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Antonia Luciani : « Les porteurs du projet de Lucciana commettent une erreur gravissime »


Rédigé par Nicole Mari le Dimanche 11 Novembre 2018 à 21:09 | Modifié le Lundi 12 Novembre 2018 - 16:52


Le projet du Bastiais, Sylvain Fanti, de construire un énorme centre commercial à Lucciana, continue de susciter de nombreuses réactions, polémiques et rejets. Pour Antonia Luciani, géographe, Vice-présidente de la Fondation Coppieters - fondation politique européenne affiliée à l’Alliance Libre Européenne (ALE) - et militante de Femu a Corsica, le développement effréné des grandes surfaces dans l’île pose un problème très grave. Cette spécialiste de la question, qui est déjà montée au créneau lors de l’ouverture de l’Atrium, mène, en ce moment, avec la Fondation Coppieters, une étude européenne sur l’impact des centres commerciaux. Elle confie, à Corse Net Infos, qu’au-delà la critique d’un projet démesuré à l’échelle de l’île, il s’agit de défendre un modèle de société.


Antonia Luciani, géographe, Vice-présidente de la Fondation Coppieters - fondation politique européenne affiliée à l’Alliance Libre Européenne (ALE) - et militante de Femu a Corsica.
Antonia Luciani, géographe, Vice-présidente de la Fondation Coppieters - fondation politique européenne affiliée à l’Alliance Libre Européenne (ALE) - et militante de Femu a Corsica.
- Vous étudiez l’impact de l’urbanisation commerciale sur notre société. Quel est l’impact majeur ?
Je répondrais en reprenant brièvement l’histoire de l’évolution des grandes surfaces et centres commerciaux en Europe et plus particulièrement en France. Ce modèle prend son essor dans les années 60 aux Etats-Unis. Les grandes surfaces sont, d’abord, implantées. On leur ajoute progressivement des galeries commerciales attenantes avec des enseignes complémentaires. Les sociétés de la grande distribution se sont, donc, lancées très vite dans une compétition féroce pour se constituer un patrimoine foncier et immobilier le plus important possible. La valeur d’un hyper ou d’un centre commercial dépend de son emplacement, à savoir à l’extérieur des villes, près des carrefours routiers. On est là dans une logique d’expansion territoriale, une véritable colonisation du territoire avec une destruction des paysages, un impact fort sur l’environnement - bétonisation des terres agricoles et aggravation du risque inondation -, un renforcement de l’utilisation de la voiture, un impact sur les centres villes -destruction des emplois et fermeture des petits commerces - et une forte dégradation sociale -emplois précaires et perte des liens culturels et sociaux.
 
- Pourtant ce modèle date et recule au niveau mondial ?
- Oui ! On assiste depuis quelques années à un tassement du modèle qui s’est traduit, par exemple, par une perte de 300 millions d’euros de chiffre d’affaire pour la grande distribution en 2016. Alors les sociétés commerciales ont imaginé des concepts plus vivants, plus diversifiés pour donner la sensation au consommateur d’être plus vertueux et de valoriser le territoire. Par exemple, des toitures végétalisées, des parcours santé, des équipements dits "publics" ou la mise en avant des producteurs locaux. Tout ça pour essayer de faire passer un centre commercial vieille génération pour un projet social et environnemental venant répondre à un nouveau besoin de la population.
 
Comment expliquez-vous l’accélération de ce modèle en Corse ces dernières années ?
- Alors que le modèle se tasse partout, en Corse, le nombre de surfaces commerciales autorisées est en forte augmentation depuis une dizaine d’années. Cela correspond à environ l’équivalent de la superficie d’une trentaine de stades de foot. Est-ce une façon de rattraper le retard ? Au lieu de tirer les leçons de ce qui se passe dans les autres pays et régions du monde, nous sommes rentrés dans le 21ème siècle avec des projets qui se veulent modernes, mais qui apporteront le même lot de problèmes que sur le continent. Ces projets impactent le modèle de société corse. 
 
- Que vous inspire le projet de Lucciana ?
- Le projet de Lucciana doit alerter les citoyens dans la mesure où il se veut être une nouvelle place de village à taille humaine. Connaissez-vous des places de village de cette taille ? Avons-nous envie et besoin que des promoteurs privés se substituent à la puissance publique en imaginant la ville privée de demain ? Où sont les élus, où sont les aménageurs, les architectes pour réfléchir collectivement à la ville du 21ème siècle si telle était l’ambition ? Comment imaginer qu’un projet d’une telle ampleur n’aura pas d’impact sur toute l’agglomération bastiaise ? Et qu’il ne va pas aller à l’encontre des efforts qui sont faits dans le cadre de l’opération Cœur de ville et du dispositif Prossima de la Collectivité de Corse pour aider les commerces de proximité ? 
 
- C’est-à-dire ?
- La ville de demain doit rester libre et publique. Comment imaginer que nos enfants, dans les années à venir, connaitront des villages de l’intérieur quasi-déserts, des centres villes moribonds et des horizons de supermarchés, de parkings, de centres commerciaux gigantesques… en périphérie desquels ils viendront chercher du sens, trouver un lieu de sociabilité ?
 
- Que faut-il faire alors ?
- Il faut se donner les moyens de réinventer le vivre-ensemble. Alors que la précarité augmente, alors que la langue et la culture s’amenuisent, alors que la société corse aurait besoin de réinventer une forme de vivre ensemble pour consolider un sentiment d’appartenance et une identité réelle et non fantasmée, ne laissons pas place à des entrepreneurs dont le seul est but est la rentabilité et non le bien être de la société corse. Si c’était le cas, ces mêmes porteurs du projet de Lucciana devraient prendre la mesure de l’erreur gravissime qu’ils sont en train de commettre, pas seulement sur leur projet en tant que tel, mais sur le modèle de société qu'ils véhiculent. 
 
Propos recueillis par Nicole MARI.
 




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