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Au cimetière marin du Canicciu, près deux siècles d’histoire ajaccienne gravés dans la pierre


Jeanne Soury le Samedi 31 Octobre 2026 à 18:40

Le cimetière marin du Canicciu raconte bien plus que l’histoire de ceux qui y reposent. De ses imposants caveaux familiaux aux sépultures de personnalités qui ont marqué la cité impériale, ses allées témoignent aussi de l’évolution d’Ajaccio et de sa société. Philippe Perfettini, chef de projet patrimoine de la Ville, en dévoile les histoires et les particularités, en ce week-end de la Toussaint.



Au cimetière marin du Caniccio, près deux siècles d’histoire ajaccienne gravés dans la pierre (©Paule Santoni)
Au cimetière marin du Caniccio, près deux siècles d’histoire ajaccienne gravés dans la pierre (©Paule Santoni)
Il suffit de parcourir quelques allées pour comprendre que le cimetière marin du Canicciu n'est pas tout à fait un cimetière comme les autres. Avec celui de Saint-Antoine, il rassemble près de 23 000 personnes recensées dans les registres ajacciens. Ici, les sépultures racontent autant les destins individuels que les histoires familiales. Certaines prennent la forme de véritables chapelles, d'autres se distinguent par leur sobriété. Des monuments imposants aux tombes plus modestes, le paysage funéraire dessine, à sa manière, une histoire de la ville. 

Pour en comprendre les origines, il faut remonter aux années 1830. Les délibérations municipales pour sa création sont prises entre 1836 et 1838, sous le mandat d'Ascagne Cuneo d'Ornano. Son ouverture intervient vraisemblablement entre 1838 et 1840. « À cette époque, on est dans une nouvelle organisation des pratiques funéraires. Depuis la Révolution française, les cimetières passent progressivement des paroisses aux communes. Puis, sous Napoléon, avec les préoccupations d'assainissement des villes, il faut éloigner les lieux d'inhumation des centres urbains », explique Philippe Perfettini.

Le cimetière connaît ensuite plusieurs agrandissements, notamment une première extension sous Jérôme Maglioli, puis une autre en 1934. À la fin des années 1960, l'ouverture du cimetière Saint-Antoine vient répondre aux besoins d'une ville qui s’étend.

Philippe Perfettini, chef de projet patrimoine de la Ville, dévoile les histoires et les particularités du cimetière marin des Sanguinaires
Philippe Perfettini, chef de projet patrimoine de la Ville, dévoile les histoires et les particularités du cimetière marin des Sanguinaires
Dans les caveaux, la mémoire des grandes familles

Au cimetière des Sanguinaires, l'architecture n'est jamais tout à fait anodine. « L'architecture des caveaux raconte quelque chose sur l'histoire des familles : c'est un statut social », résume Philippe Perfettini. La taille des monuments, leur ornementation et leur emplacement témoignent de la place que certaines familles occupaient dans la société ajaccienne.

Toutes les grandes familles n'ont pourtant pas choisi d'y établir leur dernière demeure. Plusieurs ont fait construire leurs propres chapelles ailleurs dans la ville, notamment le long de la route des Sept-Chapelles. La famille Peraldi avait la sienne à l'entrée du bois des Anglais, tandis que celle des Sebastiani se trouvait sur le cours Grandval. La chapelle impériale, inaugurée en 1860 en plein centre-ville, constitue une autre exception. « Mais les familles qui ont été reconnues par la grande histoire locale, et même par la grande histoire tout court, ne sont pas ici », souligne le chef de projet patrimoine.

Le cimetière n'en demeure pas moins un témoignage précieux de l'histoire locale. Au fil du temps, son organisation s'est adaptée aux concessions et à l'espace disponible. « Quand vous le regardez d'en haut, c'est un peu comme l'urbanisme à Ajaccio. C'est structuré pendant un certain moment et ensuite, c'est au gré des concessions et des mètres carrés disponibles. » Certaines tombes semblent aujourd'hui délaissées, tandis que d'autres continuent d'être soigneusement fleuries. En ce week-end de Toussaint, ces bouquets rappellent aussi l'attachement des Ajacciens à ce lieu de mémoire.

Des destins qui ont marqué la cité impériale

Derrière les noms gravés dans la pierre se trouvent aussi des parcours qui dépassent l'histoire des familles. L’endroit accueille notamment la sépulture de Fred Scamaroni, résistant qui s'est suicidé dans sa cellule de la citadelle d'Ajaccio en 1943. Après sa mort, il est d'abord placé dans une fosse commune, avant d'être transféré dans le tombeau de la famille Macchini, à l'initiative d'Eugène Macchini, devenu maire après la Libération. « Une sépulture digne de son rang et de son sacrifice a ensuite été érigé au milieu du cimetière », explique le chef de projet. 

Des personnalités connues reposent dans ce cimetière, d'hommes politiques à des chanteurs et poètes
Des personnalités connues reposent dans ce cimetière, d'hommes politiques à des chanteurs et poètes
Autre figure ajaccienne, François Coty repose également au cimetière marin. Parfumeur de renommée internationale et ancien maire de la ville, il reste associé à une mémoire parfois controversée. Philippe Perfettini tient toutefois à rappeler son parcours. « On lui a longtemps collé une étiquette de collabo. Sauf qu'il est mort avant la guerre, donc pour être collabo avant la guerre, c'est compliqué ! » rappelle-t-il, avant d'insister sur ce qui a fait sa renommée : « On a oublié qu'il était avant tout un nez extraordinaire en termes d'essences et en termes d'affaires. »

Le cimetière conserve aussi des particularités moins connues. Certains cercueils y sont encore apparents, notamment ceux de Charles Ornano et de Pascal Rossini, deux anciens maires d'Ajaccio. Tous deux avaient été exposés dans le hall de l'hôtel de ville, dans des cercueils de style Empire, conformément à une tradition bonapartiste. Pour permettre ces cérémonies, il avait même fallu déplacer la statue en marbre du roi Jérôme Bonaparte, installée au milieu du bâtiment. « Elle pèse deux tonnes. Il a fallu la déplacer spécialement pour ces deux occasions ! », raconte Philippe Perfettini. Les cercueils ont ensuite conservé leur apparence au cimetière, où ils constituent aujourd'hui une curiosité singulière.

Et puis il y a Dumenicu Antoniu Versini, dit « Maestrali », le poète ajaccien auquel on doit notamment « Aiacciu Bellu », rendu célèbre par la voix de Tino Rossi. Il avait fait réaliser sa tombe et son buste de son vivant. Un jour, alors qu'il se trouvait près de sa propre sépulture, une passante l'aurait pris pour un fantôme. L'homme, connu pour son humour, lui aurait alors lancé : « Madame, je suis sorti pour prendre le frais ! » Une scène qui fait encore sourire Philippe Perfettini.  

Des grandes figures ajacciennes aux histoires plus méconnues, le cimetière marin du Caniccio rassemble ainsi, au fil de ses allées, des fragments de l'histoire et de la mémoire de la ville. Il faudrait sans doute bien plus qu'une visite pour en raconter toute l'histoire.