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Jean-Charles Orsucci : « Bonifacio est certainement la commune de Corse la plus visitée »


Rédigé par Nicole Mari le Mercredi 13 Juin 2018 à 23:02 | Modifié le Jeudi 14 Juin 2018 - 02:04


En 2017, Bonifacio a été classée dans le Top 15 des meilleures destinations d’Europe par un jury de plus de 426 000 voyageurs issus de 170 pays. Ses falaises, son patrimoine et ses plages, parmi les plus belles d’Europe, ont attiré plus de 2 millions de visiteurs. Un succès qui ne doit rien au hasard, mais repose, selon le maire, Jean-Charles Orsucci, sur une politique déterminée qu’il a engagée, dès son accession aux responsabilités, pour renforcer l’attractivité de la ville. Cette politique d’investissements lourds, de mise en valeur du patrimoine, mais aussi de petits pas, a permis d’allonger la saison à 7 mois. Jean-Charles Orsucci, qui vient de fêter ses dix ans de mandat municipal, dresse, pour Corse Net Infos, le bilan de son action touristique.


Jean-Charles Orsucci, maire de Bonifacio, également conseiller territorial et président du groupe « Andà per Dumane » à l’Assemblée de Corse.
Jean-Charles Orsucci, maire de Bonifacio, également conseiller territorial et président du groupe « Andà per Dumane » à l’Assemblée de Corse.
- Comment s’annonce la saison dans une des communes les plus touristiques de Corse ?
- Je crois pouvoir avancer qu’aujourd’hui, avec un peu plus de 2 millions de visiteurs, Bonifacio est certainement la commune de Corse la plus visitée. Pour cette saison, les voyants sont, d’après les réservations faites dans les établissements hôteliers, plutôt au vert. Si le mois d’avril n’a pas été très dynamique, le mois de mai a été excellent. Il faut savoir que les vacanciers d’avant-saison établissent leurs vacances en fonction des ponts de mai, de Pâques et de la Pentecôte. Ces dates font les mois d’avril, de mai ou de juin plus ou moins denses. Même s’il faut attendre fin juin pour dresser un bilan, on peut déjà dire, à priori, que l’avant-saison est plutôt bonne et la tendance pour la saison globalement intéressante. Ceci dit, de nombreux paramètres entrent en compte.
 
- Lesquels ?
- Dans une commune comme Bonifacio, c’est, d’abord, le temps. S’il fait plus ou moins chaud, l’activité économique est plus ou moins dense dans les bars et les restaurants. Le temps influe directement sur l’activité indispensable que sont les visites en bateau des grottes et falaises. Là, le vent, évidemment, complique les choses. A l’inverse, si le mois de juillet ou d’août est pluvieux, le réflexe du touriste est de venir à Bonifacio parce qu’il y a du patrimoine à visiter. Ce sont des paramètres qu’on ne maîtrise pas. Ce dont je suis très fier est que nous sommes passés en dix ans d’une saison de cinq mois, qui allait de mai à septembre, à une saison de sept mois qui va d’avril à octobre.
 
- Comment avez-vous réussi à allonger la saison ?
- C’est le résultat des actions que nous avons engagées avec l’Office municipal du tourisme (OMT) depuis dix ans. J’ai eu la chance de pouvoir m’entourer de gens compétents : Nicole Serra, adjointe au tourisme, au développement économique et aux parkings, Nathalie Buresi, directrice de l’OMT, et l’actuelle présidente, Marie-Jo Vichera. J’ai pu m’appuyer sur des gens qui ont vraiment pris à bras-le corps la question touristique et économique. C’est un élément essentiel ! Avec d’autres adjoints comme Alain Di Meglio et Claude Serafino, nous avons estimé que pour que Bonifacio puisse se développer d’un point de vue touristique, il fallait miser sur son patrimoine environnemental et surtout – et c’est là où je suis le plus intervenu – sur son patrimoine bâti. C’est l’élément déterminant !

Quartier Pisan et Eglise St Dominique rénovés.
Quartier Pisan et Eglise St Dominique rénovés.
- Concrètement qu’avez-vous fait ?
- Nous avons fait des investissements. En dix ans, nous avons investi plus de 100 millions €. Une grande partie de cet argent a été consacrée à la restauration des sites historiques majeurs comme l’Eglise Sainte-Marie-Majeure, l’Eglise Saint Dominique et le bastion de l’Etendard. Nous avons, aussi, réhabilité complètement au niveau patrimonial le quartier Saint Erasme, c’est-à-dire le cœur du port. Tout a été réaménagé. De façon plus générale, en matière d’investissements lourds, nous avons refait tout le port de plaisance de Bonifacio. Désormais, une personne âgée, ou à mobilité réduite ou avec une poussette peut en faire le tour complet. Ce n’est pas négligeable ! Les nouveaux services offerts m’ont permis d’augmenter de 150 % la tarification dans le port de plaisance et, par voie de conséquence, de multiplier par 5 les bénéfices.
 
- Quels services offrez-vous ?
- Par exemple, un service en termes d’amarrage avec des effectifs compétents qui parlent correctement les langues, un système de bittes condensées et calculées pour recevoir des bateaux d’importance, et surtout, élément fondamental, l’électricité. Aujourd’hui, partout sur le port, on a la capacité d’offrir l’électricité adaptée aux besoins des bateaux de 30 ou 50 mètres. Autre exemple : le quai Banda del ferro reçoit les bateaux de 20 à 30 mètres. Auparavant, un vieux ponton en bois servait de passerelle. L’endroit n’était pas joli, pas éclairé, transformé en pissautière. Aujourd’hui, il est fleuri, suffisamment éclairé avec des toilettes publiques payantes, une passerelle, des points d’amarrage partout et l’accès au wifi. Tous ces services attirent les bateaux à Bonifacio, personne ne trouve à redire à l’augmentation des prix. Au contraire, entre le 1er et le 20 août, il n’y a pas assez de place, on refuse du monde au port.
 
- Continuez-vous à restaurer le patrimoine ?
- Oui ! Cette année, nous avons entamé la fameuse réhabilitation de la Haute Ville. Les deux premières placettes ont été refaites. Dans les trois ans, tout le mobilier urbain, le dallage, l’éclairage public et les réseaux le seront aussi. Nous avions déjà initié, avec la restauration du bastion de l’Etendard et le système d’audio-guide, une politique ambitieuse sur la connaissance du patrimoine bonifacien. Depuis longtemps, nous avons fait nôtre un adage d’un de mes prédécesseurs avant-gardiste, le professeur Serafino. Dans les années 80, il avait dit : « L’avenir de Bonifacio, c’est son passé ». Ati Lantieri avait fait des choses. Nous avons accéléré le mouvement. Concernant le patrimoine environnemental, nous avons renforcé notre partenariat avec l’Office de l’environnement et le Conservatoire du Littoral par la mise en place de balades pédestres, de thématiques importantes, de travail en commun. Tout cela nous permet aujourd’hui d’être plus performant et d’augmenter de façon importante le nombre de visiteurs à Bonifacio.
 
- Quelles autres actions ont-elles été déterminantes ?
- L’OMT est devenu plus professionnel. Il vient d’être classé en catégorie 1. Obtenir cette marque de Qualité tourisme est la plus grande de mes victoires ! Nous recrutons des saisonniers qui ont des compétences. Nous avons refait les points d’accueil sur le port et en Haute Ville. Nous ouvrons d’avantage des lieux tels que les escaliers du Roi d’Aragon ou le bastion de l’Etendard, y compris en novembre, décembre, à Noël et aux vacances de février avec une fréquentation encourageante. J’ai également souhaité la mise en place de ce qui n’existait pas avant mon arrivée aux responsabilités : une plage surveillée. Du 1er juillet au 30 août, la plage de Balistra est surveillée par les agents de la Société nationale de sauvetage en mer. Cela représente une somme importante pour une commune de 3000 habitants, mais on ne peut pas avoir 120 kilomètres de côtes et pas une seule plage surveillée ! Tous ces éléments mis bout à bout ont permis d’accroître l’attractivité de notre territoire.

Quai Jérôme Comparetti avant travaux
Quai Jérôme Comparetti avant travaux
- Vous venez de rencontrer le directeur général d’Atout France. Pourquoi ?
- Je pense qu’il peut nous aider à progresser dans l’appréhension de la question touristique. La plupart des préconisations que Christian Mantei a faites pour Bastia, nous les avons déjà appliquées. Par exemple, Bonifacio est peut-être la seule commune de Corse qui a supprimé tous les fameux panneaux de publicités 4X3 et les a remplacés par un affichage standardisé et personnalisé. On ne peut pas faire venir, comme nous le faisons depuis dix ans, des Tour-Operators, des journalistes spécialisés…, leur vendre un tourisme de 4 saisons et laisser une pollution visuelle porter atteinte à l’image de la ville. Un autre élément, qui peut paraître anodin, mais, pour moi, ne l’est pas, c’est la propreté. Tous les jours, j’ai la chance d’entendre dire que ma ville est propre. J’ai pris un engagement : du 1er juillet au 30 août, des gens nettoieront la voie publique de 5 heures du matin jusqu’à minuit. Des renforts saisonniers sont déjà opérationnels depuis le 1er avril. Une ville propre donne une image positive. C’est par cette politique de petits pas qu’on arrive à marquer des points.
 
- Réussissez-vous à dynamiser des périodes creuses ou un peu difficiles ?
- On s’était rendu compte que la première semaine de juillet était toujours un peu difficile en termes de fréquentation touristique. Nous avons, donc, créé le festival Festi Lumi qui met en valeur, de nuit, le patrimoine de Bonifacio et bénéficie d’une forte couverture médiatique. Le coût est important pour la commune : 150 000 €. Nous l’avons engagé dans la foulée de la mise en lumière du bastion qui a coûté 700 000 €. Nous sommes également beaucoup plus efficaces sur les réseaux sociaux, ce qui nous permet d’attirer du monde en avril et en mai avec un événement qui cartonne : à partir du 1er avril, nous organisons, tous les jeudis, des concerts avec des groupes corses à l’Eglise Saint Dominique - qui rouvre au 1er juillet - ou à Saint François. Tout cela participe à l’attractivité du territoire, à la mise en valeur de notre patrimoine culturel et convainc les touristes de rester le soir. On s’inscrit dans des cercles vertueux.
 
- C’est-à-dire ?
- A partir du moment où la mairie fait des efforts et investit, par exemple, 19 millions € dans les travaux du port, cela crée une dynamique du secteur privé. Aujourd’hui, à Bonifacio, la restauration, l’hôtellerie et les magasins du port sont montés en gamme. Tout le monde a joué collectif : commerçants, mairie, même les citoyens ont fait ravaler les façades de leurs maisons… Cette théorie, c’est le maire de Saint Rémy de Provence qui me l’a conseillée. Il m’a dit : « 1 € investi par la puissance publique, c’est minimum entre 2 à 5 € investis dans le privé ».
 
- Quels problèmes n’avez-vous pu encore résoudre ?
- Des problèmes de riches ! Des problèmes d’embouteillage et de parkings ! Les Bonifaciens ont de plus en plus de mal à se garer, même si j’ai mis en place des parkings de contention et des parkings réservés aux habitants qui payent 25 € par an la carte de stationnement. En plus, les travaux font perdre la moitié des places dans la Haute Ville. Pour la première fois, les 1er et 8 mai derniers, l’ensemble des parkings publics était complet. C’est une force en termes de revenus puisque nous avons multiplié nos recettes par 5 et passé de 200 000 € à 1 million € de bénéfices. Mais cela crée aussi des désagréments qu’il faut gérer. J’ai engagé une réflexion sur un plan de mobilité dynamique. Je suis convaincu, que comme dans nombre de villes touristiques, il faut que le touriste reste garé à l’extérieur et qu’on l’emmène en ville par des modes de transport doux : vélos et bus électriques…

Quai Jérôme Comparetti après travaux
Quai Jérôme Comparetti après travaux
- Qu’avez-vous échoué ?
- En 2008, j’avais pris un engagement de campagne qui était de réduire la dichotomie entre une ville en très grande activité le 15 août et totalement endormie le 15 janvier. Honnêtement, dix ans après, nous n’avons pas réussi ! Je dirais même que le phénomène s’est aggravé ! La réussite économique a un effet pervers, elle n’incite pas les commerçants à rester ouverts plus longtemps. Quand ils ont bien travaillé, ils ont même tendance à fermer plus tôt ! C’est une difficulté avec laquelle je dois jongler. C’est pour cela que je lance des opérations importantes de réhabilitation du Centre ancien et la construction d’une douzaine de logements sociaux en ville. Avec l’Office foncier, nous avons racheté deux bâtiments pour poursuivre cette politique.
 
- Ne craignez-vous pas une saturation touristique et ses impacts négatifs en termes d’environnement ?
- Pour l’instant, on n’en est pas là ! Ceci dit, Bonifacio gagne, chaque jour, en notoriété par ses falaises, la vue sur le promontoire, les îles Lavezzi….  Elle peut devenir, en nombre de visites, un futur Mont Saint Michel et se placer au niveau des grands sites européens. Des phénomènes de sur-fréquentation, notamment des sites naturels, peuvent tuer la poule aux œufs d’or. Je n’hésite pas à dire qu’il faut réfléchir à des contingentements du nombre de visiteurs. L’idée n’est pas de partager la misère, mais d’accroître la diversité des offres. Je suis convaincu que les flux touristiques doivent être mieux répartis au sein de l’intercommunalité. Des endroits n’ont pas encore été mis en valeur. Des complémentarités existent avec l’Alta Rocca. J’en ai parlé à Nanette Maupertuis, présidente de l’Agence du tourisme, qui m’a proposé – et j’ai donné mon accord de principe – de réfléchir sur la façon d’appréhender un grand site, comme les îles Lavezzi, très fortement fréquenté et de mettre en place des politiques de contingentement. On peut y arriver, y compris avec l’appui des socioprofessionnels et des bateliers, si on est capable, sur le territoire de la commune, d'offrir des produits différents. Pareil pour la fréquentation de la ville et du port.
 
- Avec déjà plus de 2 millions de touristes, y-a-t-il un risque de touristophobie ?
- Oui ! 80% de la population de Bonifacio comprend très bien que l’activité touristique est indispensable pour permettre aux jeunes et aux moins jeunes de continuer à vivre sur cette terre et dans cette ville. Une grande majorité souhaite même son accroissement. Une autre partie veut continuer à pouvoir vivre en ville, accéder à la Haute Ville et au port. Je dois le prendre en compte. Il faut penser le Bonifacio de demain pour que la ville puisse continuer à avoir une vie économique satisfaisante sans que cela crée des désagréments pour les Bonifaciens.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.




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