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Femu a Corsica tire les leçons du conflit de la SNCM et lance un appel à la mobilisation


Nicole Mari le Samedi 12 Juillet 2014 à 01:13

Deux jours après la suspension de la grève à la SNCM et le déblocage de la desserte de la Corse, les Nationalistes modérés de Femu a Corsica tirent les leçons du conflit, fustigent l’attitude de l’Etat et dressent des perspectives d’avenir. A travers une triple initiative, ils lancent un appel à la mobilisation de tous les acteurs politiques et économiques concernés pour trouver une solution pérenne à la problématique des transports maritimes. Explications, pour Corse Net Infos, de Jean-Christophe Angelini, co-leader de Femu a Corsica.



Jean-Baptiste Arena, maire adjoint de Patrimoniu, Agnès Simonpietri, élue territoriale, les deux leaders de Femu a Corsica, élus territoriaux, Gilles Simeoni, également maire de Bastia, et Jean-Christophe Angelini, également conseiller général de Porto-Vecchio.
Jean-Baptiste Arena, maire adjoint de Patrimoniu, Agnès Simonpietri, élue territoriale, les deux leaders de Femu a Corsica, élus territoriaux, Gilles Simeoni, également maire de Bastia, et Jean-Christophe Angelini, également conseiller général de Porto-Vecchio.
Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud ! C’est le sentiment des Nationalistes modérés de Femu a Corsica qui ont estimé urgent, vendredi après-midi à Bastia, de tirer les leçons d’un conflit qui « continue de susciter le malaise au sein du peuple corse ». Après avoir rendu hommage à Paul Cesari, qui vient de décéder, dont la famille de Riventosa « est une famille de militants nationalistes connus et appréciés dans toute la Corse », ils sont revenus, brièvement, sur les évènements et leurs premières conséquences. « Notre île a été l’otage affichée d'une rupture inconsidérée du service public durant près de vingt jours, alors même que la dépendance touristique caractérise profondément notre économie. La perte d'activité supérieure a été évaluée à 100 millions d'euros. 2000 emplois directs ont été exposés et mis en danger. Des pans entiers de notre tissu entrepreneurial ont été fragilisés. Le déficit d'image extrêmement marqué est un préjudice incalculable en terme de perception et d'attractivité de la destination corse. La tension chronique au sein de notre communauté, du fait d’un pourrissement voulu en haut lieu, a donné lieu à plusieurs actes de violence… », commente Jean-Christophe Angelini, co-leader, avec le maire de Bastia, Gilles Simeoni, du mouvement modéré.
 
Un traitement indigne
Fustigeant « le caractère indigne du traitement politique de ce conflit » par l’Etat qui « n’a pris aucune mesure pour empêcher le blocage », il dénonce l’inégalité de traitement, « deux poids, deux mesures » entre la Corse et le continent et les « mensonges » du gouvernement. « Les préfets ont alimenté un processus de désinformation quasi quotidien et jetés des mots comme autant de certitudes : "il n'y a pas de crise, les indicateurs économiques sont bons, les liaisons maritimes sont préservées"… ». Au passage, il en profite pour tacler « le silence et la passivité des élus les plus conservateurs, si réactifs sur d'autres sujets et aujourd'hui indifférents à nos enjeux économiques et sociaux décisifs ». Tout en évoquant, par contraste, le rôle joué par Femu a Corsica qui a « multiplié les démarches, au côté des forces vives de notre peuple, dans le respect absolu de l'ensemble des partis et avec le souci permanent de ne pas céder aux provocations, aux logiques de la division et de l'affrontement ».
 
Trois leçons à tirer
De ce constat, les Nationalistes modérés estiment qu’il faut tirer trois leçons essentielles dépassant largement le cadre du conflit. La première est qu’« au delà de l’attitude de l’Etat, de ses provocations et de ses mensonges, le conflit de la SNCM a fait la démonstration imparable que la Corse ne pesait rien dans cette problématique-là. Elle n’est qu’une variable d’ajustement. S’il n’y avait pas eu un accord entre la CGT et le gouvernement, la Corse serait encore paralysée par la grève et un blocus qui l’aurait tué économiquement. Nous serions à éteindre des incendies que des gens exaspérés auraient fait éclater d’un côté, comme de l’autre », enchaîne Gilles Simeoni. La seconde leçon est que rien n’est réglé sur le fond. « La Corse reste sous la menace d’une autre grève, puis d’une autre... Elle ne peut pas continuer à être en état de blocus. Même si on comprend l’agonie des marins de la SNCM, l’asphyxie de l’économie corse comme moyen de pression ou de discussion n’est pas acceptable ! », poursuit-il. La troisième leçon est tirée de l’attitude de l’Etat : « Si on met bout à bout l’attitude de l’Etat dans ce conflit, son attitude envers l’université de Corse et son refus de signer la convention, son attitude globale vis-à-vis de la question politique, cela se résume à un blocage total. Secteur par secteur, projet par projet, c’est un Non catégorique opposé à la société corse ». Le 1er édile bastiais stigmatise, aussi, l’attitude des préfets qui « font pression sur les maires qui prennent des délibérations », faisant allusion aux semonces préfectorales envoyées, par courrier, aux municipalités qui votent le statut de résident ou la coofficialité de la langue corse.
 
La question de la dépendance
Enfonçant le clou, Jean-Baptiste Arena, maire adjoint de Patrimoniu, relie, également, les enseignements du conflit à la problématique économique plus globale que définit, depuis longtemps, la stratégie de l’Etat en Corse. « Les gens disent que cela fait 40 ans que l’Etat ne fait rien au niveau des transports ou fait preuve d’une certaine léthargie. Mais, la stratégie de l’Etat a été initiée bien avant par les 96 années de fameuses lois douanières qui, de 1814 à 1912, taxaient les produits exportés de Corse et détaxaient les produits importés. Quoi de mieux pour détruire un tissu économique et garder un peuple sous le joug d’une puissance coloniale ! A l’époque, la puissance française n’était présente que depuis 30 ans dans l’île ». Les grèves à répétition de la SNCM, avec le risque latent d’un blocus maritime total, engagent, à travers la question de l’approvisionnement en nourriture, une réflexion sur la dépendance de l’île. « Ce qui n’est pas logique sur une île qui possède une terre très fertile, des espaces agricoles encore vierges et très vastes et de l’eau à foison. Il faut avoir conscience et prendre en compte que la Corse finira par ne plus rien produire ! A un moment donné, il nous faudra repenser notre politique agricole et notre politique de production. Cette problématique est liée à celle des transports parce que la continuité territoriale est instaurée dans un sens, mais pas dans l’autre. Tous les produits importés en Corse bénéficient d’aides, alors que les produits exportés ne le sont pas. Cela, les Corses ne le savent pas ! Et là, on rejoint les fameuses 96 années de lois douanières ! ». Il ajoute : « Certains, aujourd’hui, ne dépendent plus du système économique artificiel que l’Etat français a mis en place depuis plus de deux siècles ».
 
Compter sur soi-même !
Partant de ce constat, Femu a Corsica juge qu’il est, enfin, temps de définir clairement l’avenir des transports maritimes insulaires et émet une triple proposition. La première est de redemander une session thématique à l’Assemblée de Corse en septembre, histoire d’anticiper un nouveau conflit potentiel à-venir. La seconde est l’organisation d’un séminaire en juillet ouvert aux forces vives et progressistes pour réfléchir aux transports maritimes et, plus globalement, aux grandes options de développement économique et social. Jean-Baptiste Arena prône l’instauration d’un « véritable rapport de forces productif et politique avec l’Etat ». La pression ne pourra venir que de la rue et passer par le tissu économique. « Pour aider les produits exportés, il faut instaurer une véritable continuité territoriale qui va dans les deux sens : Continent-Corse et Corse-Continent, mais également vers le continent européen, notamment la Sardaigne, l’Italie et l’Espagne ».
Avis partagé par Gilles Simeoni qui lance un appel à la mobilisation de toute la société corse : « Ce conflit nous fait toucher du doigt qu’il faut construire un rapport de forces politique avec toutes les forces vives de la société et qu’on doit, d’abord et avant tout, compter sur nous-mêmes ! ».

N.M.

Jean-Christophe Angelini, co-leader de Femu a Corsica, conseiller territorial, conseiller municipal et conseiller général de Porto-Vecchio.
Jean-Christophe Angelini, co-leader de Femu a Corsica, conseiller territorial, conseiller municipal et conseiller général de Porto-Vecchio.
Jean-Christophe Angelini : « Nous devons dire, tous ensemble, à l’Etat quelle doit être la nouvelle doctrine de la Corse en matière de transports »
 
- Vous qualifiez d’indigne le traitement par l’Etat de la grève de la SNCM. Que reprochez-vous à ce dernier ?
- Nous pensons, avec un certain nombre d’exemples à l’appui, que l’Etat a délibérément joué le pourrissement. L’exemple le plus emblématique et le plus choquant fut l’expulsion manu militari des représentants économiques et consulaires venus négocier pacifiquement en préfecture. Des chefs d’entreprises, des femmes, des personnes âgées ont été frappées, insultées et humiliées dans des conditions que la Corse entière a réprouvées. Nous tenions, encore une fois, à le dire. Un autre exemple est l’étalement sur 20 jours d’un conflit qui aurait pu être résolu rapidement. Nombre d’actes ont convergé pour atteindre des extrêmes qui ont été très préjudiciables à la Corse. Tout ceci suscite, chez nous, une grande inquiétude, mais aussi une grande mobilisation. Nous faisons, dès aujourd’hui, une série de propositions par une triple initiative qui est, désormais, mise en perspective.
 
- Que proposez-vous pour faire bouger les lignes ?
- La première initiative consiste à interpeller de nouveau le Conseil exécutif et, plus largement, l’Etat et le gouvernement, sur le devenir des transports maritimes. Nous avons déposé, ce jour, une question orale qui sera examinée les 17 et 18 juillet lors de la session de l’Assemblée de Corse (CTC). La deuxième idée, que nous avons proposée au cœur du conflit, est la tenue d’une session thématique, exclusivement dédiée au dossier des transports, plus particulièrement aux transports maritimes. Nous allons renouveler cette demande en espérant qu’elle sera prise en compte à la rentrée de septembre. Nous en avons déjà parlé au président Bucchini qui l’a accueilli avec intérêt.
 
- Quel est le but de cette session thématique ?
- Nous voulons qu’avant la fin du nouveau moratoire de la SNCM, nous puissions avoir une idée plus précise de ce qui adviendra pour l’île. Ceci, avant de nouveaux blocages et pas pendant ou après, comme ce fut le cas récemment.
 
- Les mesures obtenues par les socioprofessionnels ne vous satisfont pas. Pourquoi?
- Les mesures proposées, qui sont essentiellement d’ordre fiscal, sont intéressantes et légitimes. Nous ne voulons pas en nier la portée et l’utilité. Nous disons seulement qu’elles ne sont pas suffisantes pour embrasser la totalité d’un problème qui n’a pas été que technique ou maritime, mais qui est un problème économique et politique très vaste. C’est la raison pour laquelle nous prendrons une troisième initiative, celle d’un séminaire de travail ouvert et participatif où toutes les pistes d’avenir, que Femu a Corsica propose, seront examinées dans le détail.
 
- Rien n’est réglé. La grève est simplement suspendue. Qu’attendez-vous de l’Etat ?
- L’Etat a une responsabilité première et centrale, mais la CTC, l’OTC et l’ensemble du monde économique, qui s’est largement mobilisé, ont également une part de responsabilité déterminante. La leçon de ce conflit est que l’on doit désormais unir et faire converger des forces, qui étaient jusque là éparses, les mettre en mouvement pour dire ensemble à l’Etat quelle doit être la nouvelle doctrine de la Corse en matière de transports. Dès l’instant que l’union forte, large et plurielle sera matérialisée, nous ne voyons pas comment l’Etat pourra durablement ne pas la prendre en compte. Notre idée est de rassembler le peuple corse autour d’une option nouvelle. Nous le faisons tous les jours au plan politique, nous le ferons au plan économique.
 
- Une compagnie régionale maritime, est-ce, pour vous, la bonne solution ?
- Oui. C’est un principe constant auquel nous n’avons jamais dérogé. Nous proposons, en effet, que la Corse ait davantage la maîtrise de son offre de transport maritime et de sa desserte. Ceci, dans le cadre d’une entité publique ou semi-publique territoriale qui intègre l’ensemble des moyens nautiques et des salariés. Elle doit s’inscrire dans le cadre d’une continuité territoriale européenne permettant de relier la Corse à l’ensemble du bassin méditerranéen et à l’Europe du Sud et, pas uniquement, comme c’est le cas aujourd’hui, au seul continent français. Ce triptyque, compagnie régionale, continuité territoriale européenne et moyens dédiés, est, pour nous, est essentiel. Nous allons le redire et le préciser à travers une proposition forte et structurée de compagnie régionale publique ou semi-publique qui prend véritablement en compte les intérêts prioritaires de la Corse.
 
- Que faites-vous des salariés de la SNCM qui iront pointer au chômage ?
- Nous ne voulons mettre personne au chômage. Nous l’avons dit et répété tout au long du conflit. La dimension sociale, salariale et syndicale est, pour nous, déterminante. D’ailleurs, notre projet de société pour la Corse l’inclut naturellement dans tous les secteurs de la vie publique. Pour autant, la Corse, seule, ne peut pas être tenue responsable des 40 ans d’incurie de l’Etat. C’est lui qui a laissé pourrir la situation de la SNCM qui compromet, aujourd’hui, des milliers d’emplois, ce n’est pas la Corse ! Donc, nous n’avons pas à prendre en compte, seul, une problématique posée à des milliers de personnes. C’est l’Etat qui doit éclairer le jeu et dire ce qu’il fait en PACA, ce qu’il fait du réseau libre, du trafic vers le Maghreb et de la SNCM ancienne version dont il s’apprêtait à déposer le bilan !
 
- L’Office des transports (OTC) a-t-il commis une erreur en réattribuant la DSP (Desserte de service public) à la SNCM ?
- C’est l’Assemblée qui l’a fait ! Mais, de façon générale, l’OTC n’a pas brillé par sa capacité d’innovation et sa réactivité. Il a souvent été à la remorque ou à la marge et pas au cœur d’un conflit qui relève, pourtant, de sa responsabilité première. Même si l’Etat conserve une responsabilité centrale, nous aurions préféré que l’OTC soit plus actif qu’il ne l’a été ces derniers temps !
 
- Pourquoi, selon vous, l’Etat a-t-il autant ignoré la Corse dans ce conflit ?
- La Corse, aujourd’hui, dans le cadre de la problématique générale à laquelle est soumis l’Etat, compte peu, voire pas du tout. Elle n’est pas inscrite à l’agenda des grandes préoccupations gouvernementales. Elle est, certes, traitée, mais de façon timide, dans le cadre d’un dialogue qui s’étire et ne donne pas, pour l’instant, de résultats probants. Il n’y a pas de prise en compte issue d’une volonté politique claire. Il est temps que cette volonté se matérialise par une série de gestes concrets.
 
- C’est-à-dire ?
- Nous avons, encore, vécu une période dure avec une perte d’activité directe chiffrée à, au moins, une centaine de millions d’euros, 2000 emplois directs également mis en danger… Cela fait beaucoup pour une économie déjà précaire comme la nôtre. Aujourd’hui, au plan économique, social et politique, la Corse est dans une impasse dont nous devons sortir très rapidement, sauf à souhaiter une situation de conflit et de violence à laquelle personne n’a intérêt.
 
- Qu’attendez-vous de la venue, la semaine prochaine, de la ministre Marylise Lebranchu ?
- Nous n’avons malheureusement pas l’impression que les choses soient près de changer vu qu’elles pourrissent depuis plusieurs semaines. En même temps, nous savons que l’Etat ne peut pas continuer longtemps à faire la sourde oreille à la revendication, aujourd’hui, portée par une majorité du peuple corse et des élus de la CTC. Le moment viendra, forcément, où l’Etat devra revenir à la raison et prendre en compte ces propositions. Nous allons redire, vendredi prochain, à Marylise Lebranchu que ce temps-là est venu. Nous allons opérer une rupture dans le ton et dans le fond par un nouveau rapport de forces public et démocratique. L’Etat devra se hisser à la hauteur des enjeux.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.