Antoine Battestini, dit Nanou, militant nationaliste, un des fondateurs du FLNC (Front de libération nationale de la Corse). Photo CNI.
- Dans quel contexte est né le FLNC ?
- Il faut se situer dans les années 70 pour bien comprendre les mécanismes qui nous ont construit et qui ont construit beaucoup de militants de ma génération, bien comprendre ce qu’était la Corse dans ces années-là et la perception que nous avions de la France. Nous sommes des fils de fonctionnaires, de militaires, nous sommes issus de ces générations où nos parents partaient à l’armée pour nourrir leurs familles parce qu’il y avait de la misère en Corse et qu’il n’y avait pas d’emploi. La France avait tellement pressé la Corse dans les guerres successives que la Corse était exsangue. En même temps, l’image de la France est dégradée parce qu’elle a perdu la guerre de 14-18, la guerre de 39-40. La France, grande puissance coloniale, mondialement reconnue, pays des Lumières, des Droits de l’homme, cette image exagérément grossie est dégradée parce ce que la France perd toutes les guerres, elle perd l’Indochine, Dien Bien Phu est une catastrophe, mais elle conserve toujours les mêmes pratiques de répression, toujours le même schéma. Arrive la guerre d’Algérie. Nous sommes enfants, adolescents, et nous connaissons les gens qui font cette guerre et qui nous racontent les horreurs, les massacres. Ensuite, survient Mai 68 qui a eu aussi son importance.
- En Corse, qu’est-ce qui se passe concrètement ?
- En Corse, dans les années 70, la presse est muselée. Le Provençal Corse et Nice Matin Corse ont le monopole de l’information. Il n’y a pas de radio. Les radios libres sont présentes en Italie, mais pas en France. C’est François Mitterrand qui, en 1981, instaure le système des radios libres. Il faut rendre hommage à Aimé Pietri qui avait senti les choses et créer RCI, Radio Corse Internationale. Il est allé mettre une antenne en Italie sur une île pour diffuser en Corse. La télévision est dans un monopole d’État, d’où la décision que nous avons prise, un peu plus tard, de faire tomber le relais du Pignu. Il y a une anecdote curieuse. Quand nous faisons sauter le relais, il n’y a plus de télévision, ce qui suscite un scandale, sauf que les gens sortent dans la rue et se rapproprient l’espace public. La place Saint-Nicolas à Bastia était noire de monde jusqu’à minuit. Dans les villages aussi, les gens sortaient. Et le taux de natalité a flambé ! Donc, pas de radio, pas de télé, des journaux muselés, pas d’information avec une mainmise de l’État sur l’information. Nous, jeunes de 20 ans, nous ne connaissons rien de l’histoire de la Corse, nous ne connaissons même pas Pascal Paoli. Nous découvrons le premier livre sur l’histoire de la Corse écrit par Jacques Gregori et on se jette dessus pour connaître notre histoire qu’on ne connaissait pas. C’est le début du Riacquistu. Le Riacquistu, c’est le retour des Corses qui vivaient en France et qui reviennent pour travailler. Tous ces gens participent à la création de structures qui devaient permettre à des jeunes Corses de rester en Corse. A Corte, s’ouvre le CPS, le centre de promotion sociale, qui propose des stages de formation agricole et artisanale. D’où les case di l’artigianu, le centre de Tony Casalonga à Pigna… Il n’y a pas d’université. Il faut partir étudier en France, à Nice, Paris, Marseille, Aix-en-Provence principalement. On part faire des études et l’on découvre un bouillonnement de culture où l’on s’informe.
- On a un peu de mal à se figurer ce contexte de l’époque, aujourd’hui où tout le monde semble s’être endormi ?
- Complètement ! Comme je le disais, dans les années 70, la Corse était un pays de misère ou la seule perspective d’avenir était la fonction publique, il fallait entrer à l’armée, devenir gardien de prison, fonctionnaire. Il n’y avait pas d’autre avenir. L’agriculture était inexistante. Il y avait quelques bergers qui survivaient dans les villages et les montagnes. Le CPF a joué un rôle fondamental dans les formations agricoles, avec des formations en apiculture, des formations ovines et caprines. Il a formé tous les gens qui voulaient s’installer, produire. Tout le monde voulait travailler dans l’agriculture ou l’artisanat. Ces deux forces se sont agglomérées avec l’artisanat de production. Ça créait partout. Tous cet engagement créatif avait comme schéma de construire ce pays, hors de la fonction publique.
- Il faut se situer dans les années 70 pour bien comprendre les mécanismes qui nous ont construit et qui ont construit beaucoup de militants de ma génération, bien comprendre ce qu’était la Corse dans ces années-là et la perception que nous avions de la France. Nous sommes des fils de fonctionnaires, de militaires, nous sommes issus de ces générations où nos parents partaient à l’armée pour nourrir leurs familles parce qu’il y avait de la misère en Corse et qu’il n’y avait pas d’emploi. La France avait tellement pressé la Corse dans les guerres successives que la Corse était exsangue. En même temps, l’image de la France est dégradée parce qu’elle a perdu la guerre de 14-18, la guerre de 39-40. La France, grande puissance coloniale, mondialement reconnue, pays des Lumières, des Droits de l’homme, cette image exagérément grossie est dégradée parce ce que la France perd toutes les guerres, elle perd l’Indochine, Dien Bien Phu est une catastrophe, mais elle conserve toujours les mêmes pratiques de répression, toujours le même schéma. Arrive la guerre d’Algérie. Nous sommes enfants, adolescents, et nous connaissons les gens qui font cette guerre et qui nous racontent les horreurs, les massacres. Ensuite, survient Mai 68 qui a eu aussi son importance.
- En Corse, qu’est-ce qui se passe concrètement ?
- En Corse, dans les années 70, la presse est muselée. Le Provençal Corse et Nice Matin Corse ont le monopole de l’information. Il n’y a pas de radio. Les radios libres sont présentes en Italie, mais pas en France. C’est François Mitterrand qui, en 1981, instaure le système des radios libres. Il faut rendre hommage à Aimé Pietri qui avait senti les choses et créer RCI, Radio Corse Internationale. Il est allé mettre une antenne en Italie sur une île pour diffuser en Corse. La télévision est dans un monopole d’État, d’où la décision que nous avons prise, un peu plus tard, de faire tomber le relais du Pignu. Il y a une anecdote curieuse. Quand nous faisons sauter le relais, il n’y a plus de télévision, ce qui suscite un scandale, sauf que les gens sortent dans la rue et se rapproprient l’espace public. La place Saint-Nicolas à Bastia était noire de monde jusqu’à minuit. Dans les villages aussi, les gens sortaient. Et le taux de natalité a flambé ! Donc, pas de radio, pas de télé, des journaux muselés, pas d’information avec une mainmise de l’État sur l’information. Nous, jeunes de 20 ans, nous ne connaissons rien de l’histoire de la Corse, nous ne connaissons même pas Pascal Paoli. Nous découvrons le premier livre sur l’histoire de la Corse écrit par Jacques Gregori et on se jette dessus pour connaître notre histoire qu’on ne connaissait pas. C’est le début du Riacquistu. Le Riacquistu, c’est le retour des Corses qui vivaient en France et qui reviennent pour travailler. Tous ces gens participent à la création de structures qui devaient permettre à des jeunes Corses de rester en Corse. A Corte, s’ouvre le CPS, le centre de promotion sociale, qui propose des stages de formation agricole et artisanale. D’où les case di l’artigianu, le centre de Tony Casalonga à Pigna… Il n’y a pas d’université. Il faut partir étudier en France, à Nice, Paris, Marseille, Aix-en-Provence principalement. On part faire des études et l’on découvre un bouillonnement de culture où l’on s’informe.
- On a un peu de mal à se figurer ce contexte de l’époque, aujourd’hui où tout le monde semble s’être endormi ?
- Complètement ! Comme je le disais, dans les années 70, la Corse était un pays de misère ou la seule perspective d’avenir était la fonction publique, il fallait entrer à l’armée, devenir gardien de prison, fonctionnaire. Il n’y avait pas d’autre avenir. L’agriculture était inexistante. Il y avait quelques bergers qui survivaient dans les villages et les montagnes. Le CPF a joué un rôle fondamental dans les formations agricoles, avec des formations en apiculture, des formations ovines et caprines. Il a formé tous les gens qui voulaient s’installer, produire. Tout le monde voulait travailler dans l’agriculture ou l’artisanat. Ces deux forces se sont agglomérées avec l’artisanat de production. Ça créait partout. Tous cet engagement créatif avait comme schéma de construire ce pays, hors de la fonction publique.
- Survient alors l’affaire des Boues rouges en 1973 ?
- Oui ! C’est un évènement majeur. Plus d’un millier de personnes à Bastia pour protester contre le déversement par la Montedison des boues rouges en Méditerranée, au large de la Corse. La manifestation dégénère, on prend d’assaut la sous-préfecture. On a failli défenestrer le sous-préfet, c’est Edmond Simeoni qui le sauve. Mais la France continue dans son schéma répressif et colonial. Comme elle a perdu l’Algérie, elle veut faire des essais atomiques à l’Argentella. C’est toujours la même méthode qu’elle applique dans les colonies ! Des militants font sauter le bateau de la Montedison, ce qui met fin au déversement des boues rouges. On comprend que, par la violence, on obtient ce qu’on veut. En même temps, on se structure dans la légalité, dans des mouvements comme le FRC (Front Régionaliste Corse), le PPC (Parti du Peuple Corse) et l’ARC (Action Régionaliste Corse). Il y a deux tendances, une tendance plutôt de gauche avec Charles Santoni et Vincent Stagnara, deux militants qui m’ont éduqué à la politique, et une tendance plus libérale avec l’ARC et son leader charismatique, Edmond Simeoni. Les choses avancent, ça dure à peine 3 ou 4 ans, et l’on s'aperçoit assez rapidement que rester dans des schémas classiques de mouvement ne sert à rien parce qu’avec l’État français, on ne peut pas discuter.
- Dans quel état d’esprit êtes-vous ?
- Après 1973, la Corse connait un bouillonnement de culture, il se passe beaucoup de choses. Avec le Riacquistu, les gens veulent créer et investir en Corse parce que c’est tellement pauvre, il y a tout à faire. Or, nous sommes dans un schéma de clans, c’est le Conseil général qui donne la place, nous sommes emprisonnés. Le fait d’avoir été faire des études a donné un regain d’idées et de nouveautés, mais nous nous apercevons rapidement des limites de la légalité. J’habite à l’époque en Casinca et je décide de regrouper des jeunes de là-bas, on se retrouve rapidement une dizaine à être ensemble et à cogiter sur l’avenir de la Corse. On a déjà l’arrière-pensée de faire des actions militantes, de l’activisme pur. On fait des stocks de vieux fusils, de mousquetons, de vieilles armes qu’on trouve et qu’on nous donne, des fusils, de chasse, etc. On dévalise tous les dépôts d’explosifs qui étaient faciles à voler parce que chaque entrepreneur avait son propre dépôt. On constitue un stock d’armes et de matériels, on est prêt. Sur Bastia et dans le Cap Corse, existait le mouvement Ghjustizia Paolina. Dans la Plaine Orientale, la Marana et la Casinca, jusqu’à Aleria et Ghisonaccia, il y avait u Frontu Paisanu Corsu di Liberazione (FPCL). Par des amitiés, je rentre en contact avec le FPCL et on y adhère. On fait un certain nombre d’actions. Les cibles de l’époque étaient les Pieds Noirs, les gendarmeries, les agences bancaires, les agences immobilières... Les Pieds Noirs surtout, parce qu’ils sont un autre élément majeur qui nous a poussé à l’action, leur arrivée massive, les aides dont ils ont bénéficié, etc.
- Etiez-vous animés d’un sentiment de révolte ?
- Oui ! De révolte, de colère et de questionnement sur l’avenir. Quand on s’est approprié l’histoire, on ne pouvait plus laisser ce pays continuer dans des dérives de misérabilisme. Pas d’économie, rien que le clan, le Conseil général ! C’était un pays de misère ! C’est pour cela que l’on passe assez rapidement à l’action. Très vite, on s’aperçoit qu’il y a dans toute l’île, un bouillonnement de militants actifs. Donc, pendant six mois, je fais le tour de Corse pour rencontrer les structures et des gens, des étudiants, des syndicalistes qui ont une sorte de leadership, et leur dire qu’on ne peut pas continuer à se diviser, qu’on doit se réunir et faire quelque chose ensemble. A part quelques individus qui ont rejoint le Front, un an après, tout le monde est d’accord. Sont venus s'agréger des gens de toute la Corse, de Corte, d’Île Rousse, de Bastia, de Plaine orientale. La première réunion a eu lieu à Folelli, chez moi, nous étions cinq. Nous avions l’accord des principaux responsables des autres structures et, en 1976, nous avons créé le FLNC, Front de libération nationale de la Corse.
- Oui ! C’est un évènement majeur. Plus d’un millier de personnes à Bastia pour protester contre le déversement par la Montedison des boues rouges en Méditerranée, au large de la Corse. La manifestation dégénère, on prend d’assaut la sous-préfecture. On a failli défenestrer le sous-préfet, c’est Edmond Simeoni qui le sauve. Mais la France continue dans son schéma répressif et colonial. Comme elle a perdu l’Algérie, elle veut faire des essais atomiques à l’Argentella. C’est toujours la même méthode qu’elle applique dans les colonies ! Des militants font sauter le bateau de la Montedison, ce qui met fin au déversement des boues rouges. On comprend que, par la violence, on obtient ce qu’on veut. En même temps, on se structure dans la légalité, dans des mouvements comme le FRC (Front Régionaliste Corse), le PPC (Parti du Peuple Corse) et l’ARC (Action Régionaliste Corse). Il y a deux tendances, une tendance plutôt de gauche avec Charles Santoni et Vincent Stagnara, deux militants qui m’ont éduqué à la politique, et une tendance plus libérale avec l’ARC et son leader charismatique, Edmond Simeoni. Les choses avancent, ça dure à peine 3 ou 4 ans, et l’on s'aperçoit assez rapidement que rester dans des schémas classiques de mouvement ne sert à rien parce qu’avec l’État français, on ne peut pas discuter.
- Dans quel état d’esprit êtes-vous ?
- Après 1973, la Corse connait un bouillonnement de culture, il se passe beaucoup de choses. Avec le Riacquistu, les gens veulent créer et investir en Corse parce que c’est tellement pauvre, il y a tout à faire. Or, nous sommes dans un schéma de clans, c’est le Conseil général qui donne la place, nous sommes emprisonnés. Le fait d’avoir été faire des études a donné un regain d’idées et de nouveautés, mais nous nous apercevons rapidement des limites de la légalité. J’habite à l’époque en Casinca et je décide de regrouper des jeunes de là-bas, on se retrouve rapidement une dizaine à être ensemble et à cogiter sur l’avenir de la Corse. On a déjà l’arrière-pensée de faire des actions militantes, de l’activisme pur. On fait des stocks de vieux fusils, de mousquetons, de vieilles armes qu’on trouve et qu’on nous donne, des fusils, de chasse, etc. On dévalise tous les dépôts d’explosifs qui étaient faciles à voler parce que chaque entrepreneur avait son propre dépôt. On constitue un stock d’armes et de matériels, on est prêt. Sur Bastia et dans le Cap Corse, existait le mouvement Ghjustizia Paolina. Dans la Plaine Orientale, la Marana et la Casinca, jusqu’à Aleria et Ghisonaccia, il y avait u Frontu Paisanu Corsu di Liberazione (FPCL). Par des amitiés, je rentre en contact avec le FPCL et on y adhère. On fait un certain nombre d’actions. Les cibles de l’époque étaient les Pieds Noirs, les gendarmeries, les agences bancaires, les agences immobilières... Les Pieds Noirs surtout, parce qu’ils sont un autre élément majeur qui nous a poussé à l’action, leur arrivée massive, les aides dont ils ont bénéficié, etc.
- Etiez-vous animés d’un sentiment de révolte ?
- Oui ! De révolte, de colère et de questionnement sur l’avenir. Quand on s’est approprié l’histoire, on ne pouvait plus laisser ce pays continuer dans des dérives de misérabilisme. Pas d’économie, rien que le clan, le Conseil général ! C’était un pays de misère ! C’est pour cela que l’on passe assez rapidement à l’action. Très vite, on s’aperçoit qu’il y a dans toute l’île, un bouillonnement de militants actifs. Donc, pendant six mois, je fais le tour de Corse pour rencontrer les structures et des gens, des étudiants, des syndicalistes qui ont une sorte de leadership, et leur dire qu’on ne peut pas continuer à se diviser, qu’on doit se réunir et faire quelque chose ensemble. A part quelques individus qui ont rejoint le Front, un an après, tout le monde est d’accord. Sont venus s'agréger des gens de toute la Corse, de Corte, d’Île Rousse, de Bastia, de Plaine orientale. La première réunion a eu lieu à Folelli, chez moi, nous étions cinq. Nous avions l’accord des principaux responsables des autres structures et, en 1976, nous avons créé le FLNC, Front de libération nationale de la Corse.
- Les Evènements d’Aleria en 1975 sont-ils le détonateur de la création du FLNC ?
- Non ! Aleria n’est qu’un élément parmi d’autres. Edmond Simeoni avait bien essayé de canaliser les forces des jeunes qui bouillonnaient. C’est pour cela qu’il fait Aleria. Mais il y a une histoire avant, comme je vous l’ai dit, il y avait déjà eu de nombreux attentats. Après Aleria, il y a la nuit d’émeute à Bastia à laquelle nous participons. Nous sommes rentrés dans une phase de guérilla, de lutte armée. En se structurant, nous sommes devenus puissants, et de nombreux militants ont rejoint le Front. Au départ, entre les différentes structures et les gens isolés à droite et à gauche, nous étions une cinquantaine. Rapidement, nous sommes montés à 100, 150, 200 militants.
- Le Front s’est-il, dès le début, appuyé sur des partis politiques ?
- Non, pas du tout ! Le Front était seul. Les organisations politiques avaient explosé de fait de la création du Front. Il restait l’ARC, mais les militants massivement venaient au Front et devenaient des activistes. Il n’y avait plus de structure légale. Ce n’est que par la suite, dans les années 82 à 85 que des organisations syndicales, comme le STC, où des mouvements étudiants ont été créés pour occuper l’espace public.
- Quels étaient vos rapports avec les frères Simeoni ?
- De bons rapports, cordiaux, amicaux. Ils étaient dans une démarche légaliste, nous étions dans la clandestinité. Lorsqu’on était arrêté, la garde à vue durait six jours sans se laver et sans manger. Ils voulaient absolument prendre Edmond et l’impliquer dans les actions du Front. Ce qui n’a pas été fait finalement.
- Quelle était l’organisation du Front à l’époque ?
- Au départ, l’organisation est assez simple, très basique : un responsable par région. Il y avait la région Bastia-Cap Corse, la région Casinca – Marana, le Fiumorbu, le Cortenais, la Balagne, Ajaccio et le Sartenais. Chaque responsable est désigné par les amis et les militants. Mes amis me demandent d’être responsable de la région Casinca – Marana. Ça se passait comme ça. Personne ne s’est pas battu pour être responsable. Ensuite, le Front est devenu une structure, une Giunta comme on l’a appelé, avec une vraie délimitation des territoires et des responsables par région.
- Qui était votre leader ?
- Il n’y avait pas de leader. Ce qui s’est passé, c’est qu’il y a eu des arrestations massives en 1977 quand Giscard d’Estaing est arrivé en Corse. On faisait des dizaines d’attentats, on n’arrêtait jamais. Nous avions décidé au préalable que toute la direction du Front se mettrait en cavale. Finalement, je suis le seul à le faire, les autres ne le font pas. Quasiment tous mes amis sont arrêtés. Donc, le Front est décapité. Je me retrouve seul, en cavale, avec le poids d’une organisation qui a explosé. Je reprends mon bâton de pèlerin et je refais un tour de Corse, je désigne des gens que je connaissais et qui pouvaient prendre la relève avec l’objectif de montrer que le Front n’était pas mort. Donc, il fallait se réorganiser rapidement pour faire une nuit bleue et montrer qu’on était toujours là.
- Comment avez-vous décidé de faire des attentats ? Qui choisissait les cibles et sur quels critères ?
- Le choix se faisait par région. C’était un problème d’ailleurs lorsqu’un attentat était fait sur un secteur par un individu car ça pouvait occasionner des problèmes de connexion difficiles à gérer. Donc, on a décidé de bien délimiter chaque région. Les objectifs étaient choisis par les militants de la région. Les cibles étaient toujours dans le même esprit : banques, gendarmeries, les impôts, et toutes les structures d’État. On se donnait des objectifs, mais comme il n’y avait pas vraiment de stratégie définie, l’idée était de faire toujours plus. Donc si on avait fait 30 attentats, il fallait en faire 40, etc. Nous avions entre 22 et 25 ans, voire 30 ans. On était très jeunes, on n’avait aucune expérience, mais on avait beaucoup d’imagination, on lisait beaucoup, on s’inspirait des autres peuples en lutte.
- N’aviez pas peur d’être pris par la justice, emprisonnés ?
- Pas du tout ! Nous étions complètement engagés. C’était un autre esprit. J’avais deux enfants en bas âge, pas de travail, j’étais permanent de la lutte. Je militais pour ce pays. J’étais complètement investi. Ensuite, quand je suis parti en cavale, c’était encore pire. 24 heures sur 24, j’étais militant. C’était ma vie !
- Non ! Aleria n’est qu’un élément parmi d’autres. Edmond Simeoni avait bien essayé de canaliser les forces des jeunes qui bouillonnaient. C’est pour cela qu’il fait Aleria. Mais il y a une histoire avant, comme je vous l’ai dit, il y avait déjà eu de nombreux attentats. Après Aleria, il y a la nuit d’émeute à Bastia à laquelle nous participons. Nous sommes rentrés dans une phase de guérilla, de lutte armée. En se structurant, nous sommes devenus puissants, et de nombreux militants ont rejoint le Front. Au départ, entre les différentes structures et les gens isolés à droite et à gauche, nous étions une cinquantaine. Rapidement, nous sommes montés à 100, 150, 200 militants.
- Le Front s’est-il, dès le début, appuyé sur des partis politiques ?
- Non, pas du tout ! Le Front était seul. Les organisations politiques avaient explosé de fait de la création du Front. Il restait l’ARC, mais les militants massivement venaient au Front et devenaient des activistes. Il n’y avait plus de structure légale. Ce n’est que par la suite, dans les années 82 à 85 que des organisations syndicales, comme le STC, où des mouvements étudiants ont été créés pour occuper l’espace public.
- Quels étaient vos rapports avec les frères Simeoni ?
- De bons rapports, cordiaux, amicaux. Ils étaient dans une démarche légaliste, nous étions dans la clandestinité. Lorsqu’on était arrêté, la garde à vue durait six jours sans se laver et sans manger. Ils voulaient absolument prendre Edmond et l’impliquer dans les actions du Front. Ce qui n’a pas été fait finalement.
- Quelle était l’organisation du Front à l’époque ?
- Au départ, l’organisation est assez simple, très basique : un responsable par région. Il y avait la région Bastia-Cap Corse, la région Casinca – Marana, le Fiumorbu, le Cortenais, la Balagne, Ajaccio et le Sartenais. Chaque responsable est désigné par les amis et les militants. Mes amis me demandent d’être responsable de la région Casinca – Marana. Ça se passait comme ça. Personne ne s’est pas battu pour être responsable. Ensuite, le Front est devenu une structure, une Giunta comme on l’a appelé, avec une vraie délimitation des territoires et des responsables par région.
- Qui était votre leader ?
- Il n’y avait pas de leader. Ce qui s’est passé, c’est qu’il y a eu des arrestations massives en 1977 quand Giscard d’Estaing est arrivé en Corse. On faisait des dizaines d’attentats, on n’arrêtait jamais. Nous avions décidé au préalable que toute la direction du Front se mettrait en cavale. Finalement, je suis le seul à le faire, les autres ne le font pas. Quasiment tous mes amis sont arrêtés. Donc, le Front est décapité. Je me retrouve seul, en cavale, avec le poids d’une organisation qui a explosé. Je reprends mon bâton de pèlerin et je refais un tour de Corse, je désigne des gens que je connaissais et qui pouvaient prendre la relève avec l’objectif de montrer que le Front n’était pas mort. Donc, il fallait se réorganiser rapidement pour faire une nuit bleue et montrer qu’on était toujours là.
- Comment avez-vous décidé de faire des attentats ? Qui choisissait les cibles et sur quels critères ?
- Le choix se faisait par région. C’était un problème d’ailleurs lorsqu’un attentat était fait sur un secteur par un individu car ça pouvait occasionner des problèmes de connexion difficiles à gérer. Donc, on a décidé de bien délimiter chaque région. Les objectifs étaient choisis par les militants de la région. Les cibles étaient toujours dans le même esprit : banques, gendarmeries, les impôts, et toutes les structures d’État. On se donnait des objectifs, mais comme il n’y avait pas vraiment de stratégie définie, l’idée était de faire toujours plus. Donc si on avait fait 30 attentats, il fallait en faire 40, etc. Nous avions entre 22 et 25 ans, voire 30 ans. On était très jeunes, on n’avait aucune expérience, mais on avait beaucoup d’imagination, on lisait beaucoup, on s’inspirait des autres peuples en lutte.
- N’aviez pas peur d’être pris par la justice, emprisonnés ?
- Pas du tout ! Nous étions complètement engagés. C’était un autre esprit. J’avais deux enfants en bas âge, pas de travail, j’étais permanent de la lutte. Je militais pour ce pays. J’étais complètement investi. Ensuite, quand je suis parti en cavale, c’était encore pire. 24 heures sur 24, j’étais militant. C’était ma vie !
Nanou Battestini, entouré des co-fondateurs du FLNC, lors de l'avant-première du film "Des boues rouges aux nuits bleues", le 30 avril à Biguglia. Photo JB Andreani.
- Vous êtes-vous beaucoup inspiré des évènements d’Algérie et du FLN ?
- Ah oui ! Nous avons pris le même sigle, après on a rajouté le C. Le FLN, c’était des va-nu-pieds, des gens pauvres qui se rebellaient contre un État colonial très puissant, qui subissaient une répression sanguinaire, et qui ont remporté la lutte. L’Indochine, c’était le même schéma, des gens du peuple qui prennent les armes contre la grande France et qui gagnent. Nous nous sommes beaucoup inspirés des combattant algériens. C'était aussi l'époque du réveil des peuples à tel point qu’en en 1978, j’ai participé à un voyage à Alger pour installer un gouvernement corse en exil. L’Algérie indépendante recevait sur son territoire tous les pays qui étaient en lutte de libération nationale. Ces pays pouvaient ouvrir des bureaux en exil, comme des ambassades. Nous sommes allés négocier l’ouverture d’un bureau. C’était un évènement incroyable ! Nous étions crédibles, nous avions beaucoup d’alliés, nous avions même la presse avec nous. J’ai demandé à un journaliste de Libération : « Il me faut la Une pour demain ». Imaginez, demander cela à un quotidien aussi puissant que Libération à l’époque ! Il me fait la Une et on rédige un article par téléphone. Le lendemain, j’arrive à Alger avec la Une du journal. Tout était bien organisé. On est allé à Genève, de là on a pris un avion pour Alger. Sur le tarmac de l’aéroport d’Alger, deux DS noires nous attendent. Nous sommes quatre et nous rentrons dans les DS sous les yeux de tous les autres passagers. Nous sommes reçus à l’hôtel l’Aletti, un hôtel prestigieux à l’époque où tous les journalistes venaient pendant la guerre. Le matin, on venait nous chercher pour aller au ministère. Nous avons même été reçu par Bouteflika qui n’était pas encore président. Nous avons négocié l’ouverture d’une ambassade, la livraison d’armes, de faux papiers et de recevoir des gens en cavale. C’est du vécu ! J’avais 23 ans, c’était fabuleux ! Ça n’a pas abouti parce que nous avons été arrêtés après.
- Aviez-vous l’impression que tout était possible ?
- Absolument ! On était sûr de gagner, d’arriver un jour ou l’autre à faire céder la France, tout comme les Vietnamiens, tout comme les Algériens et tout comme les pays d’Afrique qui se sont libérés d’une autre manière. On imaginait une issue favorable, c’est-à-dire l’indépendance. Après, cela s’est transformé en une autonomie de manière à asseoir une avancée avec l’objectif d’organiser un référendum au bout de 20 ou 30 ans pour voir si les Corses étaient favorables à l’indépendance.
- Quelle est l’image la plus forte que vous conservez de ces années ou ce qui vous a le plus marqué ?
- Je n’ai pas vraiment de réponse. Si ce n’est un moment de joie, une profonde émotion, quand on a fait sauter la base de Solenzara. C’était une grosse opération qui nous avait demandé tellement de travail et de sacrifices. On hurlait de joie dans un fourgon quand on a entendu les radars sauter.
- Ah oui ! Nous avons pris le même sigle, après on a rajouté le C. Le FLN, c’était des va-nu-pieds, des gens pauvres qui se rebellaient contre un État colonial très puissant, qui subissaient une répression sanguinaire, et qui ont remporté la lutte. L’Indochine, c’était le même schéma, des gens du peuple qui prennent les armes contre la grande France et qui gagnent. Nous nous sommes beaucoup inspirés des combattant algériens. C'était aussi l'époque du réveil des peuples à tel point qu’en en 1978, j’ai participé à un voyage à Alger pour installer un gouvernement corse en exil. L’Algérie indépendante recevait sur son territoire tous les pays qui étaient en lutte de libération nationale. Ces pays pouvaient ouvrir des bureaux en exil, comme des ambassades. Nous sommes allés négocier l’ouverture d’un bureau. C’était un évènement incroyable ! Nous étions crédibles, nous avions beaucoup d’alliés, nous avions même la presse avec nous. J’ai demandé à un journaliste de Libération : « Il me faut la Une pour demain ». Imaginez, demander cela à un quotidien aussi puissant que Libération à l’époque ! Il me fait la Une et on rédige un article par téléphone. Le lendemain, j’arrive à Alger avec la Une du journal. Tout était bien organisé. On est allé à Genève, de là on a pris un avion pour Alger. Sur le tarmac de l’aéroport d’Alger, deux DS noires nous attendent. Nous sommes quatre et nous rentrons dans les DS sous les yeux de tous les autres passagers. Nous sommes reçus à l’hôtel l’Aletti, un hôtel prestigieux à l’époque où tous les journalistes venaient pendant la guerre. Le matin, on venait nous chercher pour aller au ministère. Nous avons même été reçu par Bouteflika qui n’était pas encore président. Nous avons négocié l’ouverture d’une ambassade, la livraison d’armes, de faux papiers et de recevoir des gens en cavale. C’est du vécu ! J’avais 23 ans, c’était fabuleux ! Ça n’a pas abouti parce que nous avons été arrêtés après.
- Aviez-vous l’impression que tout était possible ?
- Absolument ! On était sûr de gagner, d’arriver un jour ou l’autre à faire céder la France, tout comme les Vietnamiens, tout comme les Algériens et tout comme les pays d’Afrique qui se sont libérés d’une autre manière. On imaginait une issue favorable, c’est-à-dire l’indépendance. Après, cela s’est transformé en une autonomie de manière à asseoir une avancée avec l’objectif d’organiser un référendum au bout de 20 ou 30 ans pour voir si les Corses étaient favorables à l’indépendance.
- Quelle est l’image la plus forte que vous conservez de ces années ou ce qui vous a le plus marqué ?
- Je n’ai pas vraiment de réponse. Si ce n’est un moment de joie, une profonde émotion, quand on a fait sauter la base de Solenzara. C’était une grosse opération qui nous avait demandé tellement de travail et de sacrifices. On hurlait de joie dans un fourgon quand on a entendu les radars sauter.
- 50 ans après, quel regard portez-vous sur tout cela, sur le jeune que vous étiez, sur les actions que vous avez faites ?
- D’un point de vue personnel, je ne regrette rien, absolument rien ! J’ai tellement appris dans un condensé d’années courtes, 5 ou 6 années, j’ai tellement vécu de choses fortes, soumis aussi à des choses dures que, même dans une vie entière, peu de gens peuvent vivre : la trahison, la lâcheté, et surtout les problèmes humains, la solidarité, l’amitié vraie, toutes ces choses dans les excès en un temps très court. D’un point de vue de l’État, j’ai le sentiment d’un gâchis parce qu’il y a eu beaucoup de victimes, de morts. Je dirais même qu’il faudrait presque juger l’État français pour crimes contre l’humanité pour ne pas avoir donné l’autonomie à la Corse, il y a 50 ans. Cela peut paraître excessif, mais l’autonomie, ce n’est rien ! Il y a nombre de régions d’Europe, du monde, qui sont autonomes. La Sardaigne l’est depuis presque 80 ans. Si l’État français, dans sa grande générosité, avait donné l’autonomie à la Corse, il y a 50 ans, il n’y aurait pas eu tous ces drames, tous ces morts, le préfet Érignac ne serait pas mort, Yvan Colonna serait toujours vivant. Aujourd’hui encore, nous allons devoir passer devant les sénateurs et les députés qui vont égratigner la moindre petite virgule d’un statut d’autonomie, alors que ce n’est rien, rien du tout ! 50 ans après ! L’État français est un État fasciste, il est tellement figé dans des principes qui remontent au Moyen Âge, qu’il ne cède en rien. Si on avait été autonome, on aurait un vécu de 20 ou 30 ans et on aurait pu faire un référendum, en sachant si la Corse peut vivre de l’indépendance ou pas. On aurait un bilan qui ne serait pas celui d'aujourd'hui avec une collectivité où l’on voit des autonomistes se déchirer pour être calife à la place du calife ! Juste pour prendre la place de l’autre, il n’y a pas de politique derrière ! C’est pitoyable ! C’est pour moi un déchirement de voir ce qui s’est passé pour l’élection municipale à Bastia, il y a un mois. On a vu des Tattistes, des Zuccarellistes, des Giacobbistes, des Communistes, tous les partis de droite, se mettre ensemble avec le PNC. De l’avis général, ces méthodes sont perçues par tous les militants de la première heure comme une trahison, voire une collaboration. Même si ces propos sont excessifs, il faut retrouver le sens commun et être dans une démarche constructive. La Corse est un pays magnifique, merveilleux, où on peut tout faire et où tout reste à créer, mais au lieu d’être dans une démarche constructive, on s’enfonce dans des guerres de pouvoir.
- D’un point de vue de la théorie politique, rien de nouveau n’a été ajouté en 50 ans ?
- Exactement, rien de nouveau ! On vit sur le passé, on espère la construction d’une société future avec des principes, mais chaque fois qu’il y a une volonté d’avancer sur des choses, même des petites choses, il y a un problème. On fait une polémique sur l’achat d’un livre, c’est significatif d’une tendance droitière qui veut prendre le pouvoir, qui fait du populisme. Il n’y a rien de pire !
- Etes-vous déçu, en tant que militant de la première heure, par l’évolution actuelle de la Corse ?
- Oui, profondément ! Je ne veux pas juger l’action de l’Exécutif, je siège au CESEC, donc je vois les propositions qui sont faites. Il y a des gens très compétents, capables d’analyser les situations, mais il n’y a pas la structure politique qui permet de le faire, d’aller plus loin, de gérer les affaires de manière plus rigoureuse et sérieuse par un statut d’autonomie qui donne des marges de manœuvre plus importantes. On gère administrativement et techniquement une collectivité, mais on n’influe pas une politique pour un avenir différent et meilleur. La Corse est quand même la région la plus pauvre de France, c’est un marqueur. Elle a le taux de natalité le plus bas jamais enregistré, elle subit une colonisation de peuplement de plus en plus massive avec 5000 personnes qui arrivent chaque année. Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est très simple, les Français ont tout compris. Là où ils n’arrivent pas par la force et la répression, ils vont y arriver par la colonisation de peuplement. Il y a quand même un paradoxe incroyable ! Il y a 50 ans, quand on faisait des centaines d’attentats, les Français ne s’installaient pas en Corse, le territoire était protégé, le littoral était protégé, il n’y avait pas d’investissement massif, il y avait des prête-noms bien sûr, mais les Français avaient peur de venir. Aujourd’hui, ils viennent en Corse parce qu’on dit que c’est la région de France la plus sûre, parce qu’on n’est pas à Marseille, à Issy-les-Moulineaux ou dans le 9-3 ! Il y a fort à parier, et c’est même quasiment certain, que si on continue comme ça, dans 20 ans, les Français seront majoritaires partout - ils le sont déjà ! - ils prendront les mairies, ils présideront la collectivité. C’est une évidence, c’est mathématique ! Il faut pourtant relever ces défis, donner de l’espoir et un avenir pour nos enfants, s’unir et faire de ce pays le fleuron de Méditerranée.
Propos recueillis par Nicole Mari.
- D’un point de vue personnel, je ne regrette rien, absolument rien ! J’ai tellement appris dans un condensé d’années courtes, 5 ou 6 années, j’ai tellement vécu de choses fortes, soumis aussi à des choses dures que, même dans une vie entière, peu de gens peuvent vivre : la trahison, la lâcheté, et surtout les problèmes humains, la solidarité, l’amitié vraie, toutes ces choses dans les excès en un temps très court. D’un point de vue de l’État, j’ai le sentiment d’un gâchis parce qu’il y a eu beaucoup de victimes, de morts. Je dirais même qu’il faudrait presque juger l’État français pour crimes contre l’humanité pour ne pas avoir donné l’autonomie à la Corse, il y a 50 ans. Cela peut paraître excessif, mais l’autonomie, ce n’est rien ! Il y a nombre de régions d’Europe, du monde, qui sont autonomes. La Sardaigne l’est depuis presque 80 ans. Si l’État français, dans sa grande générosité, avait donné l’autonomie à la Corse, il y a 50 ans, il n’y aurait pas eu tous ces drames, tous ces morts, le préfet Érignac ne serait pas mort, Yvan Colonna serait toujours vivant. Aujourd’hui encore, nous allons devoir passer devant les sénateurs et les députés qui vont égratigner la moindre petite virgule d’un statut d’autonomie, alors que ce n’est rien, rien du tout ! 50 ans après ! L’État français est un État fasciste, il est tellement figé dans des principes qui remontent au Moyen Âge, qu’il ne cède en rien. Si on avait été autonome, on aurait un vécu de 20 ou 30 ans et on aurait pu faire un référendum, en sachant si la Corse peut vivre de l’indépendance ou pas. On aurait un bilan qui ne serait pas celui d'aujourd'hui avec une collectivité où l’on voit des autonomistes se déchirer pour être calife à la place du calife ! Juste pour prendre la place de l’autre, il n’y a pas de politique derrière ! C’est pitoyable ! C’est pour moi un déchirement de voir ce qui s’est passé pour l’élection municipale à Bastia, il y a un mois. On a vu des Tattistes, des Zuccarellistes, des Giacobbistes, des Communistes, tous les partis de droite, se mettre ensemble avec le PNC. De l’avis général, ces méthodes sont perçues par tous les militants de la première heure comme une trahison, voire une collaboration. Même si ces propos sont excessifs, il faut retrouver le sens commun et être dans une démarche constructive. La Corse est un pays magnifique, merveilleux, où on peut tout faire et où tout reste à créer, mais au lieu d’être dans une démarche constructive, on s’enfonce dans des guerres de pouvoir.
- D’un point de vue de la théorie politique, rien de nouveau n’a été ajouté en 50 ans ?
- Exactement, rien de nouveau ! On vit sur le passé, on espère la construction d’une société future avec des principes, mais chaque fois qu’il y a une volonté d’avancer sur des choses, même des petites choses, il y a un problème. On fait une polémique sur l’achat d’un livre, c’est significatif d’une tendance droitière qui veut prendre le pouvoir, qui fait du populisme. Il n’y a rien de pire !
- Etes-vous déçu, en tant que militant de la première heure, par l’évolution actuelle de la Corse ?
- Oui, profondément ! Je ne veux pas juger l’action de l’Exécutif, je siège au CESEC, donc je vois les propositions qui sont faites. Il y a des gens très compétents, capables d’analyser les situations, mais il n’y a pas la structure politique qui permet de le faire, d’aller plus loin, de gérer les affaires de manière plus rigoureuse et sérieuse par un statut d’autonomie qui donne des marges de manœuvre plus importantes. On gère administrativement et techniquement une collectivité, mais on n’influe pas une politique pour un avenir différent et meilleur. La Corse est quand même la région la plus pauvre de France, c’est un marqueur. Elle a le taux de natalité le plus bas jamais enregistré, elle subit une colonisation de peuplement de plus en plus massive avec 5000 personnes qui arrivent chaque année. Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est très simple, les Français ont tout compris. Là où ils n’arrivent pas par la force et la répression, ils vont y arriver par la colonisation de peuplement. Il y a quand même un paradoxe incroyable ! Il y a 50 ans, quand on faisait des centaines d’attentats, les Français ne s’installaient pas en Corse, le territoire était protégé, le littoral était protégé, il n’y avait pas d’investissement massif, il y avait des prête-noms bien sûr, mais les Français avaient peur de venir. Aujourd’hui, ils viennent en Corse parce qu’on dit que c’est la région de France la plus sûre, parce qu’on n’est pas à Marseille, à Issy-les-Moulineaux ou dans le 9-3 ! Il y a fort à parier, et c’est même quasiment certain, que si on continue comme ça, dans 20 ans, les Français seront majoritaires partout - ils le sont déjà ! - ils prendront les mairies, ils présideront la collectivité. C’est une évidence, c’est mathématique ! Il faut pourtant relever ces défis, donner de l’espoir et un avenir pour nos enfants, s’unir et faire de ce pays le fleuron de Méditerranée.
Propos recueillis par Nicole Mari.
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