Marie-Alexandra Colombani, présidente de la Dante Alighieri à Bastia et David Brunat.
- David Brunat, vous êtes philosophe de formation, avec la mafia on sort un peu du sujet non ?
- La philosophie mène à tout, la philosophie s'intéresse à tout, au concept, au monde des idées mais aussi au monde des hommes, c'est d'abord un phénomène humain qui s'intéresse à l'humain, à l'anthropologie. Et la mafia est une question de nature anthropologique, morale évidemment, économique et donc philosophique.
- Le juge Falcone ? Un symbole ?
- C'est le symbole du combat contre la mafia sicilienne, en tout cas c’est lui qui le premier a éclairé les rouages, le fonctionnement de cette organisation criminelle qui était très méconnue, très opaque et qui l'est demeurée. J’ai été séduit par son équation personnelle, son charisme, son courage, son intelligence, son savoir juridique, son combat pour la liberté, pour la démocratie, pour une Italie libre, une Italie rayonnante, une Italie de lumière aux antipodes de ce que la Cosa Nostra souhaitait, préconisait et instaurait-
- Il était lui-même sicilien ...
- Il était lui-même sicilien ...
- C'était un Sicilien amoureux fou de son île natale. Il y a grandi, travaillé, il s'y est marié et il y est mort. Il s’est battu pour une Sicile libre, pour une Sicile prospère, une Sicile intégrée dans l'Europe, dans les valeurs démocratiques. C'est quelqu'un qui connaissait la culture mafieuse puisqu’il était né à Palerme, avait grandi dans un quartier de Palerme. Parmi ses amis d'enfance il y avait d’ailleurs un certain nombre de mafieux de haut rang
- Il en connaissait donc bien les rouages …
- Il en connaissait donc bien les rouages …
- Bien sûr. S'il n'avait pas été sicilien, il n'aurait vraisemblablement pas bien compris les rouages, la nature du phénomène, son imprégnation dans la société sicilienne et peut-être qu'il ne s'y serait même pas intéressé d'ailleurs.
- Comment votre travail s'est-il articulé pour écrire ce livre?
- Je n'ai pas voulu faire une biographie à proprement parler. Ce n'est pas un travail académique où je me suis plongé dans les sources, où j'ai raconté sa vie depuis son premier jour jusqu'à sa disparition et puis la postérité. J'ai voulu faire une espèce de déclaration d'amour, c'est peut-être un peu fort, disons le portrait sentimental d'un homme que je trouvais à la fois fascinant et de nature à être un modèle pour les hommes et les femmes de bonne volonté qui luttent pour la liberté. Il se sacrifiait et il le savait. Il assumait les risques qu'il encourait. J'en ai fait un symbole de ce combat pour la démocratie.
- Vous êtes-vous rendu à Palerme ?
- J'ai évidemment rencontré des gens sur place, j'ai eu de longues discussions avec Marcelle Padovani* qui connaît infiniment la question et en particulier qui a très bien connu le juge, ce qui n'est pas mon cas, je ne l'ai jamais rencontré. À l'époque où il est mort, en 1992, je ne m'intéressais pas encore vraiment à ce sujet. J'ai lu évidemment toute la littérature sur la question, la littérature des historiens, la littérature des romanciers. J'ai écrit une œuvre littéraire, avec des pas de côté. Je mentionne beaucoup Camus dans le livre parce que Camus était un méditerranéen. Lui c’était l'Algérie, sa terre natale, le soleil, une terre antique, une terre de violence aussi, une terre de sang, mais aussi une terre de beauté, un peu à l'instar de la Sicile. Et j'en ai fait un héros solaire, quelles que soient les épreuves qu'il a endurées jusqu'au sacrifice de sa vie, parce que c'est un martyr, pas seulement un martyr, un héros au sourire si doux, comme dirait l'autre.
- Le rôle de sa femme, bien mis en lumière dans ce film « Francesca e Giovanni » est important ?
- Un rôle déterminant car il ne faut pas perdre de vue que c'était une magistrate. Magistrate, fille de magistrate, ce qui n'est pas son cas à lui. Et quand ils se rencontrent à la fin des années 70, c'est un combat commun pour l'état de droit. D'ailleurs sa thèse de doctorat dans les années 60 portait sur l'état de droit et le régime des sécurités, des libertés publiques. Elle a joué un rôle très important à ses côtés, comme lui a joué un rôle très important à ses côtés. Le rôle de Francesca a été souvent mis sous le boisseau alors que lui apparaissait comme une personnalité rayonnante, lumineuse, plein de charme, plein de charisme. Et c'est vrai que moi-même, dans mon livre, je parle très peu d'elle. Il était temps de la réhabiliter, en tout cas de la mettre en avant. Je suis sûr que ce film va permettre de célébrer la mémoire de cette femme qui a été une éminente magistrate, une épouse éminente également, et dont le rôle a été absolument déterminant dans la lutte contre la mafia.
- Quel retour avez-vous eu de votre livre ?
- j’ai discerné un lectorat ému, surpris par le fait que ce ne soit pas un livre de politologue, ni un livre de philosophie ou d'historien, ou d’expert en criminologie, de plus publié par une maison d’édition, Les Belles Lettres, qui, comme son nom l'indique, est plutôt dévolue à la littérature, et même aux classiques grecs et latins. C'est un livre qui se voulait beau, qui se voulait poétique, un regard d'admirateur. D’ailleurs dans tous les livres que j'écris, sur des sujets très différents, il y a de l'admiration. Le juge Falcone était un homme que j'admirais beaucoup, à qui j'ai voulu rendre hommage.
- En Corse, il est beaucoup question de mafia…
- Alors, sur la Corse, je ne peux pas me prononcer parce que je ne connais pas la question. Je ne fais pas une réponse dilatoire. Je dis juste que je ne suis pas du tout un expert de la situation en Corse. Ce que je peux dire, c'est que je pense qu'il faut élargir la question. Quel que soit le sens que l'on donne au vocable de mafia, il ne faut pas faire une focalisation sur la mafia. En fait c'est la France en général qui est concernée par le sujet. Les cartels de la drogue constituent un phénomène de grande ampleur. A mon avis, la mafia n'est pas une exclusivité insulaire, même si, évidemment, il y a une emprise. Ce que je veux dire c'est que c'est un phénomène général qui prend d'ailleurs une grande ampleur sur le continent. La Corse vaut beaucoup mieux que cette réputation qu'on lui prête à tort ou à raison de banditisme, de criminalité. C'est vrai toutefois qu'à l'époque de la French Connection, votre île a joué un rôle déterminant dans ses réseaux, dans ses circuits.
- Des livres en chantier ?
- En 2025, j'ai sorti un livre sur une femme, que je n'ai pas rencontrée, pas plus que Falcone, mais que j'admirais beaucoup : Elisabeth de Miribel**. C’est elle qui a tapé le texte de L'appel du 18 juin. Lorsqu’elle était à Londres, elle était avec le Général de Gaulle quand il a lancé l'appel. Elle a ensuite joué un rôle très important dans la France libre. Elle deviendra reporter de guerre, diplomate, femme de lettres. Aujourd’hui je prépare un nouveau livre, sur un sujet tout à fait différent, une passion personnelle, qui s'appelle « Le marathon ». Une très belle histoire, une histoire centenaire car il ne faut pas s'imaginer que les Grecs anciens couraient le marathon. C'est une invention française de la fin du XIXe siècle, au moment de la restauration des Jeux Olympiques où on a eu l’idée de créer une course commémorant le périple légendaire du messager qui annonce à Athènes la victoire des Athéniens sur les Perses. Une histoire en 42 chapitres qui va sortir dans quelques semaines. Si je suis un auteur tout terrain, Falcone reste pour moi un point d'ancrage, parce que c'est un repère, un phare moral.
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* Ex-correspondante du Nouvel Observateur en Italie. Auteure avec le juge Falcone de « Cosa nostra, le juge et les hommes d’honneur », Éditions N°1 / Austral, 1991.
** 1915/2015. « A la Machine. Vies d'Elisabeth de Miribel ». Edition La Thébaïde, 2025.
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