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Saveriu Luciani : « Une rentrée scolaire qui pose une nouvelle fois la question du statut de la langue corse »


Nicole Mari le Mardi 1 Septembre 2020 à 17:40

« U Corsu, a lingua di tutti, una lingua per tutti ! ». Construire une société bilingue était une promesse forte de l’Exécutif nationaliste à son arrivée aux responsabilités territoriales. A l’aube de la rentrée scolaire, Saveriu Luciani, conseiller exécutif en charge de la langue corse, fait le point, pour Corse Net Infos, sur la situation de la langue et sur l’action menée depuis 2016 en matière de promotion et d’immersion linguistiques. Il pointe les entraves de l’Etat, ce qu’il appelle une « malveillance institutionnelle », qui fragilise cette dynamique territoriale. Et annonce une nouvelle feuille de route « Lingua Avvene » qui sera présentée en fin d’année.



Saveriu Luciani, conseiller exécutif en charge de la langue corse et président de l'Office d'équipement hydraulique de la Corse. Photo Michel Luccioni.
Saveriu Luciani, conseiller exécutif en charge de la langue corse et président de l'Office d'équipement hydraulique de la Corse. Photo Michel Luccioni.
- Avant toute chose, comment appréhendez-vous cette rentrée scolaire avec la crise sanitaire liée à la persistance du COVID ?
- Au préalable, je tiens à rappeler notre implication depuis le début de cette crise. Nous avons bien conscience des difficultés que pose cette situation inédite dans l’organisation de la rentrée. Comme vous avez pu le constater, la Collectivité de Corse (CdC) s’est pleinement engagée dans l’opération avec ses personnels et en mettant en œuvre des moyens matériels considérables, notamment en matière de fourniture de masques et de gels hydroalcooliques à l’ensemble de la communauté éducative, mais aussi dans les domaines de la désinfection des locaux, des transports scolaires et de la restauration. Sur un plan linguistique, force est de constater l’impact négatif du confinement sur l’enseignement de la langue, que l’absence de statut a fragilisé, y compris dans le cadre de la rentrée scolaire. Le corse n’est pas érigé au rang de priorité, et cette remarque s’applique également à son usage dans les médias.
 
- Après presque 5 ans aux responsabilités, quel bilan pouvez-vous dresser de votre action pour la promotion de la langue corse ?
- Depuis 2016, l’action, qui nous a guidés, prend sa source, bien entendu dans l’état des lieux et les recommandations du Pianu Lingua 2020, mais également dans la volonté qui est celle du Conseil exécutif de se reposer sur des axes forts tels que les médias ou l’immersion scolaire. C’est le véritable sens de « U Corsu, a lingua di tutti, una lingua per tutti ! ». Nous avons largement dépassé les objectifs définis par ce plan, puisque, dès l’été 2016, nous avons obtenu la création de l’agrégation de langue corse, la mise en place d’un grand plan de formation pour les professeurs des écoles et l’ouverture des classes maternelles immersives. L’exemple significatif du Pianu Media & Lingua Corsa en 2017 confirme ce changement de paradigme, car nous avons conventionné avec l’ensemble des médias les plus populaires : RCFM, CNI, Alta Frequenza, Telepaese, Frequenza Nostra, Corse Matin, Paroles de Corse, ou encore des magazines thématiques comme Cors’Sport. L’idée de ce plan étant d’aider et de soutenir les médias insulaires dans la réalisation de leurs projets en langue corse qui doivent permettre d’augmenter la visibilité et la diffusion de la langue. S’agissant de Via Stella, nous soutenons directement la réalisation de programmes jeunesse à travers des créations, des animations ou des doublages en langue corse.
 
- Quelle différence avec la politique de vos prédécesseurs qui s’étaient déjà engagés dans cette voie ?
- Une différence de moyens ! Si nous avons respecté scrupuleusement une continuité politique incontournable en ne ménageant pas notre soutien aux médias publics nationaux, comme il était d’usage avec les précédentes majorités et comme nous y engageait le Code général des Collectivités territoriales, nous n’avons pas hésité à offrir notre concours aux médias privés et associatifs. Le but est d’élargir le spectre de diffusion et de vulgarisation de la langue en tant qu’outil de communication partagé et populaire. La CdC s’est, pour les mêmes raisons, impliquée dans le Diplôme universitaire (DU) « Journalisme et Corsophonie » de l’Università di Corsica. Ce diplôme requérant la maîtrise du corse, considérée comme compétence professionnelle dans le métier de journaliste, a ouvert un champ de compétences nouveau aux locuteurs jeunes et moins jeunes. Il a déjà, par deux fois, pourvu l’ensemble des médias insulaires en journalistes corsophones et permis, avec le temps, aux rédactions d’étoffer leur potentiel de diffusion et de professionnalisation de la langue. Nous savons tous que la vivacité d’une langue et sa reconnaissance passent, dans nos sociétés modernes, par une présence structurée et pérenne dans les médias.
 
- Le second axe fort, que vous évoquez, est l’immersion. Avec quels résultats ?
- L’immersion, qui s’impose comme un moyen pédagogique incontournable dans l’apprentissage et l’usage de la langue, est un axe prioritaire de notre action, comme c’est déjà le cas dans d’autres régions d’Europe où la langue bénéficie d’un véritable statut. Cela passe évidement par une promotion, sociétale auprès du public adulte avec l’appel à projet des « Case di a lingua », ou dans l’enseignement avec l’appel à projets du rectorat de l’Education nationale pour l’ouverture d’écoles maternelles immersives. Je veux, d’ailleurs, rendre hommage à tous les enseignants déjà impliqués dans ces écoles immersives que nous comptons dans l’Académie : A Ghisunaccia, Ponte Novu, Aiacciu, U Viscuvatu et Munacia d’Auddè. Et profiter de cette occasion pour lancer un appel aux enseignants bilingues : « Engagez-vous dans l’immersion ! Il est reconnu que ce mode d’apprentissage apporte de meilleurs résultats dans la pratique du corse, mais pas seulement ». Je regrette tout de même qu’il n’y ait pas d’ouverture nouvelle à cette rentrée. Pour le reste, nous soutenons, de manière forte, le fonctionnement des centres d’immersion linguistique - à la journée ou longue durée - qui accueillent les élèves des filières bilingues du 1er et 2nd degré. Nous avons instauré, il y a 2 ans, la gratuité quand cela est réglementairement et légalement possible. Notre ambition est de promouvoir de nouveaux centres, à la journée, par exemple à Aiacciu, et longue durée, par exemple à Bastia, dans le cadre du prochain CPER (Contrat de plan Etat-région) 2021-2027.
 
- Comme l’an dernier, vous avez lancé un appel à projets des « Case di a Lingua ». Qu’est-ce que cela donne ?
- Concernant l’immersion dans la société, un projet-phare comme celui de Praticalingua constitue une réussite. C’est pourquoi nous avons voulu encourager et soutenir ce genre d’initiatives en lançant l’appel à projet des « Case di a Lingua ». Nous avons, aujourd’hui, une couverture du territoire très intéressante, puisque l’on compte environ une dizaine de points sur l’île, hormis, pour l’instant, a Balagna et l’Ouest corse. Ce projet reçoit un très bon accueil de la société. Pour autant, je ne fais pas faire d’angélisme ! Si nous avons réussi à générer une dynamique alors que les Case n’avaient jamais vu le jour sous les deux précédentes majorités, je sais très bien que, aujourd’hui comme hier, nous demeurons en situation de fragilité linguistique.
 
- C’est-à-dire ? En quoi cette dynamique est-elle fragile ?
- C’est simple ! Face à l’absence de statut légal de la langue corse, toute initiative publique ou privée encourt les foudres de l’administration et du préfet, lequel n’hésite pas à déférer au tribunal administratif toute décision pouvant lui sembler suspecte par rapport à l’article 2 de la Constitution. La stratégie de l’Etat apparaît ainsi très clairement : il faut priver les langues régionales du moindre statut, sur-interpréter l’article 2 dans le sens le plus restrictif qui soit, par le biais d’une jurisprudence coercitive et brutale, et maintenir les locuteurs des langues concernées, dont le corse, dans une situation de soumission et d’hégémonie linguistiques. Après, on laisse agir le système dominant, on profite du poids écrasant des grands médias de l’information et de la communication, et il ne reste plus à l’individu qu’à se sentir isolé et désemparé puisqu’il ne dispose d’aucun recours citoyen. Ainsi peut-on se sentir enclin, si l’on reste isolé face à une telle puissance, face à une telle malveillance institutionnelle, à considérer que la partie est perdue d’avance. Bien entendu, vous avez compris que nous n’avons pas pour habitude de baisser la tête !
 
- Dans ce cas, que pouvez-vous faire ?
- L’Etat abandonne volontiers au préfet, au juge administratif et au groupe de citoyens orienté, la politique des langues dites régionales, y compris celle du corse. Absence de cadre légal protecteur et jurisprudence systématiquement défavorable, voilà les deux armes qu’il mobilise en permanence et à bas bruit ! Malgré ce contexte juridique et idéologique très défavorable, par notre implication et celle de la société insulaire, la langue corse incarne, envers et contre tout, une valeur positive d’auto-reconnaissance identitaire, culturelle et patrimoniale. Et ce, sans préjudice de l’ouverture à l’Autre ! Je rappelle l’engagement de la CdC à construire une société bilingue ouverte au plurilinguisme. En commençant par le domaine éducatif, bien entendu. 
 
- Pour revenir à l’enseignement du corse, à chaque rentrée scolaire se pose le problème des enseignants. Où en est le Plan de formation ?
- Le Grand Plan de « Formation Langue Corse du 1er degré » est une de nos réalisations majeures. Nous y avons travaillé avec l’Education Nationale et nous le soutenons financièrement. En 4 ans, il a permis d’apporter une formation linguistique substantielle à 300 enseignants et d’accroître de façon conséquente le nombre d’enseignants habilités à pratiquer l’enseignement bilingue. Si le premier degré n’appelle pas de remarque particulière, j’ai déjà évoqué le problème des maternelles immersives, le second degré pose davantage problème. Il y a d’abord la question des chiffres : nous souhaitons nous mettre d’accord avec le rectorat sur leur nature et leur qualité, de façon à ce qu’aucune équivoque n’existe. C’est avec un travail entre les services que l’on peut régler une telle question : elle ne nous apparaît guère redoutable !
 
- Vous dites que les filières du 2nd degré posent toujours problème. Pourquoi ?
- Nous n’avons pas d’information quant au bilan qualitatif qui peut être dressé en filière bilingue au collège, tandis que le même bilingue demeure un échec au lycée. On ne sent pas une volonté forte des autorités académiques en la matière ! Quant au nouveau BAC, c’est peu de dire qu’en l’état, nous n’avons aucune information quant à la stabilisation des effectifs, leur hausse ou leur baisse. Tout le monde connaît les réserves que nous avons émises lors de sa mise en place, avec le risque d’un effondrement des effectifs de LVC, laquelle remplace les anciennes LV3 et option. Nous attendons, donc, d’en savoir davantage, tout en réaffirmant que la mise en place des nouvelles épreuves s’est faite dans l’ignorance complète des dispositions de la Convention Etat-CdC 2016-2021, qui ont été, à dire vrai, évacuées ! La verticalité et la centralisation demeurent donc patentes ! En matière de co-construction de la réalité éducative insulaire, on peut dire que Christophe Colomb n’a pas encore aperçu les mouettes et que, sans doute, il n’est pas près de le faire… 
 
- Qu’avez-vous fait d’autre en matière de promotion linguistique ?
- Nous avons œuvré dans des champs nouveaux. Avec l’idée toujours que la langue corse, pudia esse torna a lingua di u pane, à l’instar du DU Journalisme et corsophonie, nous soutenons les étudiants inscrits en « Master 2 Métiers de l’enseignement en langue corse » avec l’octroi de la bourse « Maestranza ». Nous continuons également notre travail de soutien aux signataires de la charte di a lingua - associations, entreprises, collectivités locales - en leur apportant une contribution financière et en les accompagnant dans leurs actions de mise en place de la langue corse. Concernant a Festa di a lingua,  nous offrons une contribution financière importante au monde associatif. Pour l’édition 2020 que nous avons reportée au 26 septembre, le nombre de réponses à l’appel à projets a littéralement explosé puisqu’il a pratiquement doublé et son budget aussi… Preuve est ainsi donnée que nous avons réussi à ancrer cet évènement et à en faire un rendez-vous populaire pour la promotion et la diffusion de la langue dans l’ensemble de la communauté insulaire.
 
- N’avez-vous pas aussi commandé une enquête sur la transmission de la langue corse via un marché public ?
- Oui ! Ce projet est en cours de réalisation. Nous ne pouvons pas négliger l’indispensable conduite d’une observation linguistique minutieuse. Mais au-delà de son résultat, extrêmement utile sur l’usage actuel de la langue au sein des familles, c’est tout un rapport à la transmission familiale qu’il nous faut reconstruire. Je me dois, cependant, d’en appeler, une nouvelle fois, à la volonté populaire, primordiale dans un indispensable Riacquistu qui ne peut en aucun cas rester dépendant de la seule action institutionnelle. La Corse et son Peuple doivent s’en persuader et continuer leur propre officialisation, car « a Lingua face Populu ! ».
 
- De quelle façon ?
- D’ores et déjà, nous disposons d’outils et de moyens opérationnels. Dans cette optique, nous nous attelons à mettre en route un nouveau fonctionnement du « Cunsigliu di a Lingua » qu’il nous faudra redéfinir et adapter aux enjeux à venir. De même, je suis heureux d’annoncer que nous étoffons les moyens administratifs mis au service de la politique linguistique puisque nous serons bientôt en mesure d’inaugurer une antenne de la Direction Lingua Corsa sur Bastia, afin d’élargir son implantation et son rayonnement territorial. Enfin, nous proposerons prochainement un nouveau projet à l’Assemblée de Corse. Il ira de pair avec une nouvelle proposition de feuille de route qui se substituera au Pianu lingua 2020 Lingua Avvene. J’aurai l’occasion de revenir sur les grands axes de ce grand chantier de la langue, en répétant, pour conclure sur un plan politique, que la revendication d’un statut coofficiel de la langue reste, plus que jamais, Notre combat pour aujourd’hui et demain. 
 
Propos recueillis par Nicole MARI.




















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