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Nanette Maupertuis : "Le désenchantement de la jeunesse est un terreau pour les dérives mafieuses"


Nicole Mari le Jeudi 27 Juillet 2023 à 15:38

Liberté de vivre et d’entreprendre. La présidente de l’Assemblée de Corse, Nanette Maupertuis a consacré son allocution de la session de fin juillet sur les dérives mafieuses et le désenchantement de la jeunesse. Elle déplore le refus de l’Etat de participer aux travaux sur ces dérives qu’elle qualifie de mauvais signal donné à la Corse. Elle estime que la jeunesse, qui a du mal à se projeter dans l’avenir, est un terreau pour la mafia. Avant de dénoncer également « le silence assourdissant » de l’Etat sur le projet d’autonomie et la nécessité de construire la paix et l’espoir.



Nanette Maupertuis, présidente de l’Assemblée de Corse. Photo Michel Luccioni.
Nanette Maupertuis, présidente de l’Assemblée de Corse. Photo Michel Luccioni.
« Notre vigilance doit être maximale face au risque renforcé ». Si ce propos préliminaire de la présidente de l’Assemblée de Corse, Nanette Maupertuis, dans son allocution de la session de fin juillet, concerne les incendies qui ont notamment touché la Balagne cette semaine et les effets du changement climatique, il s’applique à l’intégralité de son intervention qui s’est focalisée sur les dérives mafieuses et le désenchantement de la jeunesse insulaire. La veille s’est tenue sous sa présidence la Commission permanente sur les dérives mafieuses qui réunit des élus de l’Assemblée de Corse et du Conseil exécutif, les associations et les collectifs dans une série d’ateliers répartis en 5 thématiques. « Nous avons tenu 35 réunions, 24 auditions d’experts, d’élus, d’ONG, pour comprendre la nature du phénomène mafieux et en tirer des enseignements qui nous permettront d’adapter aux mieux nos politiques publiques », précise-t-elle. Avant de réaffirmer : « notre engagement dans la lutte contre ce fléau social est important : il doit rester sans faille. En particulier dans le contexte actuel lourd à nouveau, avec l’assassinat à Aiacciu d’un jeune homme dans la fleur de l’âge ». Signalant qu’il s’agit « du fils et du frère de personnes qui travaillent à la Collectivité de Corse », elle manifeste son soutien aux « familles qui souffrent ».
 
Un mauvais signal
Une vigilance maximale pour ces dérives et l’importance pour la présidente Maupertuis de continuer le travail qui viendra alimenter le rapport que le Conseil exécutif présentera à l’automne. « Nous continuerons à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour assurer en Corse une authentique liberté de vivre, d'entreprendre, de se projeter. Déjà, dans ces travaux riches, nous notons des convergences significatives ». Tout en regrettant fortement « l’absence de coopération de la part des services de l’Etat. Aucun des représentant officiel invité ne se s’est rendu disponible. Cela est très inquiétant parce qu’un Etat doit être au service de ses citoyens, et, dans le cas d’espèce, il doit pouvoir rendre des comptes aux représentants élus du peuple. Et ce n’est pas le bon signal qui a été envoyé auprès des citoyens et surtout de la jeunesse ». Rappelant que la jeunesse est depuis l’accession des Nationalistes aux responsabilités territoriales « au cœur de nos préoccupations, nous en faisons un point cardinal de notre engagement démocratique », elle redit à quel point la jeunesse corse est capitale pour l’avenir et qu’elle est la clé de la survie du peuple corse : « A ghjuventù corsa, ghjè un capitale. Un capitale umanu è un capitale per l’avvene. Ghjè l’assicurenza di a persistenza di l’esse corsu. Chì si a ghjuventù ùn hà più l’esse corsu, ùn ci serà più populu corsu. A nostra ghjuventù, ghjè a nostra prusperità è ghjè u core di u nostru impegnu puliticu ».
 
Un poison insidieux
La vigilance aussi pour une jeunesse dont Nanette Maupertuis craint « le désenchantement » et ses conséquences : « C’est un poison insidieux qui se diffuse et qui se traduit au travers d’un indicateur, celui de la performance académique. Malgré les bons résultats au baccalauréat, le taux de diplomation est plus bas en Corse par rapport à la moyenne métropolitaine. Il faut nous en inquiéter ». Si elle salue les politiques du Conseil exécutif qui « s’emploient à proposer une offre de formation de qualité et diversifiée en prenant en compte les spécificités et les difficultés de la jeunesse insulaire », elle constate que ce désenchantement est une tendance mondiale. « Il n’existe pas qu’en Corse. Il prend racine dans un mal-être profond, des problématiques croissantes en termes de santé mentale par exemple et globalement, une perte de confiance en l’avenir ». Vigilance d’autant plus maximale que cette « jeunesse désabusée, qui ne se projette pas dans l’avenir, fait le terreau des dérives mafieuses car elle constitue une proie facile ». D’autant encore que les prévisions livrées par l’Insee dans le cadre Corsica Pruspettiva 2050 ne sont guère rassurantes : « En 2018, nous avions en Corse un ratio de 110 seniors pour 100 jeunes. Selon l’Insee, en 2070, ce rapport sera de 240 seniors pour 100 jeunes. Cosa hà da esse sta ghjuventù ? Cosa farà sta ghjuventù ? Nous devons, dès à présent, nous emparer de ce sujet car dans tous les pays du monde où la jeunesse est largement minoritaire, l’on cesse d’innover et de se développer ». Une jeunesse qui, souligne-t-elle, a « Historiquement et encore récemment, joué un rôle central en Corse », que ce soit pour le Riacquistu, la réouverture de l’Università di Corsica ou les mobilisations de mars 2022.
 
Un silence assourdissant
Dans cet ordre d’idées, la présidente de l’Assemblée de Corse revient sur ce qu’elle qualifie de « silence assourdissant de l’Etat, suite à la délibération adoptée par l’Assemblée de Corse le 5 juillet dernier ». Si elle comprend que le contexte tendu en France a dissuadé le Président de la République de s’exprimer au sujet de la révision constitutionnelle comme prévu le 14 juillet dernier, elle regrette le peu d’information qui a filtré sur le contenu de ladite révision. Et lance de nouveau un appel à l’Etat : « Nous attendons encore un signal important de la part de l’Etat. « Bienheureux les artisans de paix » disait Gérald DARMANIN en citant Saint Mathieu à l’occasion de la commémoration de l’assassinat du Préfet Erignac. J’aimerais, depuis cette tribune, rappeler au Président de la République qu’à travers la parole d’un ministre, il s’est engagé à être un artisan de paix en Corse et que cette paix ne peut se concrétiser qu’avec la mise en place demain d’une autonomie telle qu’elle est demandée par cette assemblée et défendue par de nombreux Corses ». Une autonomie, affirme-t-elle, rendue encore plus indispensable par le poids d’incertitudes locales et internationales qui plombent l’avenir : « Une gestion autonome au plus proche des enjeux du territoire me semble être la voie indispensable pour relever tous les défis qui se présentent à nous ».
 
L’ouverture sur la Toscane
Enchainant sur la volonté de bouger, de s’ouvrir, de découvrir de la jeunesse, Nanette Maupertuis annonce le rapport qu’elle présentera dans la foulée sur la coopération entre parlementaires de régions européennes, en particulier entre la Corse et la Toscane. « Ce rapport vise à renouer des liens entre élus corses et toscans, mais aussi de rétablir une relation fondamentale dans le cadre de la création d’un groupe d’amitié parlementaire. Avec cette démarche, nous capitaliserons sur ce que nous faisons depuis plusieurs mois ». L’idée est, dans le cadre du traité du Quirinal, « de montrer que nous sommes capables de collaborer avec une région limitrophe. Nous sommes liés à l'Italie depuis des siècles. C'est un élément indispensable et un signal que nous devons envoyer à la jeunesse d’une ouverture sur l’espace méditerranéen et largement européen ». Elle se félicite du « débat particulièrement brillant sur la question européenne » qui s’est tenu lors de la session de l’Assemblea di a Giuventù, le 13 juillet. Et insiste sur la nécessité d’une telle coopération frontalière avec la région la plus proche de l’île : « En Corse comme ailleurs en Méditerranée, les fortes chaleurs et les incendies nous rappellent aussi combien il est essentiel de renforcer notre coopération avec les régions limitrophes et je sais que les SIS (Service d’incendie et de secours) sont investis sur ce sujet ». Un rapport sera examiné pendant cette session. « C’est par l’analyse, l’anticipation, la prospective et le partage de nos expertises individuelles que l’on peut être un exemple de solidarité et d'action concertée entre régions du pourtour méditerranéen pour protéger notre patrimoine commun et envoyer un signal d’espoir à la jeunesse ». Avant de conclure : « Nos débats de ces deux jours seront donc essentiels pour notre île. Soyons pragmatiques, proactifs et gardons à l'esprit que notre union dans la diversité est notre force, que notre amour de notre terre et de notre jeunesse est notre moteur ».
 
N.M.