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À Bastelica, l’eau recommence à couler : porté par une mobilisation collective, le canal de l’Àghjara renaît !


Patrice Paquier Lorenzi le Jeudi 30 Avril 2026 à 13:53

Sur les hauteurs de Bastelica, le canal de l’Àghjara entame sa renaissance. Porté par l’association Fighjula I Petri, en partenariat avec la mairie, l’association U Canale, l’association Rempart, la Fondation du patrimoine et l’Agence du tourisme de la Corse, ce chantier ambitieux redonne vie à un ouvrage hydraulique du XIXe siècle. Une première tranche est sur le point d’être achevée, tandis que la remise en eau complète est attendue pour septembre.



Perché dans la vallée du Prunelli, sur la commune de Bastelica, le canal de l’Àghjara constitue l’un des témoins les plus remarquables du patrimoine hydraulique insulaire. Construit en 1875 par les habitants du village, cet ouvrage long de 3,6 kilomètres permettait d’irriguer près de 140 hectares de terres agricoles et d’alimenter fontaines et abreuvoirs grâce à une prise d’eau située dans la rivière du même nom. Après plusieurs années de dégradation, un vaste chantier de restauration est aujourd’hui en voie d’aboutir. La première tranche de travaux, portant sur 1,2 km, doit être achevée début mai. Les deux autres sections devraient suivre durant l’été, avec une remise en service complète du canal envisagée dès le mois de septembre.
 
À l’origine, le canal de l’Àghjara reposait sur un principe simple et ingénieux : l’écoulement gravitaire. « Il part d’un point situé à près de 1 000 mètres d’altitude et arrive au-dessus du village avant de se diviser en deux branches », explique Olivier Simonpietri. L’une alimentait les prairies de la plaine de Minocchi, l’autre irriguait les châtaigneraies et les jardins vivriers en contrebas. Pendant plus d’un siècle, ce système a fonctionné grâce à un entretien régulier assuré par les habitants. Mais à partir de 2019, la mécanique s’enraye. « Avec le Covid, les tempêtes et l’absence d’entretien, le canal s’est progressivement dégradé. La vanne de prise d’eau n’ayant pas été fermée, les crues ont charrié sable, graviers et pierres. En six ans, il est devenu totalement inutilisable à certains endroits. »
 
Face à ce constat, l’association Fighjula I Petri décide d’agir. Déjà impliquée sur le site en 2019 aux côtés des habitants, elle est relancée en 2023 par des Bastelicais déterminés à sauver cet héritage. Très vite, un projet structuré voit le jour, réunissant la mairie de Bastelica, l’association U Canale, l’association Rempart, la Fondation du patrimoine et l’Agence du tourisme de la Corse.

Une aide de la Fondation du Patrimoine et de l’Agence de Tourisme de la Corse
Le financement est à la hauteur des enjeux : près de 200 000 euros mobilisés, dont une part importante apportée par la Fondation du patrimoine et une subvention couvrant jusqu’à 80 % du projet via l’Agence du tourisme de la Corse. De quoi permettre le lancement d’un marché public et l’organisation d’un chantier d’envergure.
 
Sur le terrain, la réalité est exigeante. Accessible uniquement après 40 à 45 minutes de marche, le site a nécessité une logistique exceptionnelle, incluant même un héliportage de matériel. Chaque jour, bénévoles et encadrants gravissent les sentiers pour rejoindre le chantier. « C’est un travail physique. Entre la marche et les cinq heures de chantier, les journées sont bien remplies », souligne Olivier Simonpietri.
 
Au total, une vingtaine de bénévoles se relaient selon les périodes, avec l’appui de volontaires venus de toute la France via l’association Rempart. Leur mission : dégager les sections obstruées, parfois enfouies sous près d’un mètre de boue, extraire des blocs rocheux tombés dans le lit du canal, et reconstruire à la main les murets en pierre sèche effondrés. Le premier tronçon, long de 1,2 km, est aujourd’hui presque entièrement restauré. « Il reste une centaine de mètres à curer et quelques zones à réparer, mais le plus gros est fait. » Déjà, l’eau recommence à circuler partiellement grâce aux affluents naturels. La remise en état complète de la vanne principale, prévue cet été, permettra de rétablir l’alimentation sur toute la longueur.
 
Au-delà de l’exploit technique, c’est une véritable aventure humaine qui s’est jouée à Bastelica. Habitants, associations, entreprises locales : tous se sont mobilisés, apportant hébergement, nourriture ou matériel. « Il y a eu une vraie solidarité autour de ce projet. Cela a créé une dynamique collective très forte. » La restauration du canal dépasse en effet la seule dimension patrimoniale. Elle ouvre des perspectives concrètes pour l’avenir agricole du territoire. « L’eau va revenir. Cela peut permettre à des agriculteurs de s’installer ou de relancer des cultures en contrebas », insiste le président de Fighjula I Petri.
 
À terme, le canal de l’Àghjara pourrait redevenir une véritable vitrine du patrimoine hydraulique corse, mais aussi un outil de développement local. Si le calendrier est respecté, les trois tranches de travaux seront achevées d’ici la fin de l’été, pour une remise en eau complète au début du mois de septembre. Un retour à la vie pour cet ouvrage du XIXe siècle, et une démonstration concrète de ce que peut accomplir une mobilisation collective au service du patrimoine.