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Gilles Simeoni : « C’est une défaite cinglante pour ce camp de l’archaïsme, incarné par les Républicains ! »


Nicole Mari le Mardi 27 Octobre 2026 à 18:12

Lundi dans la nuit, le Sénat a rejeté le projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République, qu’il avait profondément remanié, supprimant la notion de communauté et le pouvoir législatif. Avant le vote final, en plein débat sur les amendements, le sénateur Parigi a annoncé que les Nationalistes quittaient le processus de Beauvau. Explications et réaction de Gilles Simeoni, conseiller exécutif en charge de l’autonomie et maire de Bastia.



Gilles Simeoni, conseiller exécutif en charge de l’autonomie et maire de Bastia. Photo Paule Santoni.
Gilles Simeoni, conseiller exécutif en charge de l’autonomie et maire de Bastia. Photo Paule Santoni.
- Pendant la séquence des votes au Sénat, pourquoi avez-vous décidé de quitter le processus de Beauvau ?
- La séquence d’hier s’est déroulée en deux parties. Une première partie pendant laquelle une majorité archaïque, organisée à titre principal autour des Républicains, a, par voie d’amendements, déconstruit l’intégralité du texte constitutionnel et donc de l’accord politique qui l’a sous-tendu. C’est une démarche que l’on avait vu venir depuis le début des auditions avec la présidente LR de la Commission des lois, puis quand elle a présenté ses amendements et son rapport. C’est une manœuvre des Républicains au Sénat, soutenue et inspirée par leurs relais locaux en Corse qui ont fait preuve de duplicité, voire de parjure. Ils se sont affirmés en faveur du peuple Corse, ils ont signé la communauté, le statut de résident, la coofficialité, et puis finalement, ils sont montés au Sénat pour subrepticement demander à leurs représentants, d’annuler les votes et de déconstruire l’accord politique. Dès que nous avons compris que cette stratégie allait se matérialiser, que nous avons constaté que l’esprit et la lettre de l’accord politique, qui avait présidé au projet d’écritures constitutionnelles, était remis en cause, nous ne pouvions plus continuer à cautionner la démarche. Cela s’est concrétisé ensuite dans un amendement où ils sont venus dire à trois voix que ce n’était pas la loi organique, mais la loi simple qui fixerait le statut de la Corse. L’ensemble des amendements qui ont suivi, y compris le plus significatif porté par Jean Jacques Panunzi, faisait exploser complètement le critère décisif de l’autonomie, c’est-à-dire le pouvoir législatif, pour organiser un simple pouvoir d’adaptation sous tutelle. Tout cela a démontré que l’intention, depuis le départ, était d’empêcher toute évolution vers l’autonomie et tout accord politique.
 
- Les LR n’ont pas été les seuls à voter leurs amendements. Quid des autres groupes ?
- Cette épine dorsale d’une majorité construite autour du groupe Les Républicains s’est renforcée par des confirmateurs venus d’autres groupes. Même si en sens inverse, il faut noter que, dans la plupart des groupes, il y a eu aussi des prises de parole fortes, courageuses avec la volonté de construire un chemin et de trouver une issue. La ministre Gatel a été très loyale. La stratégie des LR a fonctionné jusqu’à faire entériner des amendements qui ont totalement déconstruit le texte, sauf que, chemin faisant, au-delà du discours technique et juridique, ils ont révélé leur véritable intention, c’est-à-dire dynamiter le texte, faire exploser l’accord politique et donc fermer la porte à l’espoir. Une majorité de sénateurs n’ont pas été d’accord pour entériner cette vision et, au final, à la grande surprise des LR qui n’avaient manifestement pas prévu le coup, leur texte, qui a déconstruit tout l’accord, a, lui-même, été rejeté. C’est une défaite cinglante pour ce camp de l’archaïsme, incarné par les Républicains ! Je rappelle quand même qu’ils sont le groupe majoritaire au Sénat, et que depuis 2013, ils n’ont pas été battus dans ces conditions et a fortiori sur un texte de portée constitutionnelle. Cela laisse entier, le problème politique de fond aujourd’hui, mais, pour eux, c’est aussi un désaveu de leur stratégie qui vise en fait à relancer une logique de conflit dont plus personne ne veut. Ils avaient l’intention depuis le début de faire capoter le processus, mais sans en assumer la responsabilité, d’où leurs cris d’orfraie disant : « mais nous, nous sommes pour l’autonomie ! » Sauf que, de facto, ce qu’ils votent est le contraire de l’autonomie.
 
- La ministre a annoncé qu’elle voulait reprendre le dialogue. Allez-vous l’accepter ?
- Nous avons fait la démonstration depuis décembre 2015, et a fortiori depuis mars 2022, que nous avons voulu en permanence enraciner la Corse de façon irréversible dans une logique de paix, de démocratie, et chercher à construire des compromis pour arriver à des points d’équilibre qui ouvrent un chemin d’espoir pour notre pays et notre peuple. Ce que nous avons fait ! Je continue à dire avec force et fierté que nous avons bien fait de le faire. Nous avons fait, y compris jusqu’à hier, cette démonstration que nous sommes des gens de paix, de dialogue et de recherche de solutions politiques. Nous avons fait une deuxième démonstration de respect de la parole donnée, contrairement à certains de nos contradicteurs de la droite corse. Nous avons montré aussi que nous sommes des gens de conviction, et que comme nous l’avons toujours dit : oui à la recherche d’un compromis, mais non à renier ce qui est l’essence de notre combat et de notre idéal ! Dès lors que les manœuvres du groupe Les Républicains, soutenus par un certain nombre de conservateurs et d’archaïques, conduisant à remettre en cause la substance de l’accord politique, et donc de ce pourquoi nous avons recherché un point d’équilibre, c’est normal que nous signifions publiquement, de façon mesurée, mais claire et déterminée, que nous ne pouvions pas rester dans ce processus qui était privé de son contenu et de sa substance. Je rappelle que le périmètre de l’accord politique, au-delà des écritures constitutionnelles, contient des éléments fondamentaux parmi lesquels le statut de résident, validé y compris par le gouvernement, le statut d’officialité de la langue corse, le développement économique et le statut fiscal. Pour les uns et les autres, ne pas se rappeler que c’est dans le périmètre de l’accord, c’est encore une fois manquer aux engagements qui ont été pris. Cela, on ne pouvait pas l’accepter !
 
- Le ministre Darmanin a affirmé au Sénat que ces éléments ne faisaient pas partie de l’accord de Beauvau…
- Il a dit quelque chose qui ne correspond pas à la réalité des accords qui ont été pris et qui sont clairs, écrits et publics ! Qu’à un moment donné, y compris pour des raisons sémantiques, il ait dit, dans certaines prises de parole où il s’agissait pour le gouvernement de rassurer son propre camp, que le processus n’intégrait pas les termes de coofficialité ou de peuple Corse, c’est vrai. Maintenant, la réalité du contenu de l’accord - qui est d’ailleurs rappelé dans la déclaration politique solennelle qui a été signée par les représentants du groupe de droite à l’Assemblée de Corse, - c’est bien un statut de la langue corse permettant l’usage différencié de la langue corse et de la langue française dans les actes publics ou privés de la vie courante. C’est bien un statut de résident dans le domaine immobilier. C’est bien la revendication de la reconnaissance du peuple Corse, dont nous avions accepté, dès lors que le gouvernement avait dit que cela posait constitutionnellement un problème indépassable, que lui soit substituée la notion de communauté. Tout cela est dans le périmètre de l’accord et a été validé.
 
- Comment expliquez-vous que le Sénat, qui est la Chambre des territoires, soit aussi fermé sur l’autonomie avec des déclarations très dures ?
- C’est vrai qu’au-delà des votes, nous avons dû dresser un constat politique douloureux concernant les interventions. Il y a eu, d’un côté, des interventions progressistes, ouvertes, dans lesquelles des sénateurs qui ne sont pas partisans de l’autonomie de la Corse ou du nationalisme corse, ont montré le visage d’une République capable de se réformer, de repenser son rapport à des problématiques comme celle de la Corse, de se reformuler pour faire face aux enjeux du XXIe siècle. Il y a eu aussi dans tous les groupes, il faut le dire, des déclarations extrêmement réactionnaires. Elles tendaient toutes à dire, sur des modalités convergentes, qu’il n’y aurait jamais de place, quelque soit l’expression du suffrage universel en Corse, pour la prise en compte dans la Constitution, et donc dans l’organisation politique, administrative et institutionnelle française, pour reconnaître ce que nous sommes collectivement et pour aller vers un statut d’autonomie. Tout cela participe du refus de l’accord politique qui n’est pas seulement un attachement formel à une écriture constitutionnelle. Il pose un socle juridique sur une vision politique d’ensemble et des champs des possibles à mettre en œuvre dans la loi organique, que ce soit dans le cas du statut de la langue, du développement économique et social, ou encore de la lutte contre la spéculation foncière et immobilière.
 
- Qu’allez-vous faire concrètement ?
- Nous allons rentrer en Corse. Demain, nous réunirons les cadres du mouvement et les élus et soutiens de la majorité territoriale Femu a Corsica pour leur faire un compte rendu et réfléchir ensemble. Nous allons aussi échanger avec l’ensemble de la famille nationaliste qui a soutenu le processus et avec toutes les forces vives. Depuis hier soir, ils sont nombreux, nationalistes, maires, gens de gauche et de droite, qui nous appellent et nous disent : « On a vécu un cauchemar, à la fois dans les discours, les positionnements politiques et dans les votes ultraconservateurs et archaïques qui sont venus les concrétiser ». Les gens, très majoritairement en Corse, n’acceptent pas cette situation. Nous allons consulter largement et réfléchir à ce que nous ferons. Nous ne sommes pas dans une logique de surenchère, mais dans une situation de crise politique profonde, tout simplement parce que l’expression des Corses, claire, réitérée notamment à travers le suffrage universel et dans le travail qui a été mené pendant quatre années, a été méprisée par les votes qui sont intervenus hier au Sénat. Au-delà du désaccord politique profond, il y a aussi un enjeu de respect de la démocratie, du suffrage universel, de notre dignité collective et de ce que nous sommes en tant que peuple. Soit les députés et les sénateurs sont capables de l’entendre et de le prendre en compte dans les semaines à venir, et reste à savoir sous quelle forme, soit nous ferons le constat d’une crise politique majeure.
 
- Le sénateur Panunzi affirme que l’Assemblée nationale devra prendre en compte le texte du Sénat. Pas sûr qu’ils soient prêts à entendre ?
-  Notre accord politique avait été préservé dans ses éléments essentiels à l’Assemblée nationale. Des revendications fondamentales ont été prises en compte. Si demain, la discussion doit avoir pour objet de remettre en cause ces acquis-là, on fera le constat que les positions sont irréconciliables. Le texte du Sénat, avant même qu’il ne retourne à l’Assemblée nationale, est pour nous inacceptable. La situation, provoquée par l’attitude des Républicains soutenus par d’autres forces à titre accessoire, crée un fossé qui n’est pas franchissable. Retourner discuter à la baisse sur l’accord, c’est hors de question !
 
- La crise nationale a-t-elle, selon vous, joué en défaveur de la Corse ?
- Il est clair que le contexte national a, une fois de plus, instrumentalisé la question Corse par rapport à des problématiques qui ne nous concernent pas et qui nous dépassent singulièrement. Chacun aujourd’hui est dans un jeu de rôle, y compris par rapport à l’élection présidentielle. Nous avons l’impression que de toute façon, ce n’est jamais le bon moment pour la Corse ! Hier on a entendu dire : « si c’était une loi générale, on l’aurait accepté. Si vous aviez été dans l’article 74, vous pouviez avoir l’autonomie, mais vous ne pouvez pas être un territoire d’outre-mer. En étant dans l’article 72-5, vous êtes une collectivité, donc vous risquez de faire de la contagion aux autres… ». En fait, il y a toujours un argument pour s’opposer à tout ! Mais quand on a demandé un autre article, ils n’ont pas voulu ! Les forces archaïques créent une situation hautement inflammable qui est une fin de non-recevoir d’un processus profondément démocratique. La légitimité historique, la légitimité du suffrage universel, le sondage qui prouve que plus de 80 % des Corses veulent la coofficialité et le statut de résident, 72 % des Corses attendent que le Sénat vote le statut d’autonomie. De tout cela, ils n’en ont cure et nous disent : vous pouvez demander l’autonomie sous la forme que vous voulez, et avec le soutien populaire et la force du suffrage universel que vous voulez, on n’en parlera jamais ! Dans ce cas, il n’y a plus de perspective politique. On va donc réfléchir et continuer le combat, bien évidemment.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.