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Antoine-Marie Graziani : « Le lien entre le Vatican et la Corse remonte au 8ème siècle »


Nicole Mari le Dimanche 17 Novembre 2024 à 14:57

L’histoire connue entre les papes et la Corse remonte au milieu du 8ème siècle, date à laquelle l’île devient un Etat pontifical. Les liens, notamment politiques, restent très forts jusqu’au rattachement à la France au début de la Révolution française. Ils perdurent ensuite de manière plus intime à travers des liens familiaux et sous-tendent l’évènement extraordinaire que représente la venue du pape François à Aiacciu le 15 décembre. L’historien et professeur des Universités, Antoine-Marie Graziani, explique, à Corse Net Infos, la genèse de la relation entre la Corse et le Vatican.



Antoine-Marie Graziani, historien et professeur des Universités à l'université de Corse, spécialiste de l'histoire de la Corse et de la Méditerranée. Crédit photo Facebook Andria Fazi
Antoine-Marie Graziani, historien et professeur des Universités à l'université de Corse, spécialiste de l'histoire de la Corse et de la Méditerranée. Crédit photo Facebook Andria Fazi
- A quand remontent les premiers liens entre la Corse et le Vatican ?
- On ne sait pas trop ce qui s’est passé pendant la période romaine. Les liens connus entre la Corse et le Vatican remontent, pour une partie d’entre eux, au milieu du 8ème siècle, autour de 754, c’est-à-dire à la donation de Pépin. Le pape Etienne II est en conflit avec les Lombards qui se sont installés au Sud et au Nord de Rome. Il s’enfuit de Rome et rejoint Pépin qu’il sacre Roi des Francs et Patrice des Romains. Il lui donne ces deux titres et en fait une espèce d’empereur avant l’empire. En échange de quoi, Pépin lui reconnaît un certain nombre de biens : l’exarchat de Ravenne, la région du Latium, la Corse et la Sardaigne. Cette donation est reprise 20 ans plus tard par Charlemagne qui bat les Lombards et les dégage complètement de la zone, offrant véritablement la Corse, la Sardaigne, l’exarchat de Ravenne et tous les latium au pape. C’est l’origine des Etats pontificaux et la base de la possession de la Corse par les Etats pontificaux. Il faut savoir que ces dates sont basées sur un texte, la donation de Constantin*, dans la véracité a été remise en cause au 15ème siècle. A la fin du 11ème siècle, le pape fait passer la Corse et la Sardaigne aux mains des Pisans. Ensuite, pour des raisons politiques, il intervient pour rééquilibrer les forces entre Gênes et Pise. Ce qui est à l’origine de la création de l’archevêché de Gênes et du passage d’une partie des évêchés du Nord de la Corse au profit de l’archevêché de Gênes. Le pape garde la possession des îles. C’est la base du pouvoir du pape sur la Corse, selon les documents les plus anciens.
 
- Pourquoi le pape se débarrasse-t-il de la Corse et de la Sardaigne au profit de Pise, puis de Gênes ?
- Il faut bien comprendre les choses. Grégoire VII, qui est un pape très réformateur, ne choisit pas la commune de Pise, mais l’archevêque de Pise pour lui donner la possession de la Corse et de la Sardaigne. Derrière l’archevêque de Pise se profile évidemment la commune de Pise, de la même façon que derrière l’archevêque de Gênes se profile la commune de Gênes. Ce choix a une double valeur, à la fois, politique et religieuse. Le pape intervient sur des zones qui ont été, à un moment donné, islamisée, notamment la Sardaigne où l’intervention assez importante de l’Islam est évidente. Le but est aussi de faire revenir la Sardaigne au culte catholique classique puisqu’elle avait été sous domination des Byzantins et qu’elle avait donc un catholicisme de rite orthodoxe. Pour la Corse on n’en sait rien, on ne sait pas véritablement ce qu’il en est. Les textes montrent très bien cette double valeur. Politiquement, s’appuyer sur les flottes génoises et pisanes pour la croisade, c’est essentiel dans l’esprit du pape. En même temps, essayer de réformer les Eglises de Corse et de Sardaigne pour qu’elles soient plus compétentes en matière de dogme, c’est l’une des très nombreuses réformes de l'Eglise. Il y a cette idée que le clergé n’est pas au niveau de ce qu’il devrait être, il faut donc le réformer. Le fait de donner les deux îles aux archevêques permet au pape d’avoir, à la fois, la dimension politique et la dimension religieuse.
 
- Y-a-t-il des évènements notables entre la Corse et le Vatican pendant cette période ?
- Oui. En 1297, le pape donne la Corse et la Sardaigne au Roi d’Aragon pour des raisons anti-génoises. L’Aragon va faire la conquête de la Sardaigne, mais échouera dans la conquête de la Corse. Gênes prend le dessus en Corse tout en garantissant les droits du pape. C’est une espèce de délégation de pouvoir que le Pape donne à Gênes.
 
- C’est la partie politique. Y-a-t-il des liens économiques ?
- Oui. A partir du XIIIe siècle, débute une installation de Corses à Rome relativement importante. Rome est à l’époque très dépeuplée, elle ne compte pas 100 000 habitants au début du 16ème siècle. D’après Jean Delumeau (historien des mentalités religieuses en Occident*, ndlr), 3 à 5% des personnes alors connues à Rome sont d’origine corse. En même temps que cette installation de Corses, un commerce commence entre le Cap Corse et Rome qui va apporter le vin du Cap Corse sur la table du pape. Pratiquement 90 % du vin que le majordome du pape Paul III Farnese achète en 1543 est un vin du Cap. C’est un vin blanc très connu qui est vendu par des intermédiaires. Les Corses s’installent d’autant plus à Rome qu’il y a besoin de ces intermédiaires. Un autre aspect dont on ne parle pas et qui est pourtant très important pour le Latium, c’est l’installation très importante de Corses pendant toute la deuxième moitié du XVe siècle dans toute la zone romaine qui a besoin de repeuplement. De leurs côtés, les Corses sont soumis dans l’île à des guerres incessantes entre seigneurs. Ce qui explique leur départ en nombre et leur installation dans le Latium.
 
- C’est aussi à ce moment, qu’est créée la Garde papale corse qui joue aussi un rôle important dans les relations entre la Corse et le Vatican…
- Oui, dès la fin du 16ème siècle. Le Vatican demande à l’Etat génois des soldats qui deviennent pratiquement la police du Vatican. Dans la réalité, ce sont beaucoup plus des policiers que des soldats. Plusieurs centaines de Corses s’installent à Rome pour effectuer ce travail. La Garde pontificale a compté jusqu’à 800 individus au moment de l’affaire de 1662 avec le Roi de France Louis XIV suite à l’affrontement entre les gardes corses et les domestiques de l’ambassadeur de France. Cela entraine une crise politique qui oblige le pape à révoquer sa Garde corse. Louis XIV choisit ce qu’on appelle « la diplomatie du premier rang ». Sur le plafond de la Galerie des glaces du château de Versailles, commencée en 1661, la première image illustre le début du règne personnel de Louis XIV après la mort de Mazarin. La deuxième image représentée sur le plafond est celle de l’affaire des Gardes corses en 1662 (Réparation de l’attentat des Corses en 1664, ndlr). C’est une affaire relativement peu importante, mais l’affrontement entre les domestiques – l’étaient-ils vraiment ?  Cela reste à démontrer – de l’ambassadeur de France et des soldats de la garde corse fait plusieurs morts. Louis XIV applique sa diplomatie du premier rang comme il le fait de manière systématique pendant les cinq premières années de son règne personnel. Dès qu’il y a un problème avec une quelconque puissance, il tape du poing sur la table pour montrer qui est le patron. Là, à la suite d’un conflit armé, il oblige le pape Alexandre VII par le Traité de Pise en 1664 à révoquer la Garde corse. Cela étant, les officiers de la Garde corse vont devenir soldats au service de la France. Ils passent donc du service du Pape à celui de la France.
 
- Ensuite, survient un tournant historique quand Gênes cède la Corse à la France. Pourquoi a-t-elle vendu la Corse ?
- Gênes n’a jamais vendu la Corse à la France. Jamais ! C’est Voltaire qui a dit cela, mais c’est du n’importe quoi ! Tout comme la croyance que la Corse aurait été vendue pour un franc symbolique, c’est idiot ! En 1768, la Corse a été mise en gage parce que l’Etat génois devait de l’argent au Roi de France, lequel devait de l’argent aux Génois. On confond toujours l’Etat génois et les Génois, ce sont deux choses complètement différentes. Le Roi de France et les Grands du Royaume devaient beaucoup d’argent aux Génois. En même temps, l’Etat génois, qui était très faible, devait de l’argent aux Français qui étaient intervenus militairement à quatre reprises au cours du 18ème siècle pour les aider. Le Roi de France a fait jouer cette créance qu’il avait sur Gênes pour récupérer la Corse.
 
- Le fait pour la Corse de passer sous domination française change-t-il radicalement ses liens avec le Vatican ?
- C’est la bonne question. Dans la réalité, non. Les gens me parlent du fameux décret du 30 novembre 1789 où la Corse devient partie intégrante de l’Empire français. C’est un document rédigé par l’Assemblée nationale constituante. On oublie trop souvent qu’à cette époque-là, la France est une monarchie constitutionnelle et qu’en fait, le décret en question n’a aucune valeur tant qu’il n’est pas signé par le Roi. Louis XVI ne signera le décret qu’en mars 1790. Ce n’est qu’à partir de là que le changement s’effectue puisque la Corse sort du giron pontifical sans que l’on ait demandé son avis au pape. Or, le Pape, dans les années 1760- 1763, montre notamment auprès de Pascal Paoli qu’il est toujours intéressé par la Corse. Il envoie à Paoli un visiteur apostolique qui joue essentiellement un rôle religieux, mais aussi un rôle politique. Ce visiteur apostolique est chargé par le Cardinal secrétaire d’Etat Torregiani de voir si Paoli peut accepter un retour dans le patrimoine de Saint-Pierre. Cette solution-là n’aurait été possible que si les Génois l’avaient acceptée, or, en 1764, les Génois choisissent l’alliance avec les Français. Cela arrête le film du retour possible dans la terre vaticane. Le Pape se pose alors la question de savoir s’il faut ou non conserver Pascal Paoli. En fait, il n’y tient pas. Du côté de la papauté, on craint le charisme du personnage.
 
- A partir de là, la Corse devient-elle pour le pape un évêché français comme un autre ou subsistent-ils des liens particuliers, privilégiés ?
- Le Pape prend en compte la réalité des nouveaux rapports. Ensuite, il y a tous les épisodes que l’on connait jusqu’en 1814 avec la possibilité pour la Corse de redevenir anglaise au moment de la fin de l’Empire. En réalité, il n’y a plus de liens politiques entre la Corse et le Vatican. Mais il y a quantité de liens personnels de Corses avec le Vatican. Il y en a vraiment beaucoup. De nombreux Corses jouent la carte Vatican, le marquis d’Ornano par exemple. Le Vatican a des représentants en Corse : Lota, Portafax qui joue un rôle de consul. Au moins dans la première moitié du 19ème siècle, sinon dans la deuxième, il y a toute une tradition dans les familles corses de liens familiaux ou personnels avec la papauté. Après, la réalité du terrain, c’est que la Corse est devenue une terre française. À partir de ce moment-là, on change de situation. On voit cependant la persistance du lien fort avec la venue en Corse en 1952 de Mgr Roncalli, le futur Jean XXIII. Il vient en tant que nonce apostolique pour une mission religieuse classique. Cette venue est particulière parce qu’il occupe un poste important au Vatican et qu’ensuite il devient Pape. Il y a eu d’autres visites de personnages importants de l’Eglise catholique dans l’île. Le passé fait que ces visites ont un poids particulier.
 
- La venue du pape dans une petite île comme la Corse est extraordinaire. L’expliquez-vous aussi par ce passé commun ?
- Oui, cela s’explique par le passé qui a un sens. Après, il y a un élément particulier, c’est le fait que le pape François ait choisi Monseigneur Bustillo comme cardinal. Il y a un lien personnel entre les deux hommes qui apparaît dans l’ouvrage cosigné par Mgr Bustillo et dont le pape François a écrit la préface. S’y ajoute la cérémonie à Rome ou Mgr Bustillo devient cardinal avec la bronca importante des Corses qui étaient venus nombreux, près d’un millier de Corses à Saint-Pierre. Le fait aussi que Mgr Bustillo ait pu dire au Pape François qu’il avait un peuple derrière lui. Cela parle évidemment au pape.
 
Propos recueillis par Nicole MARI.
 
  • La donation de Constantin est un texte par lequel l’Empereur Constantin donnait au Pape Sylvestre et donc à tous les papes la primauté sur toutes les églises, sur l’Italie et sur tout l’Occident. Ce document, forgé dans l’entourage du pape, est jugé faux au 15ème siècle.
  • Réparation de l’attentat des Corses en 1664 – Galerie des glaces du château de Versailles. La peinture montre l’allégorie de la France qui tient le dessin de la pyramide que le pape Alexandre VII fit élever à la demande de Louis XIV en réparation de l’attentat commis à Rome par ses gardes corses contre la suite du duc de Créqui, ambassadeur de France. En face, le neveu du pape, le cardinal Chigi, présente des excuses au roi de France lors d’une audience solennelle qui a lieu au château de Fontainebleau le 28 juillet 1664.