il a en charge, « le suivi du plan de développement de la langue, dans le but d’une plus grande efficacité et d’une meilleure coordination des politiques publiques ». Nous nous sommes mis d’accord sur le contenu des discussions, à savoir un état complet des 1er et 2nd degrés. Ceci dit, nous ne disposons, depuis deux ans, d’aucun retour sur les évaluations de fin d’école primaire et de fin de collège. Nous ignorons le niveau de qualification des élèves issus du collège. Nous n’avons aucune information sur le nombre d’élèves qui ont passé l’épreuve d’histoire-géographie au brevet.
 
- Pourtant l’ex-recteur Lacombe avait annoncé, en son temps, l’ère de la cogestion entre la CDC et le rectorat ?
- Il semble que nous soyons demeurés jusqu’à présent dans une réalité virtuelle ! En fait, pour synthétiser la situation, je dirai que le rectorat semble avoir pris conscience qu’il a en face de lui des partenaires loyaux, mais bien décidés à partager avec lui des informations stratégiques concernant le plan de développement de la langue. Je rappelle, concernant ce plan, que la loi du 22 janvier 2002 stipule aux services académiques de se mettre au service de la Collectivité autant que de besoin. Une précision qui semble jusqu’à présent avoir échappé aux différents recteurs et aux majorités précédentes !
 
- Lors de la session d’octobre, Corsica Libera a déposé une motion sur le nouveau baccalauréat. Quelle est votre position ?
- Notre majorité a soutenue pour sa pertinence, sans hésitation, la motion de Corsica Libera. J’ai eu moi-même l’occasion de monter au créneau sur le sujet. En l’espèce, je vous avoue que notre inquiétude est très forte. Le nouveau baccalauréat se met en place à bas bruit, avec l’installation des nouvelles secondes dès la présente rentrée. Peu d’informations ont filtré, particulièrement pas à l’intention de la CDC, partenaire obligé, de par la loi, de l’Education nationale. Le problème crucial du futur baccalauréat tient à l’attractivité de la langue régionale dans la configuration de l’examen à venir. Le nœud gordien résident dans le rapport de proportionnalité entre le coefficient de l’épreuve de langue régionale et le coefficient global du baccalauréat, toutes épreuves confondues. 
 
- C’est-à-dire ?
- L’analyse fine en matière de LV2 dans l’ancienne filière L, la plus favorable au corse et aux langues régionales, tient lieu de fil d’Ariane. Primo, les filières disparaissent, dans l’esprit, plutôt cohérent, de ce que le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche a préconisé pour les licences L1 et L2 voici quelques années. Ceci avec la volonté, a priori louable, d’éviter une concurrence par filiarisation précoce et un creusement des inégalités initiales entre les élèves. Secundo, si l’on prend comme point de comparaison l’ancienne filière L, avec ce qui, au maximum, peut être proposé dans la nouvelle configuration au titre de la LV2 désormais dénommée LVB, le comparatif apparaît sans appel. La LV2 + LV2 spécialité à 20,5% de la note finale et une LVB ne représentant plus que 6% de la note finale, soit une perte sèche de 14 points ! Tertio, si l’on considère les anciennes filières S et ES, les coefficients antérieurs respectifs de 3,8% et 5,5% ne trouvent aucun équivalent dans la nouvelle formule, si ce n’est, au mieux, un coefficient de 1% de la note finale. Quarto, pour les séries générales et la série STHR, les langues régionales ne bénéficient plus de la possibilité de figurer en 1er ou 2nd rang des épreuves facultatives puisque le nombre des options est limité. Au total, alors qu’auparavant seuls les points au-dessus de 10 étaient retenus et multipliés par 2, le nouveau contrôle continu, avec un coefficient de 1%, entraîne, de facto, la suppression du caractère bonifiant de l’option.        
 
- Redoutez-vous clairement les effets de cette réforme du bac ?
- Oui ! Cette réforme est mortelle pour notre langue ! Le scénario envisageable, plausible, engendré par la perte constatable d’attractivité de la langue régionale entre l’ancienne et la nouvelle formule du bac, risque de provoquer, dans l’Académie, un effet de blast sur l’enseignement du corse en lycée. Avec le risque possible de la suppression d’un nombre important de postes de professeurs. Je vous laisse imaginer les conséquences politiques, sociales et humaines d’une telle situation, non seulement pour les enseignants concernés, mais aussi pour la CDC et ses votes de 2013 (coofficialité) et de 2015 (plan Lingua 2020), sans parler du CPER et de la convention Etat-CDC 2016-2021, dont l’article 7 serait carrément piétiné. Ce qui est en jeu dans le nouveau bac, c’est la survie de l’enseignement de la langue au lycée ! Et donc l’effondrement de la politique de développement de la langue dans l’enseignement public !
 
- Que dit le rectorat ?
- Rien ne filtre du côté du rectorat, et encore moins dans les conseils d’administration de lycée. Nos élus, qui y assistent de manière assidue, contrairement aux mauvaises habitudes des anciennes majorités, ont essuyé des propos dilatoires et confus lorsqu’ils ont posé le problème du nouveau bac. Une rencontre avec le ministre de l’Education s’avère nécessaire. On nous laisse entendre depuis des mois qu’il viendrait, qu’il viendra, qu’il va venir... De la même façon, le Premier ministre sera en Corse du 9 au 11 décembre. Pour l’instant, le Conseil exécutif ignore tout du programme de sa visite, ignore même si Edouard Philippe a prévu une rencontre avec le Président, l’Exécutif, l’Assemblée de Corse. Tout ceci est assez sidérant ! Pour autant, nous continuons notre route : le budget 2019 augmentera de façon significative, après une pause due aux problèmes hérités à la fois de la mandature Giacobbi et de la fusion des trois collectivités.
 
- Comment définissez-vous votre stratégie globale en matière linguistique ?
- Elle repose sur quatre piliers. Le premier est une attitude constructive, mais offensive vis-à-vis du rectorat. Les classes immersives ont été installées, notre intention est de les développer. Nous exigeons des retours sur investissement en matière d’ouverture de sites bilingues et de filières en collège et lycée. Le second est la remise en route du Cunsigliu di a lingua. Sa première structuration s’est révélée désastreuse à l’usage. Des dysfonctionnements ont plombé ses travaux dès le départ. Un toilettage a eu lieu, une délibération a été prise en 2017. Il n’est que temps de le voir se remettre à fonctionner. Les besoins sont urgents pour les quatre commissions : la Commission littérature, désormais dénommée Accademia di i Vagabondi, la Commission de toponymie en charge du suivi et de l’accompagnement de la convention passée avec l’Institut géographique national (IGN), la Commission de néologie, dont la tâche est quasi colossale, enfin la Commission d’orthographe dont le programme ne relève, ni de la facilité, ni de l’exercice de style.
 
- Quels sont les deux autres piliers ?
- Le troisième est l’accentuation de l’effort en direction de la formation et de la certification des adultes. Il est tout à fait anormal qu’Occitans et Bretons disposent d’un DCL (diplôme de compétence en langue), alors que Basques, Bretons et Catalans se le voient refuser. Il faut entamer une discussion sur ce sujet avec le ministère de l’Education. Les effectifs d’adultes en formation ont augmenté très significativement lors des deux dernières années au point qu’une réelle dynamique s’est mise en place sur l’ensemble du territoire. Le quatrième est l’ouverture sociétale avec la multiplication des chartes de la langue, - six associations sportives viennent de la ratifier -, et l’accompagnement en ingénierie de toutes les structures, quelle que soit leur nature, car il existe un manque de technicité flagrant en la matière. Il faut aider les gens à avoir le courage de prendre la parole, aider ceux qui savent parler à lire et écrire le corse - la plupart d’entre eux sont carrément analphabètes en la matière -, augmenter le niveau de conscience linguistique de la population, fatalement impactée par la volonté multiséculaire d’écrasement des langues minoritaires de l’Etat. Cela signifie qu’il faut étoffer la direction de la langue. C’est pourquoi nous proposons l’intégration de certains intervenants de LCC qui travaillent dans les écoles primaires.
 
- La question de l’officialité est-elle toujours d’actualité ?
- Oui ! A lingua face Nazione ! L’officialisation reste une revendication fondamentale du mouvement national. Dans l’intervalle, faut-il répéter que l’on ne peut tout attendre de l’action des élus ! J’attire l’attention de tous sur l’extrême besoin d’une implication collective. La vitalité de notre langue, son usage et son rayonnement, dépendent essentiellement de la volonté populaire des Corses. Il n’y a aucun hasard en la matière ! Notre langue doit surmonter le problème majeur dont elle souffre - le cadenassage juridique - pour se propager plus vite au sein de la société. Quand on voit, à Quimper, le prénom du petit Fañch déféré en cour de cassation par la Cour d’appel de Rennes, ou une banque insulaire obligée de mobiliser son service juridique pour expliquer qu’un simple chèque rédigé en corse ne peut être refusé par les services fiscaux, vous comprenez alors l’utilité et la nécessité de la coofficialité. Malheureusement, Paris, a la fâcheuse tendance à revenir à un monolinguisme d’Etat, faisant fi des votes et de la volonté du Peuple corse. La véritable surprise serait que l’Etat puisse croire à notre renoncement. Il doit, enfin, comprendre que cette langue, héritée de nos ancêtres, nous la devons à tous nos enfants.  
 
Propos recueillis par Nicole MARI.
 




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