Après les aspects juridiques et économiques soulevés dans votre précédent livre, vous livrez là une étude sur l’identité corse…
C’est un essai politique qui en effet porte davantage sur la question identitaire, donc des enjeux différents et des thématiques assez différentes. Le mouvement national corse, dès ses débuts, s'est constitué autour de l'identité corse. Il y a eu une prise de conscience dans les années 70 d'un déclin économique, bien sûr, d'un délaissement social, mais également d'une dilution culturelle, qu'on subit aujourd'hui de plein fouet. Il y a une cinquantaine d'années, une majorité de Corses n'était pas nationaliste. L'idée nationale n'avait pas l'approbation de l'ensemble des Corses, il y avait même, au contraire, une certaine hostilité sur la méthode, c'est-à-dire la lutte armée. Aujourd’hui la prise de conscience sur la perte d’identité est énorme. Tout le monde reconnaît l'importance de la langue corse, souhaite la valoriser. Depuis les élections territoriales de 2015, régionales à l'époque, on voit que l'identité corse est valorisée comme jamais. Par contre, dans les faits, dans la pratique au quotidien, on peut le voir dans la rue, la langue corse continue à décliner, même si elle n'a jamais eu autant de moyens. L'identité corse, de manière générale, se perd. Quand je parle d'identité corse, je fais également référence à une mentalité, un certain état d'esprit.
Au fil des pages de votre livre vous développez plusieurs idées…Vous écrivez notamment : « Toute tentative de définir l'appartenance au peuple corse selon des critères ethniques relève du non-sens et constitue une impasse idéologique »...
Exactement. Alors si on fait référence à une appartenance ethnique et qu'on englobe dans cette définition-là l'histoire et la culture, je veux bien accepter ce terme. Mais malheureusement, quand on fait référence à un nationalisme ethnique, on fait davantage référence au sang. C'est-à-dire que pour être corse, selon certains, il faudrait que, sur plusieurs générations, on appartienne au peuple corse. Alors bien sûr c'est un critère d'appartenance. Mais pour moi ce n'est pas l'unique critère d'appartenance. Au contraire, depuis l'existence du combat national, on parle de communauté de destin. Alors, aujourd'hui, j'utiliserais davantage communauté de culture, c'est-à-dire que le peuple corse est fait de brassage. Historiquement, c'est factuel, il n'est même pas question d'opinion pour cela. Et surtout, on a toujours été capable d'intégrer du corse, faire du corse, créer du corse. Alors aujourd'hui la machine à fabriquer du corse est un peu enrayée, c'est vrai, parce que les corses eux-mêmes ne maîtrisent plus leur culture comme avant. Il y a des raisons structurelles à cela. Mais je pense que ce n'est pas une raison pour remettre en cause le concept même de communauté de destin, qui était pourtant un concept apporté par le FLNC…
Un terme qu’il a toutefois contesté très récemment ...
Alors, on peut remettre en question la structure même du FLNC actuel, qui n'est pas la même qu'avant. Mais c'est sûr qu'on ne peut pas prendre la voie, qui est celle aujourd'hui d'une frange de plus en plus importante, du mouvement national corse plutôt d'extrême droite. Je fais notamment référence, et je ne m'en cache pas, à Mossa Palatina, qui se déclare nationaliste corse, même s'ils sont alliés aux nationalistes français. Ce qui relève pour moi d'une contradiction. Par contre, je crois toujours à cette capacité à faire du corse.
Beaucoup de nationalistes dénoncent un changement de démographie qui change la donne
Bien sûr. La démographie a beaucoup changé. Ça ne veut pas dire que je ne vois pas de problème aux arrivées de 4 000, 5 000 nouveaux arrivants, majoritairement français, par an. Au contraire, il faudrait limiter cela. Mais par des mesures de différenciation, c'est-à-dire le statut résident, la corsisation des emplois, des mesures clés du mouvement national corse dans son ensemble. Mais également par de nouveaux outils d'intégration. Créer des associations pour apprendre la langue corse, ce qui se fait déjà, mais on peut toujours les développer.
Vous l’écrivez aussi, le nom de famille ne doit pas être un critère d’identité corse ?
Bien sûr que non. Beaucoup de personnes qui ont sacrifié leur vie de famille, leur carrière pour la Corse ont des noms à consonance française ou autre, qu'importe. Mais ils avaient cette mentalité, cet état d'esprit corse que des siècles d'histoire ont forgé et a contrario beaucoup de personnes qui se déclarent « pur corse », selon une vision qui est pour moi totalement erronée, ont parfois beaucoup plus livré la Corse aux spéculateurs, aux monopoles, que bien des personnes qui ne seraient pas corses selon leur regard. Il y a de très nombreuses personnes qui n'ont pas un nom corse et qui pourtant maîtrisent très très bien la culture corse, ont une maîtrise parfaite de la langue, sont totalement investis culturellement, politiquement, pour notre île. Aujourd’hui il y a quand même un aveu, même de la part de la majorité territoriale, qu'on peut être corse même en ayant des origines françaises, maghrébine, qu'importe la religion, ce que moi je conçois également.
Vous êtes aussi très critique envers l’extrême droite …
Oui, car il y a depuis quelques années un retour en arrière à ce niveau-là, et cela correspond, je pense, à la montée de l'extrême droite en général, en Europe et partout dans le monde. Il y a cette nouvelle tendance d'un nationalisme corse d'extrême droite, qui n'est plus simplement le relais du Front National, donc du nationalisme français comme on avait en Corse pendant des années, mais qui développe sa propre particularité, c'est-à-dire se déclarer nationaliste corse, donc valoriser la culture, vouloir changer de statut juridique, mais en parallèle, en rejoignant le projet, les idées et le combat du nationalisme français, notamment du Rassemblement National. Vérifier les antécédents familiaux, savoir s’ils sont corses ou pas, serait une erreur si le mouvement national s'engouffrait dans cette voie-là. On est corse par la culture. Les origines jouent bien sûr, mais on a un nationalisme qui a toujours été davantage culturel qu'ethnique.
Dans ce livre, il y a un appel à l’action...
Il y a un appel à la résistance parce que qu'on entend des propos de plus en plus inacceptables, à teneur parfois xénophobe sur des plateaux télé aussi bien chez nous qu’à Paris. Tout le monde se permet un peu tout et n'importe quoi, y compris des propos très durs qui avant ne s'entendaient qu'au comptoir, et qui maintenant sont tenus par des gens qui se parent d'une certaine respectabilité de façade et qui, avec des projecteurs, une caméra devant eux, des micros et un costume peuvent dire un peu tout et n'importe quoi. Il y a des propos que je juge personnellement très déplacés et qui se banalisent. On en vient à des projets de société qui n'ont pour seule solution que de rejeter la faute sur une certaine communauté, de cibler, de caricaturer certaines personnes, et donc de détourner des enjeux qui pour moi comptent comme le pouvoir d'achat, comment créer de l'emploi, générer de l'activité, de la croissance pour notre île, autour de nos thématiques centrales, et tout ça est un peu détourné avec des solutions simplistes, détournées de la réalité.
Vous vous êtes livré récemment à une séance de dédicaces. Quels sont les retours sur votre libre ?
Il y a quelques retours très intéressants, même parfois des contestations, mais que je prends volontiers. Je vous prends un exemple : dans le livre, il y a un passage où je parle de la religion en Corse. Évidemment, la Corse est une terre chrétienne, historiquement c'est indéniable, on ne va pas le nier. Mais je dis également que ce n'est pas la religion qui fait l'identité corse. La religion est une part de la culture, mais la religion ça relève de l'intimité, de la sphère privée. C'est quelque chose de spirituel, d'intime chez une personne, donc c'est encore différent de quelque chose de plus technique comme la langue ou l'histoire, d'autres pans de la culture corse. Donc je pense, comme l'avait déclaré la majorité territoriale en accédant aux responsabilités, qu'on peut très bien être corse et athée, c'est d'ailleurs de plus en plus le cas, que ce soit en Corse, en France ou de par le monde. On peut être corse et juif, corse et musulman, et il n'y a pas de contradiction à cela. Alors que pour cette nouvelle extrême droite corse, au contraire, être corse c'est forcément être chrétien. Je n'attaque pas du tout la religion. Moi-même j'ai baigné dans une culture catholique et dans ce livre je souligne que la religion, le catholicisme en Corse s'est imposé en plusieurs siècles dans la difficulté, vu que de base on est quand même une terre, comme le reste de l'Europe d'ailleurs, très païenne, et que l'église catholique a dû s'accommoder de tout cela. Donc ce passage a provoqué certaines émotions chez des personnes.
Vous parlez aussi du danger du repli ethnique…
Nous sommes sur une île avec donc nos particularités historiques, une identité spécifique, ce qui est très bien, parce qu'on apporte une diversité à ce monde, donc davantage de richesses à celui-ci. C'est à préserver. Mais on a toujours été ouvert également sur le monde. On est un point central en Méditerranée, et même demain, en aspirant à davantage de souveraineté, il faudra toujours avoir des contacts avec cette même Méditerranée en premier lieu, que ce soit l'Italie, que ce soit le sud de la France, l'Espagne, et évidemment aussi le Maghreb. Il faut arrêter de vouloir à tout prix avoir un repli ethnique. On peut je le pense sincèrement, et certains diront que c'est naïf, à la fois défendre l'identité corse, vouloir valoriser notre culture, et en même temps pouvoir s'ouvrir au reste du monde. Les deux ne sont pas contradictoires. Il faut arrêter de se croire parfait, parce que c'est loin d'être le cas et le premier ennemi du Corse, ça a toujours été le Corse lui-même.
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