Corse Net Infos - Pure player corse

V - 50 ans de la création du FLNC – Jean-Pierre Susini : « On était respectés parce qu’on agissait par conviction, non par intérêt »


Nicole Mari le Mardi 5 Mai 2026 à 14:24

À l’occasion du 50e anniversaire de la création du FLNC, Corse Net Infos donne la parole à plusieurs grands témoins de cette période qui a profondément marqué l’histoire contemporaine de l’île. Le 5 mai 1976, un an après les évènements d’Aleria, le scandale de l’Argentella et des Boues rouges, dans une Corse bouillonnante de colère, une poignée de jeunes militants nationalistes radicalisés, âgés d’une vingtaine d’années, créent le FLNC. Le mouvement clandestin, inspiré des combattants algériens, s’engage dans une lutte de libération nationale, multipliant les actions violentes, les attentats, les Nuits bleues. L’un des fondateurs du Front, Jean-Pierre Susini, raconte les origines de son engagement dans le nationalisme et la lutte armée, la naissance des premiers groupes clandestins et du FLNC, les évènements d’Aleria, et le combat qu’il n’a cessé de mener pour la Corse d’abord en tant qu’activiste, puis comme syndicaliste.



Jean-Pierre Susini, militant nationaliste, syndicaliste agricole, un des fondateurs du FNLC (Front de libération nationale de la Corse). Photo CNI.
Jean-Pierre Susini, militant nationaliste, syndicaliste agricole, un des fondateurs du FNLC (Front de libération nationale de la Corse). Photo CNI.
- Qu’est-ce qui, à 20 ans, vous a poussé à entrer dans la lutte armée clandestine ?
- Je suis né au Maroc. Mon père avait quitté le Niolu pour rentrer dans l’armée. Il était dans les Goums. A cette époque, il y avait des mouvements d’indépendance : le FLN en Algérie, le Néo-Destour en Tunisie, l'Istiqlal au Maroc. Le Maroc et la Tunisie étaient sous protectorat, pas l’Algérie. Au Maroc, on habitait dans un petit village, les officiers étaient logés dans des villas et la troupe dans les baraquements. Un soir, le village est attaqué, les attaquants tirent sur les maisons, sauf sur celle de mon père. Les officiers avaient deux boys. Mon père s’est levé, mais les boys lui ont dit : « Ne bouge pas ! Ne bouge pas ! ». Mon père a compris qu’ils étaient complices. Quand les attaquants sont partis, sur certaines maisons, ils avaient écrit : « La valise ou le cercueil ». Cela, je l’ai retenu ! Ensuite, ils ont attaqué l’école, plus pour faire peur que pour tuer, puis le Club Méditerranée où avec ma famille, nous étions en vacances. Nous nous sommes enfuis et nous avons été récupéré par les parachutistes. Les Français avaient kidnappé le roi Mohamed V et l’avaient envoyé en exil à Zonza, mon père avait été désigné comme son garde du corps. J’ai trouvé dans ses papiers un document avec le sceau du roi qui le faisait « chevalier » et qui disait qu’il devait être considéré comme un membre de sa famille et être traité avec tous les honneurs dus à son rang. Mon père parlait couramment arabe et comprenait la mentalité arabe, il disait que les Français, « ces imbéciles », ne comprenaient rien et qu’ils traitaient les Arabes comme des moins que rien, alors que les Arabes étaient chez eux. Ensuite, mon père est parti deux ans en Indochine. Et la même chose s'est passée là-bas. Un jour, un Viet lui a dit : « Vous êtes Corse, vous êtes comme nous, vous êtes colonisés par les Français, qu’est-ce que vous faites ici ? ». Mon père ne faisait pas de politique, il était là-bas pour l’argent, mais il respectait les gens. Quand il a débarqué en Corse avec les Goumiers pendant la guerre de 39-45, il disait : « Ce n’est pas bien, les Français traitent les Arabes, comme de la chair à canon ». Mon père s’est aussi retrouvé en Tunisie à garder Bourguiba qui avait été kidnappé par les Français, il est resté avec lui six mois dans une villa pour le surveiller. Un Corse et un Arabe, c’est la même mentalité. Il répétait aux Français : « Ne maltraitez pas les Arabes, un jour, vous allez le payer ! ». Tout cela m’a profondément marqué.
 
- Malgré cela, vous vous engagez dans l’armée ?
- J’ai eu un parcours un peu spécial. Je me suis engagé à 18 ans. Je suis resté militaire moins de deux ans. Sans arrière-pensée politique, j’avais mis à la fenêtre la bandera. J’ai été convoqué chez le capitaine. Je lui ai dit : « Le drapeau français, ce sont vos couleurs, les miennes sont accrochées à la fenêtre ». Il m’a demandé si je faisais partie d’un mouvement subversif. Non ! Je ne savais pas ce que ça voulait dire. À partir de là, ils m’ont eu à l’œil. Les choses se sont envenimées, mais je ne me suis pas laissé faire. Ils mettaient ça sur le compte de la subversion. J’ai été arrêté, passible du tribunal militaire. Je passe d’abord à la sécurité militaire devant un colonel corse dont la femme a ensuite adhéré à l’ARC. Je finis interné en psychiatrie sur décision du chef de corps pour troubles du comportement et du caractère. De cette expérience militaire, j’ai retenu les opérations commando sur le Rhône, ça me plaisait bien. J’ai été aussi envoyé à N’Djamena au Tchad. Je ne faisais pas politique, je n’y comprenais rien, mais je sentais des choses et j’attendais de trouver quelqu’un qui aille dans le même sens que moi. Je me disais : « Je ne suis pas de ce pays, je n’ai rien à faire là. On n’est pas pareils ». Tout cela pour dire que j’étais mal, je ne me reconnaissais pas dans ce peuple-là, pas du tout ! Je ne comprenais pas certaines affaires, ce que faisaient les Français dans les colonies. Puis, j’ai réussi à rentrer en Corse. Il y avait Corse Libre avec Petrotti. J’ai rencontré un certain Pinelli d’Aiacciu qui venait d’une famille irrédentiste comme Mathieu Finidori. C’est lui qui a fait mon éducation. Avec Pinelli, Mathieu Finidori, Jean-Paul Defendini, Pierrot Susini, nous avons créé le FPCL (Frontu Paisanu Corsu di Liberazione). C’était des intellectuels qui connaissaient l’histoire de la Corse. J’étais le seul à avoir une expérience militaire, j’étais mécanicien radio de formation, j’étais le seul artificier, le seul à avoir des connaissances en matière d’explosifs.

« images issues du film « Des Boues Rouges aux Nuits Bleues »©️ INJAM PRODUCTION»
« images issues du film « Des Boues Rouges aux Nuits Bleues »©️ INJAM PRODUCTION»
- Quand vous créez ce premier mouvement, quelle est l’idée ? Pensez-vous déjà faire des actions ?
- Ah oui ! Tout de suite ! D’autant plus que l’histoire de l’Algérie n’est pas vieille. Il y avait beaucoup de Corses là-bas, certains faisaient partie de l’OAS. Nous, nous n’étions pas pour l’Algérie Française. On se disait : « Les Algériens sont chez eux », on ne comprenait pas l’attitude des Français, c’était une offense, une agression pour les Algériens. Il fallait que j’identifie ce comportement. A travers Pinelli, qui m’a éclairé, et les autres, je me suis dit : « Je ne suis pas le seul à penser ça ! ». On faisait des actions dans le cadre du FPCL, mais on s’est posé des questions après l’histoire des tracts irrédentistes qui appelaient les Corses à rejoindre l’Italie, il y a eu des scissions et des arrestations au sein du FCPL, Mathieu Finidori et José Stromboni. Jean Pomperi, Jean-Paul Defendini et moi, nous partons en cavale. Là, ça commence à devenir un peu plus dur. Même sur les actions, on n’était pas toujours d’accord, on n’avait pas la même façon de voir les choses. On s’est séparé du FPCL et on a créé Ghjustizia Paolina. On était à l’écoute des revendications du peuple. Quand il y avait un gros problème et qu’on considérait que c’était contre le colonialisme et antifrançais, on intervenait. Même l’ARC nous sollicitait, Edmond Simeoni avait confiance en nous. À la veille de chaque congrès de l’ARC, il fallait faire un peu de bruit, il appelait Ghjustizia Paolina, pas le FPCL, il n’était pas trop d’accord avec eux. Des militants du FPCL nous ont rejoint en 1976 quand on a créé le FLN, d’autres aussi parce que la marmite commençait à bouillir. On évitait surtout les querelles, les scissions, pas comme ce qui s’est passé après. Il ne fallait pas donner au camp d’en face une occasion de nous taper dessus parce qu’ils en profitaient pour dénoncer le mouvement nationaliste. Le mécontentement grandissait. Il y avait le problème des transports. Un exemple, la caravelle arrivait le soir pour repartir avec des passagers. S’il n’y avait pas assez de passagers, elle ne repartait que le lendemain matin sans considérer qu’il y avait des gens qui devaient se faire soigner ou être sur le continent tôt le matin. Nous sommes passés à l’action, et il a manqué tout l’avant de la caravelle ! Du coup plus aucun avion ne restait à Poretta, le soir.
 
- Arrive l’affaire des Boues rouges en 1973 et cet incroyable attentat du Scarlino, le navire pollueur de la Montedison. Comment avez-vous pris une telle décision ? 
- L’affaire des Boues rouges, ce sont les pêcheurs qui nous ont alertés : « Il y a un problème, il y a plein de poissons morts, des dauphins, des poulpes, on ne peut plus pêcher ! C’est une catastrophe ! ». J’étais syndicaliste agricole, et dans le syndicat agricole, il y avait aussi des pêcheurs. Finalement, on a la preuve que la Montedison déverse des boues toxiques au large du Cap Corse. De fil en aiguille, c’est monté en pression, l’Etat nous menait en bateau, il y a eu les premières manifestations, et l’affaire du préfet qui n’a rien eu de mieux à faire que de dire : « Les pêcheurs, quand il y a un peu de mauvais temps, toutes les excuses sont bonnes pour ne pas aller pêcher ». Nous sommes allés lui donner une leçon. Ça aurait pu être le ministre ou le pape, ça aurait été pareil, il n’avait pas à nous traiter comme ça ! Ce jour-là, il y avait la ronde de la Giraglia, il y avait beaucoup de monde, l’ARC organise la manifestation. Tout le monde se presse devant la grille de la sous-préfecture. Il y a de la casse et le préfet est molesté. C’était un premier avertissement. Sans aucun effet ! Les services de l’Etat s’en foutaient, mais on ne comptait pas en rester là. On voulait mettre un terme à cette pollution par tous les moyens. Il ne restait plus que la violence. On n’avait pas encore traversé la Méditerranée, sauf pour aller plastiquer en France. On surveillait par radio, ils ne se méfiaient pas de nous, ils attendaient une action des écologistes italiens. On envoie un couple de militants prendre des photos des cargos qui étaient amarrés à un ponton. On met un point un système d’explosif et on part. On n’est que trois sur le zodiac. La première tentative échoue. A la seconde tentative, le cargo est en mer. Il a fallu adapter le système pour faire le maximum de dégâts. Ça a marché. Et là, ça a été la panique ! L’action a été revendiquée par le FPCL, mais c’est Ghjustizia Paolina qui l’a faite. On s’est rendu compte plus tard qu’ils nous avaient balancé. Je ne m’y attendais pas ! Ce qui m’a surtout énervé, c’est ceux qui disent qu’ils y étaient !

Gilles Simeoni et les militants occupent la cave Depeille à Aleria.
Gilles Simeoni et les militants occupent la cave Depeille à Aleria.
- Est-ce pour rétablir la vérité que vous avez décidé, 50 ans après, de parler alors que vous vous êtes longtemps tu, comme pour l’affaire d’Aleria ?
- Oui ! Cinquante ans après, j’ai accepté de parler parce que j’entends des choses qui sont loin de la vérité. Pour Aleria, les quatre premiers à entrer dans la cave Depeille sont Edmond (Simeoni), Pierrot (Susini), Louis (Sarocchi) et moi. Nous avons toujours refusé d’en parler parce que nous n’avons pas fait ça pour nous faire valoir. Nous étions tous les trois militants de Ghjustizia Paolina et nous avions tous les trois des contacts avec Edmond. Quand il avait besoin de quelque chose, il faisait appel à nous. Il ne faut pas oublier qu’il y avait une barbouze de France et d’autres barbouzes, des voyous manipulés par le procureur de l’époque, par Philippe Seguin, le préfet Riolacci, lui-même manipulé par Pasqua, avant de retourner un peu sa veste. Lorsque Edmond a fait la commémoration d’Aleria, on est arrivé un peu en avance, on attendait au bar l’Empereur, il y avait du monde. On discutait, chacun disait la sienne. Et puis des gens d’Ajaccio sont arrivés, l’un deux a commencé à dire : « Moi, je me rappelle, lorsque j’étais avec Edmond dans la villa quand il a sorti le gosse ». Là, c’était trop ! Je lui ai dit « Tu n’y était pas, alors maintenant tu te tais, je ne veux plus t’entendre ! ». A la villa, nous n’étions que tous les quatre, nous en treillis et armés, Edmond en short. Il y avait des touristes qui se sont échappés quand ils nous ont vu, en laissant un enfant dans le lit. Edmond a pris l’enfant et l’a porté aux parents. Il est revenu, il a fermé toutes les portes, et nous sommes partis. A la cave, nous n'étions pas nombreux, entre 15 et 17 personnes.
 
- Est-ce que Aleria a été un tournant ou une action comme une autre ?
- Non, Aleria n’a pas été une action comme une autre ! Ça aurait pu être un tournant, mais pas de la même façon. On aurait quand même créé le Front, parce qu’on l’avait déjà en tête, mais on serait répartis sur d’autres bases, beaucoup ne serait pas venus. Quand Edmond nous a contactés, j’y suis allé avec deux fusils mitrailleurs, un fusil d’assaut, 50 kg de dynamite et 50 kg de munitions dans des bidons de lait. A l’époque, j’avais les chèvres, j’ai dit à un autre berger : « Tu me gardes mes chèvres. Si je reviens, je les reprends. Si je ne reviens pas, je t'en fais cadeau ». Je n’ai rien dit à mes parents. On s’est préparés. Le but, s’ils donnaient l’assaut, c’était de tuer le plus possible de forces de l’ordre. Edmond ne voulait pas de violence, pas d’armes, sauf des fusils de chasse. Nous avons fait rentrer les armes discrètement par derrière, Edmond n’a rien vu, mais il s’en doutait. Pierrot Susini et d’autres militants de Ghjustizia Paolina étaient devant avec lui. Moi, je surveillais côté Bastia, avec un militant du Fiumorbu. Côté Aleria, les frères Lorenzoni surveillaient la Côte orientale. Le but de Poniatowski était d’arrêter le commando. On était tous d’accord qu’il était hors de question de se rendre, on voulait se battre jusqu’au bout.
 
- Vous attendiez-vous à ce déferlement militaire ?
- Non ! Il était prévu qu’on passe la nuit-là et la journée d’après, aller occuper une autre cave pour dénoncer le scandale de la viticulture en Corse. Mais on était paré à tout éventualité. On disait : il faut atteindre le point de non-retour. Quelques-uns étaient cachés dans la cave pour ne pas éveiller trop de soupçons, les autres, tout le groupe de Bastia, étaient à l’extérieur, loin de la cave. Si éventuellement, on était coincé et arrêté, c’est eux qui devaient passer à l’action. On avait prévu d’enlever le Colonel de l’armée et le Procureur de la République. Tout était préparé pour demander la libération du commando. C’était tout à fait dans les cordes de Ghjustizia Paolina, on n’avait aucun problème à faire ça. On était deux en haut des cuves, on avait fait un trou dans le toit, on avait des coussins, des couvertures, on n’a pas bougé de là-haut. On surveillait, on avait mis les trois fusils-mitrailleurs chargés sur trépied. On était en hauteur, ceux qui étaient en bas ne voyaient rien. On a vu des camions qui débarquaient des forces de l’ordres, sur le coup on n’a pas bien vu combien ils étaient. On nous a dit ensuite qu’ils étaient 1500. Avec Louis, on a veillé et a intercepté quatre flics qui étaient dans une SIMCA 1100. Compte tenu du discours d’Edmond au Congrès de Corte qui disait : « Etes-vous prêts à vous faire tuer ? » devant 8000 personnes qui applaudissaient, on s’est dit : c’est à nous de passer à l'action.
 
- Vous n’aviez peur de rien ?
- Non ! Non ! On était tous dans cet état d’esprit. Tout le monde avait pris ses dispositions, parce que personne n’était sûr de rentrer le soir. Sinon on restait à la maison ! On s’est dit, on y va, tout le monde n’attendait que ça. Tout le monde était d’accord, il n’y a eu aucun problème là-dessus. On travaillait tous, travailler pour nous n’était pas un passe-temps. Le lendemain matin, Louis, qui faisait des yaourts, me demande d’aller chercher les yaourts à Bastia pour qu’il puisse les livrer. Il ne s’était rien passé dans la nuit. Je pars avec la voiture, entre-temps les hélicoptères se positionnent au-dessus de la cave. C’est un bruit impressionnant ! Ils ont essayé de descendre en rappel, comme ils se sont pris deux ou trois coups de fusil de chasse, ils sont remontés et se sont barrés. Je n’ai pas pu aller loin, j’ai vu les auto-mitrailleuses. Je suis revenu alors qu’on comptait quitter la cave. On avait déjà tout emballé, on a du tout déballer et se remettre en position. En face, ça débarquait côté Bastia. A un moment donné, on entend parler au PP-8, le fameux talkie-walkie de l’armée, et je vois passer des caisses qui, vue leur grandeur, devaient contenir un lance-roquettes ou un fusil mitrailleur plié. Je les entends dire : « On progresse difficilement ». Pendant qu’ils faisaient leur numéro à Edmond devant la cave, ils comptaient rentrer par derrière parce qu’ils pensaient qu’il n’y avait personne. Je descends avertir Edmond qui discutait avec le préfet Guérin et les forces de l'ordre. Edmond me dit de tirer avec le fusil de chasse. Je remonte sur la cuve et je tire sur le premier qui s’avance. Ils se sont rendus compte qu’ils ne pouvaient pas passer. Ils auraient pu me tuer parce que je faisais une belle cible, mais ils ne voulaient pas se battre, ils ne s’attendaient pas à ce qu’on soit aussi déterminé. A un moment donné, on voit de la fumée et des gaz lacrymogènes. On n’a pas entendu un coup de feu alors qu’il y a eu 180 impacts sur la première automitrailleuse, pour vous dire qu’ils ont tiré à fond. On n’a rien entendu, on a dû attendre que la fumée passe sous les portes pour le comprendre. La consigne était : si on nous attaque, on se défend. Quand on voit arriver un vol d’étourneaux dans les vignes, on comprend qu’ils sont nombreux. J’ai attendu qu’ils avancent pour tirer. Puis quelqu’un crie : « Halte au feu, halte au feu, on a des blessés ! ». C’était Pierrot qui était blessé.
 
- Qu’avez-vous fait alors ?
- Pendant que les autres s’occupaient de Pierrot, je suis allé prendre des munitions dans ma voiture qui était garée en face de la cave, les flics l’avaient renversée et s’étaient cachés derrière. Je leur ai demandé de sortir de là, ils n’ont pas bougé. Finalement, un officier est arrivé et leur a donné l’ordre de sortir et de s’éloigner. J’ai pris ce que je devais prendre. J’ai demandé à l’officier : « Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici ? ». Il m’a répondu : « On nous a dit qu’il fallait prêter main forte pour les incendies ». Ils étaient blancs. D’après moi, ils ne savaient pas qu’ils venaient nous affronter. Je suis retourné dans la cave. Max est arrivé et nous dit qu’il y avait deux morts chez eux. J’ai su, par la suite, qu’un avait été tué par une balle de 7-62 en pleine bouche et l’autre par une balle de 8 mm dans la tempe. Je pense que c’est un ricochet sur l’automitrailleuse, on n’avait pas de 8 mm. Max nous dit qu’il avait négocié, qu’il fallait rendre les armes, donné notre carte d’identité et qu’ensuite, on rentrait chez nous. Je n’étais pas d’accord. On était parti pour la guerre, il était hors de question de se rendre. On devait sortir coûte que coûte, quitte à y laisser des plumes. Il y avait un camion chargé de sac de ciment, que l’on a vidé. Une partie du commando est partie en camion, l’autre par les vignes. Ça a été un peu la débandade parce des militants étaient arrivés entre temps par les vignes. Arrivés à Aleria, il y a un barrage de CRS, le chauffeur ralentit. J’étais avec Jean-Charles Antolini et Francis Sigurani. Il me restait des munitions, je lâche une rafale au-dessus du barrage, les CRS sautent dans les fossés tandis que les gens d’Aleria, qui étaient là, applaudissent. On est passé.

Conférence de presse du FLNC. Photo Gérard Baldocchi.
Conférence de presse du FLNC. Photo Gérard Baldocchi.
- Qu’aviez-vous prévu ensuite ?
- L’objectif était d’arriver dans le Fiumorbu à l’Isulacciu pour faire le point. J’étais déjà venu en cavale plusieurs fois là, tout le village était acquis à la cause. L’équipe de Ghjustizia Paolina avait prévue de constituer un maquis. Mais, quand on a commencé à discuter, on s’est rendu compte qu’on n’était pas prêt pour une révolution, comme on le croyait. On part encore une fois en cavale. On n’était pas très nombreux, mais on était jeunes et bien organisés. On savait où on allait tomber. Tout était prévu. Les femmes étaient réservées pour le transport des munitions, des explosifs, ou le transport des gens qu’il fallait déplacer, parce qu’à cette époque-là, on ne se méfiait pas d’une femme. Ce n’était pas dans les us et coutumes d’informer sa femme. Elle devait rester au foyer s’occuper des enfants, mais pas de politique. C’était il y a 50 ans, aujourd’hui les choses ont changé. C’était impressionnant comme on s’organisait ! Mon contact était Jacques Fieschi, alors qu’on ne se connaissait pas. On construisait, on avait tous l’Historama sur la guerre d’Algérie.
 
- La guerre d’Algérie, vous a-t-elle inspirée ?
- Tout à fait ! Tous nous ont inspiré, que ce soit Ferhat Abbas, Messali Hadj, Boumedienne. Après, nous en avons rencontré certains en Algérie. Lors du voyage pour négocier l’ouverture d’une ambassade en exil, certains d’entre nous ont été arrêtés. Je suis allé voir les services secrets algériens pour leur raconter, ils n’étaient pas contents. Ils disaient que c’était un coup à envoyer la filière en l’air. Ils ont négocié, on est parti par l’Italie, puis à Genève. Les Suisses nous ont dit qu’on pouvait rester. Ils refusaient d’accueillir les droits communs et les crimes de sang, mais les politiques, ça ne les dérangeait pas à condition de rester tranquille. Ce n’était pas leur problème. Je suis resté, mais avec le taux de change, je me suis retrouvé à court d’argent. J’ai fait appel à mon cousin qui était douanier à Bellegarde, il n’y avait aucun problème au niveau des idées, il était simeoniste. Les Corses de l’extérieur étaient beaucoup plus proches de nous dans ce domaine et prêts à nous aider, même les flics Corses avaient du respect pour nous parce qu’ils savaient qu’on agissait par conviction et non par intérêt, comme ça a été le cas après.
 
-  Vous fondez le FLNC, comment ça se passe ?
- La première réunion, à laquelle j’ai assisté, on était six. Il n’y avait pas ceux qui commandaient et ceux qui plastiquaient. Ça n’existait pas chez nous. Tout le monde était au même niveau, on discutait ce qu’il y avait à faire. Tout le monde travaillait, et les actions se faisaient en dehors du travail, le soir. Je partais après la traite faire ce qu’on avait à faire et le matin à 5h, j’étais là pour le troupeau. On a fait ça pendant pas mal de temps. Les nuits bleues étaient discutées et programmées. Ceux qui étaient chargés de la revendication étaient à part, au Nord et au Sud. Parfois, on descendait prêter main forte aux Ajacciens, c’était loin, mais on était jeunes. On s’attaquait à la colonisation, aux services de l’État et aux valets du colonialisme. C’était le mot à la mode, on ne l’entend plus aujourd’hui. On s’attaquait plus prudemment aux Corses, François Giaccobi l’a échappé belle grâce à Edmond. On était jeunes et ont réagissait par rapport à ce qu’on ressentait, on considérait les discours des élus, leur attitude, comme une insulte. Il fallait voir comment ils nous traitaient. Il n’était pas question de se laisser faire. J’avais toujours gardé le contact avec l’ARC. J’étais bien avec Edmond et j’allais parfois discuter avec lui. Un jour je lui ai dit : « Giacobbi, s’il continue, ça va finir mal ! ». Il m’a répondu : « Tu n’es pas un peu fou ! Tu te rends compte, c’est la guerre civile si vous faites ça ». On l’a écouté. On n’était pas assez fort pour avoir en plus tous les élus sur le dos, on avait déjà l’Etat et les barbouzes. On s’est quand même bien débrouillé avec peu de moyens et beaucoup de volonté. En 1978, il y a eu une grande arrestation, ils ont raflé une centaine de militants, j’étais dans le lot. On nous a balancés, il y a toujours eu des informateurs chez nous, il faut le dire. Quand j’ai eu en main les procès-verbaux, je les ai fait circuler, pas pour dénoncer un tel ou un tel, mais pour dire : « Attention, où on va là ? ». C’était inquiétant ! 

Les anciens d'Aleria autour d'Edmond Simeoni pour le 49ème anniversaire d'Aleria.. Photo Christian Andreani.
Les anciens d'Aleria autour d'Edmond Simeoni pour le 49ème anniversaire d'Aleria.. Photo Christian Andreani.
- Ne regrettez-vous rien de ce qui s’est passé ?
-  Non ! Non ! Ce que je regrette, c’est ce qui s’est passé ensuite. Certains disent que c’est de notre faute parce que nous avons quitté le Front. Oui, nous l’avons quitté ! Je leur ai dit : « Vous voulez qu’on se fasse tuer ! ». Il y a eu des manipulations. Je ne comprends pas comment certains se sont fait manipuler comme ça ! Il y a eu la scission entre canal habituel et canal historique. Je leur ai dit : « De quel droit, vous parlez de canal historique ? Il n’y a pas un historique parmi vous ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Il n’y a pas de canal habituel ! Il y a un Front de 1976, et c’est tout ! ». On était contre la scission. J’ai assisté à la dernière réunion, mais j’avais déjà pris mes distances. On m’a balancé à deux reprises et quand j’ai lu tous les procès-verbaux, je me suis dit qu’il y avait un gros travail à faire avant d’aller beaucoup plus loin. Avec des gabarits comme cela, aller à l’indépendance, ce serait la catastrophe ! J’ai vu de ces trucs, je suis obligé de le dire. Je ne m’attendais jamais à ce que des militants parlent, surtout ceux qui ramenaient leur gueule. Je me suis rendu compte que beaucoup étaient nationalistes par intérêt, d’autres parce qu’ils s’ennuyaient, d’autres pour essayer d’exister parce qu’ils étaient minables. On est venu trois fois m’arrêter. Ce qui m’a sauvé, c’est que je me lève tôt le matin, je m’en suis toujours tiré à bon compte.
 
- Etiez-vous sûr que votre combat paierait, que la Corse obtiendrait son indépendance ?
- On se battait pour ! J’ai toujours dit : on va rester sur le thème de l’indépendance, mais si demain on ouvre des négociations là-dessus, compte tenu du système claniste et de l’assistanat, on va aller par étapes. On ne va pas prendre l’indépendance, on va la construire. Parallèlement, on s’y attelait. Au sein des syndicats et de la Chambre d’agriculture de l’époque, on travaillait dans ce sens. Pour nous, les Offices qui ont été créés à cette époque, c’était nos ministères. On demandait à des personnes plus âgées d’étudier les dossiers. Il y en avait un qui avait le Code rural dans la tête, un autre, le Code pénal. On les sollicitait pour savoir ce qu’il fallait faire. Au niveau du syndicat, j’ai souvent négocié, je me suis disputé avec les préfets que j’ai traité sans souci quand on ne s’entendait pas. Je leur disais en Commission : « Dis-moi, Gaulois, si tu continues comme ça, tu vas faire la valise ! ». J’avais raison, ils le savaient, ils essayaient de magouiller. Quand on me disait : « Jean Pierre, tu exagères ! », je répondais : « C’est un Français, ce n’est pas lui qui va me dire ce que je vais faire chez moi ! ». Je raisonnais comme ça. Je savais de quoi je parlais. Un jour, un préfet m’a dit : « La Chambre d’agriculture, l’Odarc, c’est le clan. Il vous faut ces outils. Après on rediscutera ». Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. On a repris la Chambre d’agriculture et le syndicat. J’étais premier vice-président de la CDJA, j’étais même adjoint au maire de Luri, mais j’étais classé comme terroriste. Je me suis disputé en Commission devant les sommes que l’État donnait pour couvrir les endettements. Sous la gauche, 28 milliards ont été jetés pour une poignée d’agriculteurs ! Le préfet Lafont me dit : « Vous avez raison, mais moi je ne suis que préfet, j’obéis aux ordres, je n’ai pas d’état d’âme. Combien voulez-vous ? ». Il savait que j’avais subi trois incendies et que j’avais du mal à m’en sortir. Je lui ai répondu : « Je crois qu’on ne s’est pas encore compris. Ce n’est pas de ça que je vous parle, mais d’une politique qu’il faut mettre en place. Et après, on discutera financement, mais avant on définit ce qu’on va faire, on va chiffrer ». Il nous a fait comprendre qu’il avait des ordres, qu’il devait aller vite. C’était comme ça que les choses étaient traitées sous la gauche. J’ai fait un courrier pour le dénoncer. On a jeté des milliards !
 
- 50 ans après, quels souvenir gardez-vous de cette époque ? Qu’est-ce que vous avez le plus marqué ?
-  C’est cette solidarité, cette amitié, ce militantisme ! On pensait tous la même chose, il n’y a jamais eu aucun problème. Certains ont vu le poids qu’on prenait parce que les gens venaient nous solliciter pour différentes affaires. On en discutait. Si ça rentrait dans le cadre de la lutte contre le colonialisme, contre l’État français, on intervenait, mais si c’était une querelle de personnes parce qu’il est français et que tu veux prendre son magasin, ça ne marchait pas avec nous. Ce que j’ai vécu avec certains militants, dont beaucoup sont morts, cette solidarité, cette amitié, même pas en famille vous la vivez ! Accourir dès qu’il y a un problème, venir spontanément à l’aide, même pour des querelles extérieures au monde politique. Je trouve que c’est magnifique ! Avec Nanou, Louis et d'autres, on n’est pas parents, mais on est plus que frères. Si demain l’un d’entre nous a un problème, on accourt tous. A l’enterrement d’Edmond, ses deux fils m’ont dit : « Notre père avant de mourir nous a dit que si demain on avait un problème, on pouvait compter sur toi ». J’ai répondu : « Il a bien fait, il a eu raison ». On n’était jamais d’accord politiquement, on était même parfois opposés, mais il y avait cette amitié. Je savais qu’Edmond ne faisait pas ça pour de l’argent ou pour une notoriété, il le faisait ça parce qu’il y croyait. Il était médecin, il évitait aussi les drames, je comprends. Il avait choisi un cercueil avec quatre poignées et quatre personnes pour le porter : Louis Sarocchi, Jacques Fieschi, Pierrot Susini et moi. Pierrot ne pouvait pas venir, on a appelé le cinquième, l’otage d’Aleria, Rutily-Forcioli. Il y avait des militants sincères. Et j’ai toujours estimé que, même si on était peu nombreux, ça valait le coup parce qu’il y avait la solidarité.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.