Le Rassemblement national entend désormais jouer un rôle de premier plan dans le paysage politique corse. Réunis ce samedi à Ajaccio, à l'occasion de l'inauguration de la nouvelle permanence du parti, ses responsables insulaires et nationaux ont voulu donner le coup d'envoi de la campagne présidentielle de 2027 sur l'île. Autour de Christophe Versini, délégué territorial du RN, figuraient notamment Julien Odoul, député et porte-parole du mouvement, Philippe Olivier, député européen et conseiller spécial de Marine Le Pen, Marie-Caroline Le Pen, Stéphane Rambaud, député du Var, mais aussi Nicolas Battini, dirigeant du mouvement nationaliste Mossa Palatina, désormais allié du RN.
Une présence collective destinée à illustrer la nouvelle stratégie du parti en Corse : renforcer son implantation territoriale, préparer les prochaines échéances électorales et surtout construire une ligne politique davantage adaptée aux spécificités insulaires. Nommé à la tête de la fédération il y a un peu plus de deux mois, Christophe Versini assure avoir engagé une réorganisation du mouvement sur l'ensemble de l'île, avec des responsables désignés en Corse-du-Sud comme en Haute-Corse. L'objectif est clairement affiché : capitaliser sur le résultat de Marine Le Pen, qui avait recueilli près de 58 % des suffrages au second tour de la présidentielle de 2022 en Corse, pour franchir un nouveau palier. « Notre ambition, c'est de faire encore mieux », affirme le responsable territorial, qui entend également transformer cette dynamique présidentielle en résultats aux élections législatives. « Pourquoi pas viser la victoire dans un certain nombre de circonscriptions ? Je pense que c'est tout à fait possible. »
« Le RN est en train d'opérer un virage sur le régionalisme »
Mais au-delà des ambitions électorales, cette rentrée politique a surtout permis au RN d'assumer publiquement une évolution de sa doctrine sur la question corse. Longtemps attaché à une conception centralisatrice de l'État, le parti de Marine Le Pen revendique désormais une approche plus ouverte aux particularismes régionaux. Christophe Versini reconnaît d'ailleurs que cette dimension a longtemps constitué une faiblesse pour le mouvement sur l’île. « Le Rassemblement national est en train d'opérer un virage sur le régionalisme. Nous sommes en train d'évoluer sur le régionalisme, sur l'autonomie », souligne-t-il, en saluant le travail mené notamment par Nicolas Battini et Philippe Olivier. Selon lui, les propositions nationales du parti ne suffisaient plus à répondre aux attentes des électeurs insulaires. « Beaucoup de Corses me disent : le RN, c'est bien, on connaît ses mesures au niveau national, mais qu'est-ce qu'il propose pour la Corse ? », rapporte-t-il.
Un constat que Philippe Olivier ne cherche pas à éluder. Interrogé sur le changement de position du RN, historiquement hostile aux revendications autonomistes, le conseiller spécial de Marine Le Pen revendique une adaptation doctrinale. « Le propre du RN, c'est d'écouter », explique-t-il, établissant un parallèle avec l'abandon par le parti de ses anciennes propositions de sortie de l'Union européenne et de l'euro. Pour lui, cette évolution dépasse largement le seul cadre insulaire. « On ressent qu'il y a effectivement une aspiration régionaliste sur tout le pays. C'est vrai ici, évidemment, parce qu'il y a une identité particulière et très forte. C'est vrai en Bretagne, c'est vrai en Alsace, mais c'est vrai aussi en Picardie. »
Le député européen défend ainsi la possibilité de concilier identité nationale française et reconnaissance des identités régionales. Une approche qui trouve, selon lui, sa traduction dans le rapprochement avec Mossa Palatina. « Avec Nicolas, on trouve un autonomiste corse réel, mais qui n'est pas anti-français. Donc on peut discuter et on peut aller ensemble faire quelque chose de nouveau », affirme Philippe Olivier. Avant de résumer le rapprochement par une formule politique : « Finalement je pense que c'est naturel que le nationalisme corse et le nationalisme français se retrouvent dans le RN. »
Nicolas Battini revendique un nationalisme corse compatible avec la France
Pour Nicolas Battini, cette convergence n'a rien d'une contradiction idéologique. Le dirigeant de Mossa Palatina entend au contraire inscrire son alliance avec le RN dans une certaine lecture de l'histoire du nationalisme corse. Pour lui, les premières revendications autonomistes de l'île n'étaient pas fondées sur un rejet de la France, mais sur une volonté de reconnaissance de l'identité corse dans un cadre institutionnel français. « La France est, après la Corse, la plus belle patrie du monde. Nous l'aimons et nous l'admirons », rappelle-t-il, en reprenant une référence historique du courant autonomiste. Et n’hésite pas à opposer cette tradition à celle du nationalisme corse issu des années 1970, dont il critique notamment les références anticolonialistes et les orientations politiques. « Il y a un peuple, nous voulons une autonomie au sein de la République française », explique-t-il pour définir sa propre ligne, qu'il associe à une lutte contre l'immigration et à la défense des catégories populaires.
Cette nouvelle orientation s'est déjà traduite sur le terrain parlementaire. En juin dernier, lors de l'examen du projet de loi constitutionnelle sur l'autonomie de la Corse, Marine Le Pen avait présenté un contre-projet défendant une autonomie encadrée par le Parlement, assortie de mesures de priorité régionale dans l'accès au logement, à l'emploi et au foncier. Le texte prévoyait également de réintroduire des structures territoriales inspirées des anciennes « pieve » afin de rééquilibrer les pouvoirs au sein de l'île. Une proposition qui n'avait pas été retenue par l'Assemblée nationale.
Christophe Versini entend faire de ces propositions l'un des principaux axes de la campagne en Corse. « C'est une nécessité pour permettre aux Corses de pouvoir s'enraciner chez eux, de pouvoir se loger chez eux et de pouvoir continuer à travailler toute l'année », affirme-t-il, évoquant notamment la saisonnalité de l'emploi et les difficultés rencontrées par les jeunes insulaires pour accéder au logement sans manquer d’évoquer, un thème cher au RN, celui de l’immigration. Julien Odoul a ainsi présenté l'immigration comme l'un des principaux enjeux de la prochaine présidentielle, en l'associant à la préservation des identités française et corse. « Si nous souhaitons voir renaître la France, nous souhaitons que la Corse puisse rester la Corse et que les Corses puissent rester maîtres de leur destin », a déclaré le porte-parole du RN.
La question de l'arrivée de plusieurs milliers de Français du continent qui s'installent chaque année en Corse a donné lieu à des échanges animés entre la presse et les responsables du RN et de Mossa Palatina. Interrogé sur les quelque 5 000 nouveaux arrivants évoqués par la journaliste et sur leurs conséquences pour l'identité insulaire, Christophe Versini, délégué territorial du RN, a d'abord reconnu les difficultés liées à la pression immobilière. « Il y a aussi bien évidemment des continentaux qui viennent s'installer ici, qui construisent des maisons, qui achètent des terrains », a-t-il expliqué, évoquant notamment les propriétaires qui n'occupent leur logement que quelques semaines par an et pratiquent des loyers élevés. Pour autant, Christophe Versini a tenu à nuancer son propos : « Il y a des continentaux qui arrivent, qui s'intègrent, qui sont là pour travailler », a-t-il souligné, citant notamment les Bretons, les Alsaciens et les Basques, qu'il qualifie de « Corso-compatibles ».
Nicolas Battini, s'est quant à lui beaucoup plus offensif dans sa réponse, contestant d'abord le chiffre avancé de 5 000 arrivées annuelles, il a vivement rejeté toute comparaison entre l'installation de Français du continent et l'immigration étrangère. « On ne peut pas mettre sur un pied d'égalité l'immigration intérieure et l'immigration extérieure », a-t-il martelé. Tout en reconnaissant les conséquences de la « gentrification » et de la pression démographique sur le logement et le foncier, Nicolas Battini a estimé que l'immigration extra-européenne représentait, à ses yeux, un enjeu identitaire bien plus important. « Si l'immigration intérieure pose un problème culturel, mais quel problème pose alors l'immigration extra-européenne ? », a-t-il notamment lancé à l’assistance.
Au-delà de ces échanges, cette rentrée politique confirme la nouvelle stratégie du Rassemblement national en Corse. En s'appuyant sur Mossa Palatina et en faisant évoluer son discours sur l'autonomie, le parti de Marine Le Pen cherche désormais à dépasser son seul poids électoral lors des scrutins nationaux pour s'implanter durablement dans le paysage politique insulaire. Une stratégie qui vise notamment à séduire une partie de l'électorat nationaliste corse, sans renoncer aux fondamentaux du RN sur l'immigration et l'identité. Reste à savoir si ce rapprochement entre nationalisme corse et nationalisme français, longtemps considérés comme antagonistes, parviendra à se traduire dans les urnes, notamment lors des prochaines élections législatives de 2027.
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