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Marie-Claire Benetti-Papadacci : « Quand les écrans s’éteignent, la parole peut-elle recommencer ? »


Philippe Jammes le Dimanche 20 Septembre 2026 à 11:07

Le 14 août 2026, le Conseil Constitutionnel a censuré l’interdiction générale d’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, estimant qu’elle portait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et de communication. Dans le même temps, le 24 août 2026, l’interdiction de l’usage du téléphone portable est étendue aux lycées à compter de la rentrée 2026. Marie-Claire Benetti-Papadacci, psychanalyste – Art-thérapeute RNCP, à Ajaccio nous livre ses réflexions sur le sujet.



Marie-Claire Benetti-Papadacci : « Quand les écrans s’éteignent, la parole peut-elle recommencer ? »
Marie-Claire Benetti-Papadacci : « Quand les écrans s’éteignent, la parole peut-elle recommencer ? »

Marie-Claire Benetti-Papadacci est docteure Ph.D (Philosophiæ Doctor), spécialisée en art et thérapie et professionnelle de santé en Corse. Elle mène des travaux de recherche sur l’organisation des soins et les enjeux de coordination en contexte insulaire.


- Votre réaction, vos commentaires à propos de ces deux décisions de l’Etat ?
- Au-delà du débat juridique sur ce que l’on peut interdire, une question plus fondamentale demeure : lorsque nous cessons de communiquer par l’intermédiaire de nos téléphones, retrouvons-nous nécessairement la parole ? Jamais nous n’avons disposé d’autant de moyens pour communiquer. Nous écrivons, partageons, commentons, réagissons. Quelques secondes suffisent pour transmettre une image, une émotion, une information. Une conversation peut se poursuivre toute une journée sans que deux personnes se soient réellement parlé. Cette profusion invite à distinguer deux choses que nous confondons volontiers : communiquer et parler. Communiquer suppose qu’un message parvienne à son destinataire. Parler est une expérience plus incertaine. Il faut chercher ses mots, soutenir le regard de l’autre, accepter son silence ou son incompréhension. Une phrase nous échappe, un mot vient à la place d’un autre, et nous nous reprenons : « Ce n’est pas ce que je voulais dire. » La psychanalyse s’est précisément construite à partir de ce qui échappe ainsi à la maîtrise. Le lapsus, l’hésitation, le silence ou la répétition ne sont pas seulement des imperfections qu’une communication plus efficace devrait supprimer. Ils peuvent aussi dire quelque chose du sujet.


-Parler comporte donc un risque...
- Celui de ne pas maîtriser entièrement ce que nous donnons à entendre de nous-mêmes. Or nos outils contemporains nous permettent de réduire une part de cette incertitude. Nous pouvons écrire puis effacer, reformuler avant d’envoyer, différer une réponse, remplacer une phrase par un signe, choisir de ne pas répondre.


- Sans compter l’IA …
- C’est vrai. Désormais, une intelligence artificielle peut même nous proposer les mots avec lesquels remercier, séduire, consoler ou nous excuser. Il ne s’agit pas pour autant d’idéaliser un monde antérieur au numérique. Les échanges numériques créent des liens réels, maintiennent des relations à distance et peuvent offrir un espace d’expression à ceux pour qui la rencontre directe est difficile.


- Et les adolescents ne sont d’ailleurs pas seuls concernés
- Il suffit en effet d’observer nos gestes d’adultes pour constater combien le téléphone s’est installé dans les intervalles de nos vies. La question est ailleurs : que devient notre rapport à l’autre lorsque nous pouvons être constamment reliés sans avoir à supporter toutes les incertitudes de sa présence ? Dans une cour de lycée, ranger les téléphones ne fera pas mécaniquement apparaître la relation. Une interdiction peut retirer un objet ; elle ne crée pas le désir de rencontrer l’autre. Il restera à s’approcher, à commencer une phrase sans savoir comment elle sera reçue, à affronter un silence, peut-être même à s’ennuyer ensemble. Car le silence n’est pas nécessairement une absence de communication. Il peut être cet espace où une pensée cherche encore ses mots. C’est aussi ce que m’enseigne ma pratique d’art-thérapeute.


- Précisez ...
- Il existe des moments où la parole ne vient pas, ou pas encore. Le geste, la matière, le dessin ou la couleur ne remplacent alors pas la parole. Ils peuvent ouvrir une autre voie d’expression et parfois un passage vers ce qui pourra être dit. Une feuille blanche offre à cet égard une expérience singulière : elle ne propose rien. Il faut faire quelque chose de cette absence. Un trait apparaît, puis un autre ; une forme se construit qui n’était pas entièrement prévue. Notre univers numérique fonctionne souvent selon une temporalité inverse. Il propose continuellement quelque chose : une image, un message, une vidéo, puis une autre. Le flux peut se poursuivre sans qu’aucun contenu ne vienne véritablement le clore. C’est ici que la question de l’écran rejoint celle du désir. Le désir suppose qu’il manque quelque chose. Non pas un manque qu’il faudrait combler au plus vite, mais cet écart qui permet de chercher, d’imaginer, de créer et de s’adresser à l’autre.


- Que devient cet espace lorsque chaque attente peut être immédiatement occupée ?
- Cette question dépasse largement l’école. Nous avons conçu des outils extraordinaires pour abolir la distance et accélérer la circulation des messages. Nous commençons maintenant à déléguer aux machines une partie de leur formulation. Ce progrès nous oblige peut-être à préserver autre chose : non pas une parole prétendument pure, débarrassée de la technologie, mais la possibilité d’une parole imparfaite, hésitante, inattendue, adressée à un autre qui ne répondra pas nécessairement comme nous l’avions imaginé. L’interdiction du téléphone au lycée peut alors devenir autre chose qu’une mesure de restriction. Elle peut nous conduire à retrouver des espaces dans lesquels tout n’est pas immédiatement transmis, montré, commenté ou rempli. Car lorsque les écrans s’éteignent, le silence qui demeure n’est pas nécessairement un vide à combler. C’est peut-être là que la parole peut recommencer.