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Une délégation du Mémorial de la Shoah pour la première fois en Corse ..


Rédigé par Stéphanie Faby le Lundi 26 Mars 2018 à 15:49 | Modifié le Mardi 27 Mars 2018 - 14:44


Mercredi 21 mars et jeudi 22 mars, une délégation du mémorial de la Shoah était à Bastia puis à Ajaccio dans le cadre d'une campagne nationale de recueil d'archives. C'est la première fois qu'elle se rendait sur l'île au même titre que dans plusieurs villes de France triées sur le volet. Des rencontres rythmées autour du partage et du souvenir mémoriel.


Cette journée a été l'occasion d'échanges et de recueil d'informations


Plus d’une vingtaine de personnes ont été auditionnées durant les deux jours de campagne du Mémorial de la Shoah sur la Corse. De nombreux témoignages ont ainsi été recueillis après une vaste campagne de communication menée sur le territoire par l’équipe du Mémorial de la Shoah. En tant que musée et lieu de commémoration, le Mémorial de la Shoah souhaite recueillir et préserver toutes mémoires issues de la période s’étendant de 1880 à 1848 dans le cadre de sa mission «  de transmission et sensibilisation à la prévention des crimes contre l’Humanité ».
Très discrète, la communauté juive de l’île  se composerait pour la plupart  de personnes dont près de 90% d’entre-elles sont mariées à des Corses.
On sait aussi que de nombreux noms à consonance juive ont été « corsisés » au fil des siècles.
La récolte concernait toutes sortes d’archives, journaux, lettres, papiers personnels, objets, cartes d’identité, visas, passeports, dessins, films amateurs, photos …
«  L’objectif de notre déplacement est d’aller au plus près des personnes dépositaires d’une mémoire familiale importante sur cette période afin de sauver un maximum de documents, en les numérisant sur place ou en les récupérant suivant l’accord des familles afin que l’équipe du Mémorial de la Shoah puisse les préserver » explique Lior Smadja, chef de service au Mémorial de la Shoah.
Ces archives seront vouées à être conservées et servent à l’usage des chercheurs, des Historiens, des scolaires… Ils sont aussi de précieux médiums pour la création d’expositions.
Ces mémoires souvent intimes issues du cadre familial ont pourtant leur intérêt pour l’histoire de l’Humanité et la préservation de la mémoire collective…
« Notre rôle est aussi se sensibiliser les héritiers sur l’intérêt de ces sources, de leur expliquer qu’au-delà du souvenir familial souvent difficile, ils font un acte de transmission et participent, au-delà de l’intime, au souvenir et à la reconstitution de l’Histoire » observe Lior Smadja.
 
Fouiller dans la mémoire familiale …
C’est ainsi une quarantaine de cartons d’archives, n’a jamais été ouvert par Jackie Abor Grinholtz, pharmacien retraité et vivant une bonne partie de l’année dans la région ajaccienne … Il est venu à la rencontre de la délégation du Mémorial avec sa femme Michelle, avant tout pour partager son histoire familiale : « Ces échanges me font prendre conscience de l’utilité de faire le tri dans ces souvenirs familiaux et je recontacterai le Mémorial de la Shoah une fois de retour sur Paris » dit-il.
Fils d’un père juif et d’une mère pied-noir, il relate l’histoire bourrée d’anecdotes de son père.
Aujourd’hui décédé, ce dernier a été déporté à l’âge de 23 ans  à Auschwitz-Birkenau de 1943 à 1945. A la libération, il s’est retrouvé sans famille, aidé par la Croix Rouge, il a un temps rejoint l’Armée Rouge pour ensuite partir à Paris où il a construit sa famille.
Homme très pudique, ce n’est qu’avec l’âge que sa parole s’est libérée. Il a laissé des documents dont 7 DVD de témoignages aujourd’hui conservé par le Mémorial, et partagé son expérience auprès des scolaires. « A l’âge de 62 ans, mon père a souhaité organiser des voyages à Auschwitz et se confronter de nouveau à ce passé sombre. Il souhaitait secrètement que je l’accompagne, et j’ai fini par le faire. Ça a été d’une grande violence pour moi de penser à ce père humilié, déshumanisé et affamé. A sa sortie, il n’était plus qu’une masse de chair ne pesant plus que 38kg. Juste avant la libération du camps, les Nazis évacuaient ces derniers, et beaucoup ont péri à ce moment. Trop faible pour bouger, il ne doit son salut qu’à l’idée de s’être caché dans une marmite pendant deux jours  » relate Jackie Abor Grinholtz.
Pudique et pacifiste, son père l’a éduqué dans la tolérance, le partage, le respect et une grande idée du bonheur : «  Mon père aimait la vie, les plaisirs simples. Si  je pense personnellement que l’homme peut-être un loup pour l’homme, lui au contraire me disait avec une grande sagesse que tout ça n’était qu’une question de circonstances, que l’homme a naturellement plus le penchant à être bon que mauvais » ajoute-il.
 
Une reconnaissance des expériences traumatiques
Le Fonds Social Juif Unifié (FSJU) était également partenaire de ces journées. Leur représentante, Jacqueline Pariente officiait en qualité de correspondante régionale du service « Passerelles » couvrant les Alpes-maritimes, la Corse et une partie du Var. Il a été créé en 2000 par le FSJU avec le soutien de la fondation pour la mémoire de la Shoah en direction des personnes victimes de cette période et de leur descendance. « Notre rôle est d’aider les rescapés des camps,  orphelins, adultes ou enfants cachés sur leur droit et les dispositifs d’indemnisation mis en place par l’Etat français afin de leur assurer des conditions de vie décentes. S’ils ont été des enfants cachés durant la période de la Seconde Guerre Mondiale, l’Etat allemand indemnise aussi ces personnes » informe Jacqueline Pariente
Et d’ajouter : « Je les accompagne dans la constitution de ces dossiers d’indemnisation et il y a encore trop de personnes qui ignorent ces dispositifs.  C’est aussi un moyen de reconnaissance de ce qu’ils ont pu subir. »
Elle a également récolté des témoignages saisissant à l’image de cette personne dont  la mère d’origine polonaise, ancienne déportée d’Auschwitz-Birkenau à rencontré son mari dans le camp. Il n’était autre que son geôlier ! Un homme originaire de Moselle, contraint de travailler dans le camp sous menace par les Allemands. De là, des liens affectifs sont nés et une famille a été créée. « Notre travail est aussi un travail de transmission pour les générations à venir. Nous sommes parfois dépositaires de chemin de vie incroyable » confie Jacqueline Pariente.
Par ailleurs, Passerelles accompagne aussi ces publics sur le plan social en créant un lien social avec ces personnes souvent âgées isolées ou avec peu de lien familial. Il travaille avec le service social juif de Nice, composé d’assistantes sociales et de psychologues, pour les accompagner dans leurs démarches de maintien à domicile et de soins en complément des aides de droits communs avec les services sociaux de la Ville. Le service préserve aussi la culture juive à travers la tenue d’ateliers de Castillan pour toutes les personnes originaires du pourtour méditerranéen (Turquie, Grèce, Algérie, Maroc …) qui ont conservé la langue des juifs d’Espagne, mais aussi des ateliers Yiddish pour les Ashkénazes.
Au-delà du recueil d’informations et d’archives, cette journée à Ajaccio qui s’est déroulée dans l’enceinte du l’espace Beth Habad a été le théâtre de nombreux échanges d’expériences. Une mémoire émotionnelle peut parfois cacher des trésors historiques…




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