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François-Xavier Ceccoli : « L’image de la Corse en matière de produits alimentaires est très bonne »


Rédigé par Nicole Mari le Lundi 7 Janvier 2019 à 22:42 | Modifié le Mardi 8 Janvier 2019 - 00:08


La saison des clémentines se clôt à la fin de la semaine. Ce lundi, la préfète de Corse, Josiane Chevalier, a visité sur la commune de San Nicolao en Costa Verde la station de conditionnement Fruticor et le GIEC (groupement d'intérêt économique) Corsica comptoir, tous deux dirigés par François-Xavier Ceccoli. Le maire de San Giulianu, conseiller territorial et secrétaire général LR 2B a, notamment, présenté la filière clémentine. Il fait, pour Corse Net Infos, le bilan de la saison qui a connu quelques problèmes et dévoile ses projets sur les autres agrumes, mais aussi le kiwi avec l’obtention en cours de l’IGP, la noisette de Cervione… Il explique que l’image de la Corse en matière de produits alimentaires est très bonne et que l’agriculture a les moyens d’atteindre 10% du PIB de l’île en 5 ans.


François-Xavier Ceccoli, gérant de la station de conditionnement Fruticor, président du GIEC Corsica comptoir, également maire de San Giulianu, conseiller territorial et secrétaire général LR 2B. Photo Michel Luccioni.
François-Xavier Ceccoli, gérant de la station de conditionnement Fruticor, président du GIEC Corsica comptoir, également maire de San Giulianu, conseiller territorial et secrétaire général LR 2B. Photo Michel Luccioni.
- Vous défendez à travers Fruticor et le GIEC un certain modèle. Quel est-il ?
- Notre modèle, qui est d’ailleurs en train de faire des émules, est intéressant parce qu’avec les différents produits, tous corses, que nous travaillons, la station a presque sur l’année une occupation à temps plein. Ce qui permet de garder des permanents sur une saison importante, alors que d’autres modèles, qui ne travaillent que la clémentine, ne payent l’encadrement que pendant trois mois, ce qui n’est pas économiquement très viable. Fructicor, qui s’étend sur 8000 m2, emploie jusqu’à une soixantaine de personnes pendant la période de pointe de novembre-décembre, et uniquement de la main d’œuvre locale. Beaucoup travaillent l’été dans le tourisme et poursuivent avec la saison de clémentines.
 
- Avec quels produits travaillez-vous ?
- Clémentines, pomelos, oranges, citrons, kiwis et, aujourd’hui, les noisettes. Nous songeons à d’autres produits. La station, qui reçoit près de 8 000 tonnes de fruits par an, est en forte croissance. Il y a quatre ans, elle atteignait à peine 4000 à 5000 tonnes.
 
- Quelles filières sont en croissance ?
- Toutes ! L’image de la Corse en matière de produits alimentaires est très bonne. Elle est très bien perçue sur le continent et en Europe et véhicule un modèle de qualité. Les touristes, qui viennent dans l’île, s’aperçoivent que la protection de l’environnement n’est pas un vain mot. C’est une force parce que cela rejaillit sur l’image de qualité de nos produits qui sont très bien côtés à l’extérieur.
 
- Pourtant il n’y a pas de Bio sur les agrumes ?
- Nous sommes en train d’investir pour créer une filière Bio. C’est un enjeu complexe. Nous sommes obligés de créer un secteur à part puisque le Bio ne peut pas se mélanger avec du conventionnel. Cela peut laisser des traces ou des résidus. Soit, il faut laver les machines tout le temps, ce qui est concrètement impossible à faire. Personne ne le fait. Soit, il faut dédier des machines spécialement au Bio, ce que nous sommes en train de faire.
 
-  La transition sur le Bio, comme le prévoit la Politique agricole commune (PAC) post 2020 est-elle incontournable ?
- Oui ! Le fait marquant de la PAC est l’orientation très forte sur le Bio. C’est une grande tendance en France et en Europe avec des croissances de 10% à 15% par an. Là encore, la Corse est la bonne élève française puisque le taux de Bio y est environ 2 fois plus important que sur le continent. Les agrumes étaient un peu à la traine. La clémentine corse, étant déjà sur une agriculture raisonnée avec très peu de résidus, n’avait pas de besoin de franchir le cap vers le Bio. Mais vu la demande, nous sommes en devoir de réaliser une filière Bio.
 

François-Xavier Ceccoli : « L’image de la Corse en matière de produits alimentaires est très bonne »
- La campagne 2018 de clémentines, qui s’achève, a connu quelques problèmes. Quel bilan en tirez-vous globalement ?
- En 2017, nous avons connu une année parfaite : pas de pluie, pas de phénomène majeur, la qualité était là, le calibre était beau… En 2018, nous avons tout eu ! C’était une année à fort tonnage, mais le calibre était petit, ce qui est plus difficile à vendre. Nous avons subi, d’un point de vue météo, 2 alertes rouges dont la fameuse tempête Adrian, et nous avons été confrontés aux effets des blocages des Gilets jaunes. Nous avons cumulé les handicaps.
 
- En quoi le mouvement des Gilets jaunes a-t-il impacté la clémentine corse ?
- Sans mettre en cause la légitimité du mouvement, il nous a porté préjudice à l’extérieur de l’île parce que les bases de transfert de clémentines corses sont, toutes, situées dans la région de Cavaillon qui est le nœud gordien des fruits et légumes dans le Sud-Est. Ces bases ont été très impactées par les blocages des Gilets jaunes. Nous avons eu beaucoup de problèmes pour décharger nos camions et, surtout, les faire repartir. S’est greffé un autre problème qui s’est avéré encore plus dur : le blocage des hypermarchés. Il a généré une sous-consommation de l’ordre de 20% sur l’ensemble de l’agroalimentaire en France. Nous avons été dans l’incapacité de vendre à peu près 20% de notre production. Il a fallu mettre la récolte en veille. Comme les clémentines étaient mûres et qu’on ne pouvait pas les stocker, il y a eu quelques pertes sur une dizaine de jours. La situation s’est améliorée par la suite. La saison de clémentines, qui a commencé le 15 octobre, s’achève, aujourd’hui, dans de bonnes conditions.
 
- Quel est le pourcentage de vente à l’export ?
- Le GIE, qui regroupe les quatre structures, représente près de 10 000 tonnes, soit environ 40% de la clémentine corse. Nous ne faisons aucune vente sur le marché corse. C’est intentionnel parce que la filière est composée de grosses structures, mais aussi de petits producteurs. Nous laissons l’accès du marché local aux petits producteurs qui sont dans l’incapacité de vendre à l’extérieur parce qu’ils n’ont pas la structure nécessaire. Pour le transport, nous importons des nappes de carton plutôt que des cartons déjà montés. Cela permet, tout à la fois, de mettre beaucoup plus de cartons dans une même semi-remorque, d’avoir un impact carbone plus faible et une main d’œuvre locale qui participe à monter ces cartons. C’est beaucoup plus technique à faire, mais aussi beaucoup plus intéressant. Nous sommes, pour l’instant, les seuls à le faire.
 
- Que faites-vous des surplus ?
- Nous avons mis en place un système d’aide aux plus démunis et aux personnes qui n’ont pas les moyens de s’offrir des fruits frais. Une fois par semaine, le mardi après-midi, nous proposons à une dizaine d’associations caritatives et à toutes les écoles et cantines, qui le souhaitent, de s’approvisionner gratuitement dans les volumes qu’ils souhaitent sur les clémentines produites chaque semaine. Les agrumiculteurs nous ont donné leur accord. Cela fait environ 400 tonnes par semaine.
 
- La success story de la clémentine corse continue-t-elle ou subit-elle la concurrence espagnole ?
- C’est une filière qui se porte plutôt bien avec un produit de qualité. C’est aussi une filière très organisée où les producteurs ont vraiment leur mot à dire face aux acheteurs de la grande distribution. Le rapport de forces est plus équilibré. Par contre, effectivement, nous sommes confrontés à une concurrence importante et nous devons veiller à ce que l’offre, que nous sommes en capacité de produire, n’explose pas. Nous sommes capables en Corse de vendre 30 000 à 40 000 tonnes de clémentines. Serons-nous capables, demain, d’en vendre 60 000 tonnes ? La question mérite d’être posée.
 
- Craignez-vous le même phénomène qui a fait s’écrouler la filière kiwis ?
- Oui ! Il ne faudrait pas mettre en péril des filières qui fonctionnent bien. Nous poussons plutôt les producteurs à s’orienter vers d’autres agrumes, de garder leurs surfaces existantes en clémentines, mais de faire aussi du citron, du pomelo, de l’orange… Le but est qu’ils continuent de croître en termes de production, mais ne fassent pas exploser les quantités de clémentines à la vente. La clémentine a une valeur ajoutée assez importante, mais c’est sans doute un des produits les plus techniques à mener aujourd’hui. Il ne faut pas faire n’importe quoi. Se lancer de but en blanc dans la culture de clémentines n’est pas une sinécure !

- Quel est le potentiel des autres filières ?
- Il y a deux cas de figures. Le pomelo corse est une filière structurée et un marché mature avec plusieurs milliers de tonnes produites par an, mais il reste encore de la marge. A l’inverse, le citron et l’orange sont encore à leurs balbutiements. Tout est à bâtir avec une image à construire et des producteurs à convaincre. Nous pensons qu’il y a une vraie place pour ces deux produits. Nous essayons de mener de front ces deux problématiques pour essayer d’augmenter le potentiel de la culture des agrumes en Corse. Nous réfléchissons aussi à d’autres produits.
 
- Lesquels ?
- Nous essayons de tenir compte de l’évolution climatique qui apporte des inconvénients majeurs, mais peut aussi, par d’autres côtés, être bénéfique. Un exemple : l’avocat dont la demande mondiale explose. En Corse, les phénomènes de gel, auxquels l’avocat est très sensible, ont pratiquement disparu. Nous pensons qu’il y a quelque chose à faire sur cette filière. Aujourd’hui, elle est anecdotique avec une centaine de tonnes par an, mais on peut très bien imaginer produire demain 2 000 ou 3 000 tonnes. Ce sont des produits à forte valeur ajoutée. La Corse a aussi la chance d’être épargnée par certains ravageurs, donc il n’est même pas nécessaire d’utiliser des traitements, on pourrait, donc, facilement faire un avocat Bio.
 
- Le kiwi est une filière qui persiste. Comment se porte-t-elle aujourd’hui ?
- La filière a failli disparaître en Corse, elle représente, aujourd’hui, environ 4000 tonnes. Elle devrait se porter un peu mieux avec l’obtention de l’IGP Kiwi Corse. Cela fait trois ans que l’Europe, l’Etat et la Corse sont en négociation, les dernières barrières sont levées, donc nous devrions avoir l’IGP pour la prochaine récolte.
 
- Vous parlez aussi de noisettes. Pourquoi prendre ce nouveau tournant ?
- D’abord, parce que nous sommes situés dans l’ancien canton de Cervione où la noisette tient une part importante. Et surtout, à cause de la qualité de la noisette corse. La noisette de Cervione est la fameuse noisette de Coutard qui a une renommée particulière en matière gustative. Nous sommes persuadés qu’elle a un avenir radieux devant elle. Nous pensons que c’est un marché très porteur, d’autant plus qu’il n’y a pas de traitement sur la noisette en Corse. C’est du Bio !
 
- Cela reste un marché disparate ?
- Oui ! L’association de la noisette de Cervione regroupe beaucoup de producteurs. Nous essayons de créer en parallèle une filière noisette avec les producteurs qui font partie de nos structures. Il y a de la place pour tout le monde. C’est un secret pour personne que la noisette de Cervione n’est pas assez présente sur le marché et qu’il en manque.

- Globalement, comment voyez-vous l’avenir de l’agriculture en Corse ?
- L’agriculture représente 2,5% à 3% du PIB corse. Mais ces chiffres ne peuvent pas être regardés juste comme tels parce que le classement de l’industrie alimentaire est mal fait en France. Dès qu’un produit est travaillé comme la clémentine, il sort du secteur agricole et passe dans l’agroalimentaire. Ce qui fait que l’agriculture représente plutôt 5% du PIB corse. Nous pensons que monter son poids à 10% du PIB, dans les cinq années qui viennent, est tout à fait faisable. A côté des 30% du tourisme et des 10 % du BTP, le secteur agricole deviendrait, ainsi, le troisième pilier de l’économie corse.
 
- Que manque-t-il selon vous pour atteindre cet objectif ?
- Les filières végétales ont énormément progressé en termes, à la fois, de chiffres, de résultats, de qualité et d’organisation. Mais, il y a des choses auxquelles on ne s’attendait pas : par exemple, la pénurie en eau. Avec les phénomènes climatiques que nous avons connus ces deux dernières années, nous sommes inquiets. Si les réserves d’eau brute ne sont pas suffisantes, ce sera un frein énorme à l’agriculture. Egalement le foncier, même si nous ne sommes pas confrontés aux mêmes problématiques que l’élevage. Un agrumiculteur peut faire vivre sa famille avec seulement 10 hectares, c’est impossible en élevage. Ensuite, il faut donner un vrai coup de main en matière bancaire aux jeunes qui s’installent pour qu’ils puissent accéder à des prêts qui leur permettront d’être immédiatement sur le terrain. En agrumes, les investissements sont assez lourds et on imagine assez mal un jeune agriculteur, sans assise familiale, s’installer de but en blanc. Les systèmes d’aides de l’ODARC ou de l’Etat sont efficients et très utiles, mais il faut les accompagner. Enfin, être un agriculteur aujourd’hui, c’est être un chef d’entreprise. Il a, donc, besoin d’une formation juridique pour être capable de gérer l’aspect social, financier et entrepreneurial.
 
- Pour revenir sur le manque d’eau, l’irrigation intensive est souvent pointée du doigt. Est-ce un vrai problème ?
- Oui ! L’ODARC, en collaboration avec l’Office hydraulique, a mis en place en 2018 plusieurs centaines de sondes qui permettent d’optimiser les quantités d’eau. On n’arrose plus à l’œil, mais quand la courbe hydrométrique demande de le faire. L’immense majorité des sols, qui ont été ainsi investis, l’ont été par la filière végétale. Ici, 95% des agriculteurs sont équipés en sondes. Cela montre bien que la filière a complètement conscience de la nécessité absolue de gérer au mieux la réserve hydrique parce que sinon, il n’y aura pas de culture.
 
- Le manque de foncier n’est-il pas aussi un frein ?
- C’est vrai, mais n’oublions pas que le PADDUC, qui est loin d’être un outil parfait, a eu le mérite de créer les espaces stratégiques agricoles (ESA) qui, même s’il faut faire quelques corrections, permettent de sanctuariser un foncier important. C’est une bonne chose. Le problème en Corse est plutôt ailleurs : ce sont les terrains dans l’indivision. Il est aujourd’hui quasiment impossible d’obtenir l’accord de tous les indivisaires pour louer un terrain. Il faut parfois l’accord de 20 ou 40 personnes, qui souvent ne s’entendent pas entre elles, c’est mission impossible ! Il faudra bien régler ce problème de l’indivision qui passe par l’obligation à terme de réaliser les transferts de propriétés.  
 
- L’agriculture mondiale est connectée et en pleine mutation. Qu’en est-il en Corse ?
- Il faut être clair : ne survivrons à terme que ceux qui sont capables de faire cette mutation. Aujourd’hui, sur le continent, des tracteurs sont téléguidés par GPS pour faire les labours, des drones sont capables d’indiquer les besoins des sols en matière d’apports… La technologie en matière agricole devient absolument indispensable. Ceux, qui ne seront pas capables de prendre ce virage, disparaîtront.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.
 




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