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Et si le barrage balanin de Codole permettait de faire rouler les trains corses à l’hydrogène ?


Maria-Serena Volpei-Aliotti le Lundi 2 Novembre 2026 à 18:15

C’est à proximité de la gare de Lisula, avec le passage des trains en toile de fond, que les représentants de l’association Acquasole ont choisi, il y a quelques jours; de présenter leur projet. Un lieu symbolique pour évoquer l’avenir énergétique de la Corse et celui de son réseau ferroviaire.



Baptisé « RegHYnu », ce projet repose sur la production d’hydrogène vert à partir d’une centrale photovoltaïque flottante qui pourrait être installée sur le barrage de Codole, dans la vallée du Reginu. L’objectif serait de produire localement une énergie renouvelable, de la stocker sous forme d’hydrogène et de l’acheminer vers différents lieux de consommation, notamment pour alimenter les trains des Chemins de fer de la Corse.
« Le principe est de produire de l’énergie à partir de panneaux solaires flottants sur le barrage de Codole. Cette énergie permettra de fabriquer de l’hydrogène, qui sera ensuite stocké dans des wagons et transporté vers les lieux de consommation. Nous disposerions ainsi d’un moyen dynamique de stockage et de transport de l’énergie », explique Georges Guironnet.
 
Une pétition qui dépasse les 1 000 signatures
Si cette proposition n’est pas nouvelle, l’association entend aujourd’hui lui donner une nouvelle dimension en mobilisant directement la population.
Après plusieurs années de démarches auprès des élus et des décideurs, Georges Guironnet et les membres d’Acquasole ont choisi de lancer une pétition citoyenne.
« Cela fait des années que nous sollicitons les élus et les personnes qui disposent d’un pouvoir de décision. Nous avons donc eu l’idée de passer par une association et une pétition pour interroger un maximum de personnes et mesurer le soutien à notre démarche».
Une initiative qui semble trouver un écho favorable auprès d’une partie de la population.
« En quelques mois, nous avons dépassé les 1 000 signatures, ce qui va au-delà de nos espérances. La pétition continue à progresser, avec encore une douzaine à une quinzaine de signatures par jour. Cela montre qu’une opinion se mobilise et qu’elle peut, à un moment donné, peser sur les décisions politiques », poursuit-il.
Selon Georges Guironnet, le regard porté sur l’hydrogène aurait également évolué au cours des derniers mois.
« Jusqu’à présent, on nous répondait que ce n’était pas possible, que l’hydrogène coûtait beaucoup trop cher et que cette technologie était hors de portée. Mais avec les exemples internationaux, notamment ceux de la Sardaigne et de la Sicile, les choses évoluent. Nous sentons aujourd’hui une écoute plus attentive de la part des responsables politiques».
Pour l’association, cette mobilisation doit permettre d’ouvrir un véritable débat public sur l’avenir énergétique de la Corse.
 
Pourquoi le barrage de Codole ?
Pour Bertrand Ciavaldini, spécialiste de l’hydrogène, le barrage de Codole présente plusieurs caractéristiques qui en feraient un site particulièrement intéressant.
« C’est un endroit stratégique. Le barrage est relativement peu profond, très exposé au soleil, mais également au vent. Il subit donc une évaporation importante. Il est aussi confronté au développement de cyanobactéries qui peuvent altérer la qualité de l’eau, y compris pour certains usages agricoles».
L’installation de panneaux photovoltaïques flottants permettrait, selon les porteurs du projet, de répondre simultanément à plusieurs problématiques.
« Avec le solaire flottant, nous pourrions limiter considérablement ces phénomènes. C’est un bénéfice indirect, mais extrêmement important».
Le projet prévoit de couvrir environ 30 hectares sur les 80 hectares de la retenue, avec une production électrique annuelle estimée à 42 GWh.
Selon les projections d’Acquasole, cette installation pourrait également permettre d’économiser près d’un million de mètres cubes d’eau par an en réduisant l’évaporation, soit l’équivalent d’une rehausse du barrage de près d’un mètre.
Des estimations qui nécessiteraient toutefois des études hydrologiques et environnementales pour être confirmées.
Autre avantage mis en avant, la proximité des infrastructures existantes.
« Nous avons des lignes électriques qui passent à proximité, mais aussi la voie ferrée. Ce sont des infrastructures essentielles pour déployer le projet à plus grande échelle sur l’île », précise Bertrand Ciavaldini.
La gare du Reginu pourrait ainsi accueillir une unité de production d’hydrogène, tandis que le chemin de fer permettrait son transport vers différents points de consommation.
 
« Maîtriser notre énergie, c’est aussi maîtriser son coût »
Au-delà des bénéfices environnementaux, Bertrand Ciavaldini insiste sur l’enjeu économique et stratégique d’une production énergétique locale.
« L’hydrogène nous offre la possibilité de produire une énergie propre en Corse et d’en maîtriser intégralement l’approvisionnement. Mais maîtriser notre énergie, c’est aussi maîtriser son coût».
Dans un contexte marqué par la volatilité des prix des carburants et les incertitudes géopolitiques, cette perspective constituerait, selon lui, un atout majeur pour l’île.
« Aujourd’hui, nous subissons les fluctuations des prix du pétrole, mais aussi leurs conséquences sur le coût de production de l’électricité en Corse. Avec une installation locale, nous pourrions connaître le prix de production dès le départ et le stabiliser sur les vingt à vingt-cinq années d’exploitation du projet».
Une stabilité qui permettrait, selon les promoteurs, de sécuriser les approvisionnements et de favoriser le développement économique du territoire.
L’association rappelle également que les besoins électriques de la Corse pourraient fortement augmenter au cours des prochaines années, notamment avec le développement de la mobilité électrique, la croissance démographique et la généralisation de nouveaux usages.
Une évolution qui risque, selon elle, d’accentuer les difficultés d’un système énergétique insulaire déjà fortement sollicité, particulièrement durant la saison estivale.
 
Des trains corses modernisés et moins polluants
L’une des principales applications envisagées concerne les Chemins de fer de la Corse.
Pour Bertrand Ciavaldini, le développement de l’hydrogène pourrait permettre de moderniser les rames existantes sans devoir renouveler intégralement le parc ferroviaire.
« La priorité, c’est le train. Nous pourrions le décarboner à un coût que nous estimons compétitif, supprimer les nuisances sonores, les odeurs et les émissions polluantes liées au diesel».
La transformation des trains reposerait sur une opération de « rétrofit », consistant à remplacer leur système de propulsion tout en conservant une partie du matériel existant.
« Nous connaissons déjà les défauts de nos trains. C’est un avantage considérable, car nous pouvons travailler directement à leur amélioration».
Selon les estimations présentées, cette conversion pourrait réduire les coûts de fonctionnement de 30 % par rapport au diesel et de 50 % par rapport à une solution électrique classique.
Elle permettrait également d’améliorer les performances des rames.
« Les trains pourraient accélérer et freiner plus efficacement. Rien que sur ces paramètres, nous estimons qu’il serait possible de gagner de l’ordre de 40 minutes sur la liaison entre Ajaccio et Bastia».
La modernisation pourrait également s’accompagner de nouveaux équipements , connexion Wi-Fi, signalétique embarquée, amélioration de l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite et aménagements pour les vélos.
Bertrand Ciavaldini souligne également les désagréments occasionnés par les trains diesel dans les centres-villes.
« Ici, à Lisula, nous savons ce que cela représente lorsqu’un train fait tourner son moteur pendant vingt minutes avant de partir. Tout le monde subit le bruit et les odeurs. Avec l’hydrogène, nous pourrions supprimer une grande partie de ces nuisances».
 
Une filière susceptible de créer 200 emplois directs
Autre argument majeur avancé par l’association , les retombées économiques et sociales du projet.
Selon Bertrand Ciavaldini, le développement de cette filière pourrait générer jusqu’à 200 emplois directs, qualifiés et non saisonniers.
« Ce projet, à lui seul, pourrait créer 200 emplois. Ce seraient des emplois qualifiés, avec notamment des débouchés pour les étudiants issus de l’Université de Corse et de Paoli Tech».
L’ambition serait également de réaliser localement les opérations de transformation et de maintenance du matériel ferroviaire.
« L’objectif est de constituer ici une équipe d’ingénierie et une équipe opérationnelle. Elles pourraient assurer la conversion des trains, puis leur maintenance, en lien avec les Chemins de fer de la Corse».
À terme, ces compétences pourraient être mobilisées pour d’autres équipements fonctionnant à l’hydrogène sur l’ensemble de l’île.
Pour Bertrand Ciavaldini, cette première réalisation pourrait ainsi constituer le point de départ d’une véritable filière industrielle corse.
« Ce n’est qu’un projet parmi d’autres. Nous pouvons imaginer le développement de toute une filière hydrogène, avec des retombées économiques et sociales importantes».
 
Des expériences déjà engagées ailleurs dans le monde
Face aux interrogations sur la maturité de cette technologie, Bertrand Ciavaldini rappelle que plusieurs pays ont déjà engagé des programmes de développement de trains à hydrogène.
« En 2020, lorsque nous avons commencé à défendre cette solution, cela pouvait encore apparaître comme une idée futuriste. Aujourd’hui, ce n’est plus une vue de l’esprit. Nous avons des réalisations concrètes à travers le monde».
Le spécialiste cite notamment l’Allemagne, la Californie, la Corée du Sud et plusieurs régions italiennes.
Il évoque également les projets ferroviaires en cours en Sardaigne, en Sicile et en Calabre, ainsi que les programmes de développement engagés en France.
« Ce sont des solutions qui se déploient progressivement. Nous ne sommes plus dans une phase où il faut simplement imaginer ce qui pourrait être fait. Nous pouvons désormais nous appuyer sur des expériences existantes ».
Pour les porteurs du projet, la Corse dispose par ailleurs d’un savoir-faire local, notamment grâce aux travaux menés depuis plusieurs années sur la production et le stockage d’hydrogène à Vignola, près d’Ajaccio.
 
Après les trains, les bus et les poids lourds ?
Si le ferroviaire constitue la première application envisagée, Acquasole voit beaucoup plus loin.
L’hydrogène pourrait, selon Bertrand Ciavaldini, devenir l’une des composantes essentielles du futur système énergétique corse, notamment pour les transports lourds.
« Le train permettrait de démarrer un projet d’une certaine dimension et d’atteindre une performance économique intéressante. Sur cette base, nous pourrions ensuite développer d’autres usages, notamment pour les camions et les bus».
Le spécialiste estime que l’électrification massive des véhicules lourds représenterait une contrainte importante pour le réseau électrique insulaire.
« Si tous les camions de Corse devaient fonctionner avec des batteries, il faudrait adapter considérablement notre système électrique pour pouvoir les recharger. Cela représenterait des investissements extrêmement importants ».
Pour lui, l’hydrogène pourrait donc constituer une solution complémentaire aux batteries dans la décarbonation des transports.
« L’hydrogène n’a pas vocation à devenir l’unique vecteur énergétique. Il doit être l’une des briques du futur système énergétique corse».
 
Une démarche citoyenne et un nouveau rendez-vous le 12 novembre
Au-delà de la production énergétique, Georges Guironnet insiste sur la nécessité de construire un modèle économique qui bénéficie directement à la population.
L’association défend notamment le recours à des sociétés coopératives d’intérêt collectif ou à des structures d’économie mixte, associant acteurs publics, entreprises et citoyens.
« Nous ne voulons pas reproduire un modèle dans lequel de grands groupes exploitent les ressources locales sans que les populations en retirent réellement les bénéfices. Notre objectif est de construire ensemble une Corse plus autonome, prospère et apaisée ».
Cette réflexion doit également s’accompagner d’une politique de réduction des consommations.
« Nous tenons à promouvoir une production d’énergie verte en Corse, mais nous voulons aussi agir sur la maîtrise de l’énergie. Il faut consommer moins et surtout consommer mieux».
Dans cette perspective, Acquasole souhaite créer un mouvement consacré à une architecture frugale et créative, qui sera intégré à l’association.
Une première réunion d’information et de lancement est prévue le jeudi 12 novembre à 17 h 30, au parc de Saleccia, à Monticellu.
Cette rencontre sera ouverte à toutes les personnes souhaitant participer à la démarche.
 
Une ambition qui reste à concrétiser
Avec le projet RegHYnu, Acquasole entend démontrer que la transition énergétique pourrait devenir un véritable levier de développement économique pour la Balagne et, plus largement, pour la Corse.
Toutefois, plusieurs questions restent à résoudre avant une éventuelle concrétisation, faisabilité technique et financière, impact environnemental sur la retenue de Codole, sécurité des installations, rendement de la chaîne de production d’hydrogène ou encore adaptation du matériel ferroviaire.
Les chiffres avancés en matière d’emplois, d’économies d’eau et de coûts de fonctionnement demeurent, à ce stade, des projections des porteurs du projet.
Pour Georges Guironnet, l’essentiel est désormais de faire évoluer les mentalités et de convaincre les décideurs de s’engager dans cette réflexion.
« Nous sentons une prise de conscience. Mais nous avons besoin de l’opinion publique, car les décisions politiques ne se prendront pas sans elle. Il faut convaincre à la fois les citoyens et les élus».
Une mobilisation que l’association entend poursuivre dans les prochaines semaines, avec une conviction, l’avenir énergétique de la Corse doit aussi se construire à partir de ses propres ressources et de ses compétences.
« Une action sans réflexion ne mène pas très loin, mais une réflexion sans action, on est sûr qu’elle ne mène nulle part », conclut Georges Guironnet.
pétition en ligne 
https://c.org/KTWJ7mDR6V