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Littérature : « L’enfant des cendres » 3e roman de Marie Maurizi


Philippe Jammes le Samedi 25 Avril 2026 à 09:53

Après « Le Chemin des Roses » en 2024, « Le silence » en 2025, nous attendions avec impatience le 3e opus de Marie Maurizi. Décor de « L’enfant des cendres » : L’Irlande des années 90, un territoire marqué par la guerre. Rencontre avec l’auteure ajaccienne qui puise ses racines dans la vallée d’Alesani …



« L’enfant des cendres » 3e roman de Marie Maurizi.
« L’enfant des cendres » 3e roman de Marie Maurizi.

  • Avec votre premier roman « Le Chemin des Roses »*, vous nous invitiez à un voyage initiatique empreint de mystère et de profondeur, un conte touchant ….
  • Le Chemin des Roses était en effet un roman initiatique, presque un roman de seuil pour moi dans l’écriture. J’y explorais déjà ce qui me traverse profondément : les blessures invisibles, la manière dont un être tente de se construire au milieu de ce qui le dépasse. Il y avait cette volonté d’approcher l’intime par une forme de mystère. Mais au fond, d’un livre à l’autre, ce qui m’importe reste toujours la même chose : aller chercher ce qui, en nous, essaie de survivre, de comprendre, puis de se relever.
  • En 2025 son alter-ego « Le Silence »…
  • Le Silence s’inscrivait lui aussi dans cette recherche très intérieure. C’est un texte qui prolonge, autrement, mon intérêt pour les failles, pour ce qui ne se dit pas, pour les zones enfouies de l’être. J’écris souvent à cet endroit-là : là où les mots manquent aux personnages, là où quelque chose insiste malgré tout et cherche une forme. Chaque livre a son autonomie, mais tous dialoguent entre eux par cette attention au vivant et à la part d’ombre que chacun porte.
  • Voici votre 3e ouvrage, « L’Enfant des cendres », un tournant pour vous avec la création de votre propre maison d’édition, un projet très personnel ?
  • Oui, profondément. L’Enfant des cendres est mon troisième roman, mais il marque en effet un tournant majeur, parce qu’il est aussi le premier publié par ma propre structure : A Manu Nera Edizione. C’est davantage un geste d’alignement qu’une simple étape éditoriale. J’avais besoin que ce livre naisse dans un espace que j’ai construit moi-même, avec une liberté totale, une exigence forte et une fidélité absolue à ce que je voulais porter. C’est un projet très personnel, parce qu’il réunit tout : l’écriture, la vision, l’engagement, et une manière de défendre les livres comme des objets vivants et sincères.
  • L’idée de ce livre ?
  • A l’origine, il y a une question très simple, mais qui m’habite depuis longtemps : Que fait-on de l’histoire dans laquelle on naît ? C’est vraiment le cœur du roman. L’Enfant des cendres parle d’héritage, de transmission, de mémoire, mais surtout de choix. Nous recevons tous quelque chose avant même d’avoir commencé à vivre : une histoire familiale, politique, affective, parfois lourde, parfois blessée. Ce qui m’intéressait, c’était de suivre une jeune femme confrontée à cela, et de voir comment elle tente de se construire sans nier ce qui la précède. Le thème du livre, au fond, c’est peut-être celui-ci : comment devenir soi quand on naît dans une histoire déjà en feu ?
  • Le lieu, l’Irlande des années 90 ?
  • J’ai situé ce roman en Irlande du Nord, dans les années 90, parce que ce contexte portait exactement la tension que je voulais explorer. Je ne choisis jamais un simple décor, je choisis une identité. Et l’Irlande est une terre marquée par les fractures, par la violence politique, par les appartenances héritées. Mais ce qui m’intéressait n’était pas de faire un roman historique au sens strict. L’Irlande est ici un territoire humain et symbolique : un lieu où l’intime et le politique se heurtent sans cesse. Cette époque me permettait de montrer à quel point les conflits collectifs peuvent s’inscrire jusque dans les corps, dans les liens, dans la manière de se taire ou de se révolter.
  • Un roman sur la guerre ?
  • Pas seulement, et ce serait même réducteur de le résumer ainsi. La guerre est là, bien sûr, comme toile de fond, comme pression permanente. Mais L’Enfant des cendres n’est pas un roman de guerre au sens classique. C’est avant tout un roman humain. Un roman sur ce que la violence de l’Histoire laisse dans les êtres. Sur ce qu’elle transmet malgré eux. Sur la manière dont on grandit avec cela, et parfois contre cela. Ce qui m’importait, ce n’était pas tant le conflit en lui-même que ses répercussions intérieures.
  • Le personnage principal, Marcella …
  • Marcella est une jeune femme qui cherche, malgré elle, une histoire qui la dépasse, à trouver sa propre voix. C’est un personnage que j’ai voulu profondément vivant, sensible, complexe, jamais figé. Elle porte en elle des héritages contradictoires, des fidélités, des peurs, mais aussi une force inébranlable. Ce qui m’intéressait chez elle, c’était cette tension entre ce qu’elle reçoit et ce qu’elle choisit. Elle n’est pas là pour incarner une idée ; elle est là pour vivre, pour vaciller, pour ressentir, pour tenter. Marcella, c’est peut-être justement cela : quelqu’un qui essaie d’exister au milieu des cendres sans se laisser réduire à elles.
  • La couverture du livre ?
  • Je n’ai pas pensé la couverture de L’Enfant des cendres comme un simple habillage visuel, mais comme une véritable entrée dans le livre. J’ai voulu qu’elle porte déjà, de manière symbolique et imagée, les trois parties du roman. Le lecteur pourra d’abord les pressentir, puis les comprendre pleinement au fil de sa lecture. Pour moi, ce message visuel est tout aussi important que le texte lui-même. La lecture graphique et la lecture du texte ne font qu’une, en réalité. Il ne s’agissait pas seulement de concevoir une couverture, mais de prolonger le souffle du roman dans sa forme visible. C’est une part du travail éditorial que j’ai particulièrement aimée, parce qu’elle m’a permis d’aller jusqu’au bout de ma ligne. À cet endroit-là, je ne suis plus seulement l’autrice d’un texte : j’en deviens aussi la chorégraphe. J’ai profondément aimé ce dialogue entre les mots, la matière visuelle et le sens.
  • L’Enfant des cendres constitue le premier roman d’un cycle intitulé « Les Traversées », pouvez-vous nous préciser votre démarche..
  • L’Enfant des cendres est en effet le premier roman d’un cycle intitulé Les Traversées. À l’origine, ce troisième livre devait être un recueil de quatre nouvelles. Mais Marcella a très vite décidé qu’elle ne tiendrait pas en quarante pages. Je lui ai laissé l’espace dont elle avait besoin, et j’ai compris que les trois autres voix auraient, elles aussi, cette même densité. Mon intention, à travers ce cycle, est d’explorer plusieurs femmes, plusieurs territoires, plusieurs formes de domination ou de fracture, et la manière dont un être traverse ce qui cherche à l’enfermer. Chaque roman pourra être lu indépendamment, mais tous dialogueront entre eux. C’est une volonté qui me suit déjà depuis mes deux premiers romans. Ce cycle me permet d’élargir la question centrale qui me traverse : comment hérite-t-on du monde, et comment tente-t-on malgré tout d’y inscrire sa propre vérité ? L’Enfant des cendres en est la première porte d’entrée. Le travail est encore long. Ambitieux, peut-être, pour certains, mais profondément ancré et juste pour moi. Je prendrai le temps qu’il faudra, même si mes futurs personnages m’ont déjà attrapée par la main pour prendre leur voix.
  • Où en est « La Parenthèse de Marie »* ?
  • La Parenthèse de Marie continue d’exister comme un lieu à part, profondément humain à Ajaccio. C’est un espace de soin, d’écoute, de présence, et je crois qu’il y a un lien très fort entre cet univers-là et mon travail d’écriture. Dans les deux cas, il s’agit d’accueillir quelque chose de l’autre, de faire place, d’être au plus juste. Aujourd’hui, ce lieu évolue avec moi, tout en gardant sa propre identité. C’est une autre facette de ce que je construis, et elle m’est tout aussi importante que mes écrits.
  • D’autres projets ?
  • Oui, plusieurs. Bien sûr, il y a la vie de A Manu Nera Edizione, que je souhaite développer avec exigence et patience. Il y a aussi la suite du cycle Les Traversées, qui m’habite déjà très fortement. Et puis il y a cette volonté de continuer à faire dialoguer toutes les dimensions de mon travail : écrire, éditer, transmettre, créer des espaces où la parole, les textes et les êtres peuvent vraiment exister. Je n’ai pas envie d’aller vite pour aller vite. J’ai envie de bâtir quelque chose de sincère, de solide et d’habité. Parce que je crois que c’est cela qui me définit profondément.
*Une soirée de dédicace est prévue le 25 avril à partir de 18h30 au salon « La Parenthèse de Marie »( 6 rue des trois Marie à Ajaccio)  d’autres suivront dans les principales villes de l’île