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Conférence alimentaire en Corse : une Sécurité sociale de l’alimentation pour lutter contre la précarité ?


Nicole Mari le Lundi 24 Janvier 2022 à 18:31

Invitée principale de la Conférence alimentaire organisée par la Collectivité de Corse, vendredi dernier au Spaziu Charles Rocchi à Biguglia, Dominique Paturel a plaidé pour une démocratie alimentaire et un accès universel à une alimentation durable pour tous. Chercheuse en Sciences sociales au laboratoire Innovation de l’UMR-INRAE de Montpellier, elle travaille sur l’accès à l’alimentation durable pour les familles à petit budget. Elle explique, à Corse Net Infos, qu’il faut une Sécurité sociale de l’alimentation avec des allocations mensuelles sur le modèle des allocations familiales. Ce qui permettrait, en même temps, d’agir sur l’offre alimentaire.



Dominique Paturel, chercheuse en Sciences sociales au laboratoire Innovation de l’UMR-INRAE de Montpellier, invitée principale de la Conférence alimentaire organisée par la Collectivité de Corse au Spaziu Charles Rocchi à Biguglia. Photo CNI.
Dominique Paturel, chercheuse en Sciences sociales au laboratoire Innovation de l’UMR-INRAE de Montpellier, invitée principale de la Conférence alimentaire organisée par la Collectivité de Corse au Spaziu Charles Rocchi à Biguglia. Photo CNI.
- Pourquoi la question de la précarité alimentaire est-elle redevenue cruciale en France ?
- Disons que c’est une question qui vient seulement maintenant sur la scène publique avec autant de force, mais elle est posée depuis belle lurette pour l’ensemble de la population, en particulier pour ceux qui ont des petits budgets. La part de l’alimentation dans les budgets familiaux a beaucoup baissé depuis les années 60. D’autres formes de consommation sont arrivées et ont pris aussi de l’importance. Mais en réalité, plus le budget est petit, plus la part du budget alimentaire est importante. C’est logique ! En même temps, le budget consacré à l’alimentation est la variable d’ajustement pour la plupart des familles. C’est sur lui que l’on va jouer quand on rencontre un certain nombre de difficultés pour régler un loyer ou de multiples choses qui sont nécessaires à la vie quotidienne, des dépenses contraintes qu’on ne peut pas faire autrement que de régler.   
 
- Cela veut-il dire que des personnes, qui travaillent, ne mangent pas à leur faim ?
- Je ne dirais pas les choses comme ça ! Il y a effectivement des gens qui ont des petits salaires et qui se retrouvent dans des situations où ils n’ont pas les moyens de payer l’ensemble des besoins de la vie ordinaire, dont l’alimentation. Bien sûr, c’est une réalité ! En même temps, en face de cela, la proposition en termes de politique sociale, mise en place en France depuis le milieu des années 80, est d’utiliser l’aide alimentaire comme réponse à cette question d’accès à l’alimentation.
 
- Et pour vous, c’est une mauvaise réponse ?
- C’est une réponse politique qui dit en gros : si vous avez un petit budget, il est normal de passer par les fourches caudines de la filière de l’aide alimentaire pour accéder à l’alimentation. En termes de réflexion purement citoyenne et en termes de démocratie, je trouve ça assez incroyable ! Qu’aujourd’hui, on pense par exemple qu’il est normal qu’une partie de la jeunesse française accède à l’alimentation par l’aide alimentaire, je suis assez surprise de voir que cela ne fait pas bouger grand monde ! Alors qu’en termes de démocratie, on pourrait se poser la question de savoir comment on partage la compréhension du système alimentaire et comment on fait des choix politiques pour accéder tous et toutes à une alimentation qui nous convient. Il faut travailler, à la fois, sur cette idée d’accès universel et sur le respect des besoins alimentaires qui sont liés aux groupes sociaux dans lesquels on est, ou qui sont liés aussi à nos âges. Un bébé ou un petit enfant ne mange pas la même chose qu’un adolescent ou une personne adulte.

- Certains proposent que le gouvernement donne un chèque alimentation comme il donne un chèque énergie. Serait-ce une bonne mesure ?
- Là encore une fois, le problème de cette proposition est qu’elle est faite en direction d’une partie de la population. Or, sur la question des besoins vitaux et dans la perspective de transformation écologique, il faudrait que ces mesures ne soient pas pensées seulement sur une petite partie de la population. Il ne faut pas se méprendre sur ce que je suis en train de dire. Je ne dis pas qu’il ne faut pas aider les familles, au contraire ! Mais je pense que si on ne réfléchit pas au fait que, dans la question de la transformation écologique, on a besoin de soutenir l’ensemble de la population, on ne va pas y arriver. Le deuxième élément, qui me paraît important, est qu’il faut absolument sortir de cette vision de politique sociale en direction de ceux que l’on qualifie comme étant en précarité. C’est une façon de penser la vie ensemble qui est quand même assez bizarre !

Lors de la Conférence alimentaire.
Lors de la Conférence alimentaire.
- Que préconisez-vous ?
- Déjà, ce serait bien de faire un inventaire de l’ensemble des dispositifs publics qui existent pour l’alimentation ou pour les activités du système alimentaire, c’est-à-dire la production, la transformation et la distribution. On serait étonné de voir tout ce qui existe déjà et comment on pourrait le mettre au service d’un projet d’alimentation durable, en particulier dans sa relocalisation. Ce serait un travail extrêmement important à faire. La deuxième chose est que, depuis deux ans, un collectif réfléchit à l’échelle nationale et a fait une proposition de Sécurité sociale de l’alimentation. Collectif dans lequel nous sommes aussi, et qui propose de s’appuyer sur le régime général de la Sécurité sociale pour faire une Sécurité sociale en direction de l’alimentation. J’ai présenté cette proposition à la Conférence alimentaire où j’ai montré aussi comment cette sécurité sociale se base, d’une part, sur un accès universel et sur le droit fondamental à l’alimentation durable, d’autre part sur le conventionnement des acteurs, des activités et des produits issus de ces systèmes alimentaires. L’idée est de proposer une allocation mensuelle en direction de l’ensemble de la population sur le modèle des allocations familiales. Cela permettrait de soutenir ce changement et cette transformation et, en même temps, d’être un levier pour l’offre alimentaire.
 
- Une sécurité sociale alimentaire pour tout le monde ? Comment serait-elle financée ?
- Elle serait financée par la cotisation sociale. C’est important ! La cotisation sociale à partir de quoi ? Cela reste à discuter. Ce sera en direction de tous, ce n’est pas juste pour les personnes à petit budget. On peut, par contre, réfléchir à une allocation mensuelle peut-être en fonction des revenus des familles. Tout cela se discute parce qu’on est quand même sur cette vision de l’universalité du besoin de manger tous les jours.
 
- Concrètement, comment pourrait-on accéder à cette sécurité sociale ?
- Le mode de droit d’accès serait le même que pour la Sécurité sociale. Aujourd’hui, quand vous allez chez le médecin, vous avez une carte vitale qui vous permet d’avoir une consultation, des médicaments, etc. Ce sera le même système avec une carte vitale pour aller faire ses courses. En sachant que derrière, il y aura l’enjeu du conventionnement des lieux de distribution. Là, c’est pareil, l’enjeu autour du conventionnement suppose des échelles. À quelle échelle conventionne-t-on ? A l’échelle du territoire où l’on vit, du département ou de la région ? Ce sont des choses qu’il faut discuter. Le projet n’est pas ficelé.
 
- Mais pourquoi donner une allocation à des gens qui n’en ont pas besoin ? Ne craigniez-vous pas qu’elle ne serve à payer autre chose ?
- Je ne sais pas trop ce que cela veut dire ! Premièrement, tout le monde a besoin d’accéder à une alimentation durable. Deuxièmement, de toute façon, les gens, qui n’en ont pas besoin, ne représentent qu’une partie de la population. Surtout, je considère cette allocation, d’abord et avant tout, comme un levier pour peser sur l’offre parce que l’un des problèmes aujourd’hui est l’offre alimentaire. Comment cette offre alimentaire peut-elle évoluer, changer, se transformer en prenant en compte le changement climatique ? On a en face de nous une organisation de l’agro-industrie, des multinationales…, ce n’est ni vous, ni moi, avec nos petits bras, qui allons pouvoir changer cela ! Quels moyens avons-nous pour peser sur la question de l’offre alimentaire ? En particulier, celui de donner du pouvoir d’achat à l’ensemble des habitants pour faire des choix sur ce qu’ils veulent manger.

Photo/ Pixabay
Photo/ Pixabay
- Pourrait-il y avoir une action sur les prix comme c’est déjà le cas pour l’électricité ?
- Dans cette proposition de conventionnement, la question est aussi de permettre à l’ensemble des acteurs du système alimentaire de vivre correctement, de pouvoir vivre de leur travail. Cela fait partie des indicateurs pris en compte pour le conventionnement.
 
- Près de 9 millions de pauvres aujourd’hui en France, c’est colossal ! Peut-on vraiment éradiquer la pauvreté ?
- C’est colossal, mais la question ne se pose pas comme ça ! Il y a de plus en plus de gens qui sont dans des situations de précarité, cela pose bien la question de la façon dont on veut, les uns et les autres, faire société ensemble et comment on veut partager l’accès aux ressources. C’est un problème politique qui dépend aussi de la façon dont les citoyens décident de partager ou de ne pas partager. C’est assez fondamental ! Bien évidemment, à partir de ça, se pose la question de la façon dont on peut soutenir, aider ceux qui, peut-être, ont le moins de revenus. Le présupposé que j’ai, c’est que les gens, qui ont des petits revenus, savent très bien ce dont ils ont besoin. Ils n’ont pas forcément besoin que l’on réfléchisse pour eux ! Ce qu’il faudrait, c’est peut-être les écouter et voir comment on peut y répondre.
 
- Beaucoup de gens ne peuvent plus acheter des fruits et des légumes, alors du bio ! Le changement climatique ne risque-t-il pas d’augmenter la précarité alimentaire ?
- C’est une façon de voir les choses. L’autre façon, c’est de se dire qu’il y a un besoin de relocaliser les filières. Donc, à chaque fois qu’on peut le faire, il faut le faire. Il faut voir aussi comment, par cette proposition de sécurité sociale de l’alimentation, on soutient les agriculteurs, les PME ou PMI qui font de la transformation, et les lieux de distribution pour les aider à respecter un certain nombre de critères afin que le système alimentaire pèse moins sur le changement climatique. C’est comme ça qu’il faut poser la question ! Parce qu’à force de poser des questions de façon binaire, comme on le fait depuis 50 ans, on voit bien où cela nous a amené. On est dans une période où l’on a besoin de repérer ces aspects binaires qui sont des points de tension qu’il faut prendre en compte, mais qu’on ne peut pas résoudre. Il faut arrêter de perdre de l’énergie là-dessus ! Il faut surtout arrêter de discuter comme ça ! Il faut se dire que l’on relocalise ce qu’on peut relocaliser. Se demander : qu’est-ce ça produit à l’échelle locale ? Comment mettre en route des filières d’approvisionnement correctes pour les gens et pour l’environnement, qui respectent le vivant ? A partir de là, qu’on se mette au travail ensemble ! Aujourd’hui, personne n'est en capacité de fournir une réponse globale, donc ça va se faire en marchant. Par contre, la tendance dans des pays comme le nôtre, c’est de penser les choses en silo, de façon très segmentée, alors que cette question de l’alimentation impose une approche systémique, transversale. On ne peut pas réfléchir la question de la qualité des produits alimentaires, si on ne réfléchit pas les conditions de sa production, de sa transformation et de sa distribution. Cela complexifie effectivement la façon de réfléchir, mais c’est aussi comme cela que l’on trouvera les solutions.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.














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