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"L’or est un poison" : Du polar à la tragédie antique


Rédigé par le Dimanche 29 Septembre 2013 à 23:19 | Modifié le Dimanche 29 Septembre 2013 - 23:24


« La Nera » d’Albiana s’approche de ses dix ans et compte plus de trente titres. Cette collection dédiée au polar vient de faire peau neuve, avec un format plus grand et des couvertures assagies. Mais alors, qu’est en train de devenir la Nera ? Réponse avec L’Or est un poison, le quatrième ouvrage versé par Jean-Louis Tourné à la collection, et le premier des siens à sortir sous la nouvelle livrée.


"L’or est un poison" :  Du polar à la tragédie antique

Un genre parfaitement maîtrisé

Jean-Louis Tourné n’est plus un débutant, mais un véritable récidiviste. En 2008, avec Les Saints et les morts, il faisait son entrée au catalogue d’Albiana, en déposant dans la « Nera » un polar noir et corse construit autour d’un crime insulaire perpétré sur fond d’antagonismes fonciers pimentés d’indivisions séculaires. En 2009, Noire Formose propulse un enquêteur Corse dans les antres du dragon asiatique. En 2010, Jeux de vilains projette dans la campagne aquitaine, avatar de la France profonde, un polar rural aussi sanglant qu’amusant. En 2013, L’Or est un poison déploie dans la ville quasiment mythique de Corinthe une enquête policière qui ne manquera pas de surprendre le polar addict qui s’y aventure d’instinct, tout autant que d’abasourdir l’amoureux des belles lettres qui s’y égarerait par mégarde. En effet, les notations poétiques ont toujours émaillé les polars de Jean-Louis Tourné. Mais, avec son dernier livre, elles se déploient comme un texte dans le texte, opérant la transmutation progressive de l’intrigue policière en véritable tragédie antique.


Un dépaysement bien conduit

L’histoire est à Corinthe. Mais les marqueurs temporels sont si ténus qu’il est impossible de se fixer sur une époque précise, pas plus que de se situer dans la ville actuelle plutôt dans la cité antique, voire dans son acropole. Dans cet univers grec incertain, le narrateur et le personnage principal se confondent. C’est le chef anonyme d’une petite unité de police. Mais, puisque ses acolytes ont un nom fleurant la référence antique – Ploutarchos et Démosthène –, appelons-le Prologos. C’est un personnage de transition, celui qui monte sur la scène du théâtre antique pour montrer au public les héros noyés dans la tragédie. « Oyez et voyez ! » Entendez au milieu des répliques la voix qui émeut. Voyez, sous les ors, comme « les riches » vous ressemblent. Nous ne sommes pas dans un polar standard où le flic est assigné à désigner et punir au nom des dieux ou des rois, pas plus qu’à confondre et châtier au nom du peuple ou de la raison. Nous sommes dans un polar fondamental où le responsable de l’ordre social – flic ou pharmakos – pénètre dans la blessure, qui est toujours plus étendue et plus profonde que ce que délimitent les rubans jaunes enserrant d’ordinaire la scène du crime.


Une enquête au cœur de l’humain

L’enquêteur n’y déplace pas une valise d’instruments de police scientifique, son attirail de pipettes à prélever les indices et son protocole à faire parler les molécules. Il ouvre les yeux, croise les regards et capte les postures. Il s’efface aussi pour laisser entendre la plainte. La vraie. Pas la plainte légale du plaignant. L’élégie. La détresse. Celle qui interrompt le cours du livre comme le chœur antique interrompait autrefois le déroulement de la tragédie pour faire entendre, sur le mode majeur de la poésie, ce qui dépasse le jeu des acteurs, surpasse les répliques des personnages, surnage au dessus de l’intrigue et peu à peu submerge l’entendement du spectateur. Nous ne sommes pas dans un polar standard où la raison triomphe, mais où elle titube, vacille et chancelle. Jusqu’où ? Nous n’en dirons rien de précis. « Lisez ! » Disons, jusqu’à la catharsis, ce qui est la moindre des choses pour un polar d’un tel souffle.


Une dimension hypertextuelle

Par contre, ce n’est pas déflorer l’intrigue que de souligner à nouveau la distribution des noms : elle participe largement au glissement du fait divers à la tragédie antique. Ploutarchos, litt. archi-riche, est le pauvre d’entre les pauvres : le lien entre la cité et son dépôt d’ordures : cloporte et colporteur. Démosthène, le petit adjoint, porte le nom du fameux orateur – par ailleurs surnommé le bègue –, celui que Plutarque (Ploutarchos) rapproche de Cicéron dans ses Vies parallèles des hommes illustres. Le général se dénomme Stratigis : le stratège, le bien nommé, donc. Il se prénomme Jason, un clin d’œil à la Toison d’or et au titre de l’ouvrage lui-même. Son épouse n’a pas de nom : la Stratigis. Parfois, La Princesse, ce qu’elle était avant de devenir épouse. Glaucé, fille de Créon Makropoulos, porte très exactement le prénom de la fille du Créon antique, roi de Corinthe. Quant à la vieille pie qui jase, entre ragot et oracle, elle s’appelle Elefthéria, ce qui se traduit par liberté, si on se contente de répéter les mots inscrits dans la devise de nos républiques. Il vaudrait mieux entendre « insoumise » et imaginer qu’elle en a tant vu qu’elle s’en laisse peu conter, s’affranchissant ainsi de toute convention. Privilège de l’âge.


Oublier les références

Qu’on se rassure, aucun de ces noms n’est utile à l’intrigue : il suffit qu’ils désignent et distinguent les protagonistes. Leur interprétation n’est qu’un amusement gratuit, bien au delà du plaisir immédiat d’être entrainé dans un récit dosant de manière admirable le caractère toujours prosaïque d’une enquête de police menée par un fonctionnaire très ordinaire, ses surprises et étonnements à pénétrer le monde des « riches » avec lequel il n’avait jamais eu affaire, tandis qu’en parallèle se développe cet autre texte qui bourdonne d’abord dans sa tête, puis lui échappe et délivre de manière de plus en plus précise et concentrée l’essence même du drame, dont, finalement, le crime n’est qu’un accident, les personnages la substance et le policier un jouet. Mais n’est-ce pas l’auteur lui même qui se détache des conventions du genre et se propulse bien au-delà, faisant progressivement naître sous nos yeux médusés ce qu’il pourrait advenir de son écriture même, et de son œuvre, si venaient à s’épanouir les attentes des lecteurs ? En romain, le polar. En italique, la rhapsodie. Lisez et tranchez !


Apprécier c’est parier

Il n’appartient finalement qu’à nous, communauté informelle des lecteurs, soit de ramener Jean-Louis Tourné à ses origines : un polar bien ficelé remarquablement servi par un style mûr et pur. Ou bien d’en attendre désormais, après ces quatre brillants romans sous trame policière, un opus de grande envergure. Parions que cette trame n’était qu’un échafaudage, utile pour soutenir les premiers pas dans l’écriture, comme pour guider les lecteurs vers un nouvel auteur à travers un genre connu, éprouvé et apprécié. Les premiers ouvrages furent des réussites. Que L’Or est un poison soit un succès. Alors nous pourrons espérer être à nouveau éblouis, mais cette fois avec le plaisir d’avoir contribué à notre éblouissement, simplement pour l’avoir inscrit dans nos désirs. Nul doute que la « Nera » est prête à répondre à ces nouvelles attentes. Ne les a-t-elle pas déjà devancées ?

 

Xavier Casanova, septembre 2013.

 

Jean-Louis Tourné, L’Or est un poison. 
Ajaccio : Albiana, 2013. Coll. « La Nera ». 
Broché, format 14x22, 152 pages. 
15,00
€ 
ISBN : 978-2-8241-0322-8




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