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La FDSEA de Haute-Corse s'interroge sur un projet agricole soutenu par l’ODARC


Jeanne Leboulleux-Leonardi le Mercredi 15 Juillet 2026 à 17:50

Mercredi 15 juillet au matin, le syndicat agricole FDSEA de Haute-Corse avait organisé une conférence de presse pour alerter sur les zones d’ombre d’un projet agricole soutenu par l’ODARC. Quelle est la part des faits ? Les incertitudes ? Les doutes légitimes ?



 Un projet contesté
C’est devant leurs nouveaux locaux de Vescuvatu que les membres de l’organisation agricole, autour de Joseph Colombani, avaient choisi d’informer sur ce dossier. L’origine du problème : un projet agricole porté par Jean-Marie De Saint Ange et dont l’installation a été validée par le bureau de l’ODARC du 29 juin.
À première vue, le projet concerne la plantation d’une vigne de 18 hectares dans un premier temps, portés à 40 par la suite, sur la commune de Zonza, assortie d’une plantation de 2,5 hectares d’agrumes, et que complètent quelques ruches. La validation de l’ODARC a une double conséquence : elle permet de reconnaître au porteur du projet le statut administratif de “Jeune Agriculteur” et de lui accorder une subvention de 45 000 euros. Jusque-là, tout paraît normal.
Alors pourquoi la FDSEA a-t-elle voté contre ce projet, lors de la tenue du bureau de l’ODARC ? Les membres du syndicat exposent leurs motivations.


Plusieurs éléments concourants alimentent leurs doutes. Le montant du projet, déjà, interpelle : il se monte à 3,5millions d’euros. Et l’on s’aperçoit que le porteur du projet n’est pas seul : il a deux associés.
"Le premier est un viticulteur qui possède 150 hectares de vigne sur le continent. Le second, un financier suisse. A eux deux, ils apportent 1,5 million au projet. Quand on joue sur de tels ordres de grandeur, que peuvent bien représenter 45 000 euros d’aide ? En réalité, grâce au statut de
“Jeune Agriculteur”, le demandeur a la possibilité d’obtenir un pourcentage plus important de subvention, d’autant que celle-ci est assise sur le montant total du projet, et cela sans plafond : de fait, FranceAgriMer s’engage à lui verser une bonification à hauteur de... 1,5 million d’euros.
"


S’ajoute à cela la personnalité du demandeur : "si Jean-Marie de Saint-Ange est répertorié comme viticulteur, gérant du “Domaine du Bandit”` sur la commune de Zonza, depuis 2025 (mais la vigne n’est pas encore plantée), Jean-Marie D’Ejsmond, lui, est à la tête de plusieurs Sociétés civiles immobilières (SCI) et également d’une société de vente de prêt à porter qui,
elle, a fermé ses portes, sociétés qui ont toutes leur siège à Paris
s."
« J’ai fait quelques recherches et je me suis aperçu que les deux hommes étaient nés le même jour », explique Joseph Colombani. Et pour cause : il s’agit de la même personne, les deux noms étant parfois associés,
comme c’était le cas dans le reportage qui lui était consacré il y a près de vingt ans de cela, au cours de l’émission télévisée “ça se discute” consacrée à la “jeunesse dorée”. « C’est une des plus grosses fortunes de France », résume Joseph Colombani. Il a hérité du domaine de son grand-père, Jules D’Ejsmond : la SCI du golfe de Porto-Vecchio, créée en 1959. « C’est le plus
gros promoteur immobilier de l’extrême sud
», complète Joseph Colombani, soulignant le fait que l’entrepreneur fait également de la location de biens immobiliers.


Or le terrain en cause est une terre enchâssée au sein d’un ensemble de villas luxueuses, à Pinarellu, et qui descend jusqu’à la mer. Au point qu’il paraît douteux que l’on puisse y planter de la vigne : car dans cette zone urbanisée, « comment faire le moindre traitement phytosanitaire ? C’est impossible », analyse Joseph Colombani. Alors, ce projet ne serait-il qu’un « cheval de Troie » pour initier un projet immobilier futur interroge la FDSEA ?
"Certes, la terre a été gelée pour l’agriculture, comme le député Colombani l’a confirmé. Mais une fois une cave viticole construire, avec un hangar et un local de vente, comme cela est prévu, le premier pas ne sera-t- il pas fait pour aller plus loin ? L’installation de ruches peut même être interprétée comme une façon d’apporter le minimum de rentabilité exigé, au bout de quatre ans, pour débloquer les derniers 20 % de la dotation accordée."
Bref, « c’est un montage dont les ficelles sont énormes » et qui, quoiqu’il n’y ait "aucune certitude", permettrait de passer outre à la vocation agricole du site.


Beaucoup de questions sans réponse
Le dossier soulève ainsi de multiples questions au point de penser « qu’il n’a pas fait l’objet d’une instruction suffisamment approfondie », souligne l’agriculteur Paul-Antoine Susini. Et sans même chercher à faire de procès d’intention à ceux qui le portent, le syndicat s’interroge : un porteur de projet de cette trempe a-t-il réellement besoin de ponctionner les aides de l’ODARC pour alimenter son financement ? « C’est une enveloppe fermée, explique Fabien Lindori, cette enveloppe va manquer à d’autres agriculteurs qui en auraient vraiment besoin. »
En comparaison, les agriculteurs présents soulignent les difficultés financières dans lesquelles se débattent aujourd’hui nombre d’entre eux : « l’ODARC par exemple, refuse maintenant de payer les conversions bio, alors même que tout le travail correspondant a été fait. »
Le projet tel qu’il est présenté, est-il même pertinent ? La filière viticole traverse une grosse crise du fait de la transformation des habitudes de consommation – le vin n’a plus la cote ! – et dès le 1er janvier 2027, aucun droit ne sera plus accordé pour planter de la vigne, sauf restructuration : une condition pourtant indispensable à tout projet d’installation. Or les droits
de son associé viticulteur continental ne seront pas transférables en Corse. Pourra-t-il alors planter ? Et pour quelle perspective commerciale interroge encore la FDSEA ?
« Ce que je regrette, dénonce Joseph Colombani, c’est que tous les nationalistes autour de la table qui sont des champions de la défense des petites installations, aient voté pour ce projet, et malgré mon intervention en séance. Ils auraient pu suspendre leur décision jusqu’à ce qu’ils
puissent creuser un peu plus
... Il est vrai que le porteur du projet est pressé : en septembre, il aura franchi le seuil des 40 ans et perdra de ce fait son statut de Jeune Agriculteur ! « Il y a des aberrations dans ce dossier que je ne comprends pas. Négligence ? Amateurisme ? », analyse Joseph Colombani. La confusion des noms, même si elle est à la décharge des membres du bureau, ne peut tout expliquer. D’autant que l’instruction du projet a duré 2 ans. « La FDSEA de Haute-Corse s'interroge sur la relative bienveillance dont a pu bénéficier ce dossier au sein du bureau », et Joseph Colombani questionne : « Je ne dis pas qu’ils ont touché. Mais je pense
que certains ont été touchés
... »


Enfin, ce dossier soulève une autre question plus générale pour l’avenir de la Corse : « Sur les Espaces Stratégiques Agricoles, on a un taux d’occupation de 30 % seulement, analyse-t-il encore. Notre taux de zones forestières est de 66 % alors qu’il est de 33 % sur le continent. On a donc une marge de progression en nombre d’agriculteurs. Mais quel type d’agriculture
voulons-nous ? Une agriculture familiale de petites exploitations, ou une agriculture financière, spéculative comme ici ? C’est un dossier symbolique. L’ODARC, en acceptant le projet, donne un signal fort sur la possibilité de venir en Corse pour y développer ce type d’agriculture
. » Et la FDSEA souligne à cet égard l’absence d’un Code des Investissements qui « manque cruellement au développement économique d'une Corse qui se rêve Autonome ».
En conclusion, la FDSEA de Haute-Corse a lancé un appel solennel à l’ODARC et à son autorité de tutelle la CDC, demandant à ceux qui étaient présents le jour où le bureau a voté de revenir sur leur décision et de bloquer le projet. « Nous nous réservons le droit de donner une suite syndicale à ce "cas d'école" d'un projet immobilier masqué par un projet agricole, très, très bien subventionné ».