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Des journalistes européens enquêtent sur la situation des herbiers de posidonie en Corse, en Sardaigne et dans les Baléares


le Lundi 25 Mai 2026 à 20:16

Journaliste indépendant spécialisé dans les questions environnementales, Alban Leduc a mené à une enquête journalistique transfrontalière consacrée aux herbiers de posidonie en Méditerranée aux côtés de deux consoeurs : Ana López, en Espagne, et Barbara Celis, en Italie. Réalisé grâce à la bourse du JournalismFund Europe, ce projet a donné lieu à plusieurs semaines de reportages en Corse, en Sardaigne et aux Baléares au cours de l’été dernier afin de comparer les politiques de protection de ces écosystèmes marins essentiels mais menacés. Chargé du volet corse, Alban Leduc a mené entretiens et investigations sur l’île avant une mise en commun des travaux des trois journalistes. Une dizaine d’articles ont ensuite été publiés dans différents médias européens. Alors qu'il présente actuellement ce travail à Chypre, dans le cadre de la conférence scientifique Thalassa consacrée aux écosystèmes marins, il revient pour CNI sur les principaux enseignements qu’il en a tirés.



(Photo : Stéphan Le Gallais)
(Photo : Stéphan Le Gallais)
Dans le cadre d’une bourse européenne de journalisme, aux côtés de deux consœurs espagnole et italienne, v ous avez enquêté pendant plusieurs mois sur les herbiers de posidonie, ces écosystèmes essentiels de Méditerranée, en Corse, en Sardaigne et aux Baléares au cours de l’été 2025. Qu’avez-vous pu constater ?
On voit qu’il y a quand même beaucoup de dégâts, et qu’il y a eu vraiment une disparition assez inquiétante des herbiers de posidonie depuis les 50 dernières années. Les scientifiques montrent qu'il y a eu beaucoup de recul de ces écosystèmes, notamment à cause des bateaux de tourisme qui jettent l'ancre dans les herbiers et qui arrachent leurs racines. Le problème, c'est que ce sont des plantes qui prennent énormément de temps à pousser, à se renouveler. Dans toute la Méditerranée, la situation des herbiers de posidonie est assez critique, même si maintenant, à la fois la société civile et les pouvoirs politiques prennent de plus en plus conscience qu'il faut protéger ces écosystèmes, et qu’il y a donc de plus en plus de réglementations qui, pour certaines, commencent à faire leurs preuves. Donc la situation est en train de s'améliorer dans certaines zones, même si dans d'autres, notamment en Afrique du Nord, les données sont assez peu connues encore, et qu’on ne connait de facto pas trop l'état des herbiers là-bas.
 
Quelles différences majeures avez-vous pu observer dans la manière dont la Corse, les Baléares et la Sardaigne protègent les herbiers de posidonie ? 
En fait, il existe un règlement européen qui protège les herbiers de posidonie, et pourtant chaque pays a sa propre législation et donc l'interprète différemment. Pour le coup, les Baléares sont un peu en avance là-dessus parce qu'il y a eu une grosse mobilisation de la société civile donc ils ont mis en place pas mal de dispositifs de protection de ces herbiers, ainsi que des contrôles. En France, et donc en Corse, c'est plus récent. Depuis quelques années seulement, il existe une réglementation qui limite les possibilités de mouillage des plus gros navires de tourisme qui ne peuvent plus stationner à proximité des côtes. En Corse, le cœur du sujet, c’est d’ailleurs que cela inquiète beaucoup certains acteurs du tourisme, parce qu’ils disent constater que de plus en plus de yachts vont plutôt en Sardaigne où nous avons pu constater que la règlementation est beaucoup plus légère. Seulement certaines zones y sont protégées avec des espaces où on ne peut pas mouiller avec un bateau pour protéger la posidonie, mais sinon c'est assez libre. 
 

Alban Leduc présente actuellement le fruit de son travail sur la Corse à Chypre, dans le cadre de la conférence scientifique Thalassa consacrée aux écosystèmes marins (Photo : Alban Leduc)
Alban Leduc présente actuellement le fruit de son travail sur la Corse à Chypre, dans le cadre de la conférence scientifique Thalassa consacrée aux écosystèmes marins (Photo : Alban Leduc)
Au cours des dernières années, des projets de coffres d’amarrage ont également émergé en Corse pour protéger la posidonie. Est-ce des installations que vous avez pu retrouver ailleurs au gré de votre enquête ?
Oui. Au départ, cela a été pas mal testé en Sardaigne et désormais cela se développe un peu partout. La Grèce vient notamment d'annoncer qu’elle allait en mettre en place. En Corse, ce qui est un peu étonnant, c'est qu'il y avait en projet d'en construire beaucoup. Et au final mis à part à Bonifacio et à Ajaccio, cela n’a pas abouti. En raison d’oppositions locales, les projets sont un petit peu restés dans les tiroirs pour l'instant.
 
Ces oppositions locales ont notamment été menées par les associations de défense de l'environnement. Est-ce que, comme ces dernières, vous avez pu émettre des doutes sur l'intérêt de ces équipements au fil de votre enquête ?
Sur le papier, ces coffres semblent être une bonne solution parce qu’ils permettent vraiment de limiter l'ancrage des bateaux et donc les effets sur la posidonie. Mais la crainte des opposants, que j’ai pu rencontrer par exemple à Ajaccio, c'est que ces coffres entrainent un effet rebond : certes on réduit un peu l'ancrage des yachts, mais s'il y en a davantage qui viennent, cela crée d'autres nuisances ailleurs sur l'environnement. Et puis, il y a aussi certaines craintes sur l'impact de ces bouées d'amarrage. Pour l'instant, de ce que j'ai pu voir, il n'y a pas vraiment d'études qui montrent que ces équipements ont un impact environnemental. Souvent, ce sont des installations qui peuvent être enlevées assez facilement.

En Sardaigne ou dans les Baléares, avez-vous observé d’autres mécanismes dont la Corse pourrait s’inspirer pour mieux protéger la posidonie ?
Nous avons constaté que les mécanismes qui marchent et qui peuvent être prometteurs concernent surtout la prévention. Par exemple aux Baléares, il y a beaucoup plus de prévention même pour les petits bateaux de tourisme. Quand on loue une embarcation, il y a toujours une information sur où on peut jeter l’ancre, ce que sont les herbiers de posidonie, comment on fait pour les protéger… C'est un élément qui a une efficacité quand même assez importante et qui reste peu développé en Corse. Et puis il y a aussi l’aspect contrôle. Aujourd'hui, c'est un vrai enjeu de pouvoir contrôler surtout les petites embarcations, parce que pour les yachts il y a toujours le système de GPS qui permet de les tracer. En Corse, en suivant des gardes-côtes qui passent leur journée à essayer de faire de la prévention en allant voir les bateaux qui mouillent au mauvais endroit, j’ai pu voir qu’ils dressent très rarement un procès-verbal parce que cela demande une logistique assez folle. Il faut avoir un flagrant délit pour qu’il puisse y avoir une condamnation derrière. Du coup ils passent leur temps à prévenir les personnes, leur expliquer qu'il faut mouiller plutôt dans le sable que dans les herbiers…
 

(Image : Alban Leduc)
(Image : Alban Leduc)
Au fil de votre enquête en Corse, un chiffre ou un témoignage vous a-t-il particulièrement marqué ?
Ce qui m'a particulièrement marqué c'est que depuis 2020, la France interdit le mouillage des yachts de plus de 24 mètres dans certaines zones de la Corse. Or, beaucoup de bateaux contrôlés par les gardes-côtes présentent des papiers qui indiquent qu’ils mesurent quelques centimètres de moins. Pour le coup, cela m’interroge. Est-ce que les armateurs de yachts s'adaptent à cette nouvelle législation ? Est-ce que vraiment ils ont changé les modèles en fonction de la loi ? En fait cela montre qu’il est très compliqué de contrôler, parce que quand on vous présente les papiers qui sont conformes à quelques centimètres près, on ne peut rien dire.
 
Avez-vous le sentiment que les personnes qui séjournent sur des yachts commencent à comprendre réellement ce que représente la posidonie pour la Méditerranée ou y a-t-il, selon vous, toujours une méconnaissance qui contribue à ce qu’on continue de ravager ces écosystèmes ?
Je pense que le grand public commence à connaître un peu plus l’importance des herbiers de posidonie, mais cela reste encore très peu développé. Et puis, quand je suis allé voir des capitaines de yachts, certains disaient qu'ils ont toujours des clients qui demandent à aller dans les endroits les plus sensibles, parce qu'ils veulent aller proche de la côte. Or, comme ce sont les clients qui décident, les capitaines ont du mal à dire non, même si pour leur part ils connaissent très bien la réglementation et la respectent. Peut-être que les clients des yachts ne se rendent pas vraiment compte de l’impact que cela peut avoir de jeter l’ancre dans les herbiers de posidonie. Quand ils arrivent en Corse, c’est souvent pour admirer les beaux paysages. Et ils ne comprennent pas que si ces beaux paysages existent, c'est notamment parce qu'il y a des herbiers marins de posidonie qu'ils sont en train de détruire par leurs activités. Il faut donc davantage faire connaitre le rôle de la posidonie.