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Dans l'intimité de l'Empereur


Jacques RENUCCI le Mercredi 5 Septembre 2018 à 15:45

Passée presque inaperçue au moment de sa parution, une anthologie recense les témoignages de diverses personnalités qui ont rencontré Napoléon



Dans l'intimité de l'Empereur

Napoléon par ceux qui l'ont connu... On relira avec intérêt cette anthologie réalisée par Arthur Chevallier et parue il y a quelques années, qui compile les mémoires de ceux qui ont croisé l'Empereur à divers moments de sa vie, de l'enfance à Sainte-Hélène.

Louis-Antoine Fauvelet de Bourrienne a été le secrétaire particulier de Napoléon. Une relation qui s'est nouée dans l'enfance. Ils ont été condisciples à l'école militaire de Brienne de 9 à 15 ans, âge où Bonaparte rejoint l'école militaire de Paris. Bourrienne : « J'étais un des élèves qui savaient le mieux s'accommoder à son caractère sombre et sévère. » « Son recueillement, ses réflexions sur la conquête de son pays, et les impressions qu'il avait reçues dans son premier âge des maux qu'avaient soufferts la Corse et sa famille, lui faisaient rechercher la solitude et rendaient son abord, mais en apparence seulement, fort désagréable. »

 

« Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai »

 

Le jeune Bonaparte, à son entrée au collège, ne parle que « l'idiome corse ». Une curiosité pour les autres. « Sous ce rapport, il suscitait déjà le plus vif intérêt », écrit Bourrienne. Mais en général, ses camarades ne l'aiment pas. Et il le leur rend bien, leur préférant la fréquentation des historiens de l 'Antiquité, qu'il dévore à la bibliothèque dès qu'il en a l'occasion. Car, selon Bourrienne, l'éducation donnée par les moines, ces « ignorants en froc », est plus qu'insuffisante. Dommage, des professeurs d'un autre niveau auraient deviné les qualités de Napoléon et l'auraient orienté vers la physique ou l'astronomie. « Je suis convaincu que Bonaparte aurait porté dans ces sciences toute l'investigation, tout le génie qu'on a connu dans une carrière, beaucoup plus brillante il est vrai, mais beaucoup moins utile à l'humanité », souligna Bourrienne, qui se souvient surtout du jeune Corse un peu sauvage qui se sent humilié part l'histoire et qui lui déclare : « Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai ».

Avant d'être une mémorialiste célèbre, Victorine de Chastenay a été une jeune fille de la bonne société, de celles à qui l'on présente de jeunes officiers prometteurs... Son voisin, M. de Marmont, ne tarit pas d'éloges sur un général d'artillerie de 26 ans, Bonaparte, auprès de qui il exerce les fonctions d'aide de camp. « Tout ce qu'il savait, il prétendait le lui devoir ; toutes ses idées, il les lui rapportait », écrit-elle. Le général d'artillerie, « maigre et pâle » est un républicain, un « bleu » et le souvenir de la Terreur est encore vivace dans l'aristocratie. La mère de M. de Marmont ne sait que faire de cet hôte encombrant, « dont la parfaite et constante taciturnité la désolait. ». On l'évacue chez les Chastenay, qui le reçoivent avec distance. « L'esprit réactionnaire du temps permettait presque de manifester l'éloignement qu'on avait pour ces officiers bleus, comme on disait, et si nous n'avions pas été au dessus de tous les entraînements des petites villes, nous n'aurions pas reçu le petit général, que ceux qui l'avaient aperçu n'hésitaient pas d'ailleurs à traiter d'imbécile », écrit Victorine. Elle joue du piano pour lui, il apprécie modérément ; pour lui complaire, elle chante une chanson en italien, il critique son accent. Au repas, il ne s'exprime que par monosyllabes. Elle se trouve en tête à tête avec lui et l'entreprend sur la Corse. L'entretien dure quatre heures. Une révélation qui ouvre sur des jours tranquillement heureux. Durant le séjour, on compose des bouquets, on danse, on joue. « Par suite d'un gage touché, je vis à genoux devant moi celui qui vit bientôt l'Europe aux siens ».

 

« Vingt batailles gagnées vont bien à la jeunesse »

 

Mais l'époque est troublée. Bonaparte doit partir précipitamment. Pas le temps de procéder à des adieux. « Il me serait difficile de dire combien je restai surprise et affligée... L'épisode que je viens de raconter n'eut jamais été nul pour moi ; la supériorité de l'homme que je venais de voir avait ébranlé mon esprit. Mais les événements subséquents lui ont donné sans doute une tout autre importance et m'ont presque inspiré de la fierté. » La reine Hortense, fille de Joséphine de Beauharnais, rencontre Bonaparte pour la première fois à un dîner. Le général a 27 ans, et elle remarque sa figure « belle, fort expressive, mais d'un pâleur remarquable. » Un an plus tard, autre témoignage, celui de Talleyrand. « Au premier abord, il me parut avoir une figure charmante, vingt batailles gagnées vont si bien à la jeunesse, à un beau regard, à de la pâleur et à une sorte d'épuisement. » A cette époque, Bonaparte prépare l'expédition d’Égypte. On l'y retrouve dans les mémoires de Roustam, son Mamelouk. Le général en chef en demande deux au sheik El Bvekri, pour assurer son service. Roustam (ou Roustan), d'origine géorgienne, n'est pas choisi. Mais l'un des deux désignés tremble et pleure devant Napoléon ; celui-ci l'épouvante. C'est donc Roustam qui le supplée. Et qui, durant quinze années, caracolera en costume oriental de parade en tête des cortèges officiels. Tout part de cette première rencontre. « Il me demande si je sais monter à cheval, je lui dis oui; il me demande aussi si je sais donner de coups de sabre. Je lui dis 'Oui, j'ai même sabré plusieurs fois les Arabes'... Après sa rentrée dans sa chambre, il m'apporte un sabre damassé, sur la poignée six gros diamants, et une paire de pistolets garnie en or. Il me dit : 'Tiens, voilà pour toi! Je te le donne, et j'aurai soin de toi' ».

 

« On ne pouvait pas en vouloir longtemps à cet homme »

 

Avec le baron de Méneval, on rencontre Napoléon à trente ans. Le baron postule pour un poste de premier secrétaire. Il est inquiet, mais vite rassuré :  « Le Premier Consul me parla avec une bienveillance et une simplicité qui me mirent fort à l'aise, et me firent juger combien cet homme, qui portait sur le front et dans les yeux un cachet de supériorité si imposant, était doux et facile dans la vie privée. » Et il a droit, comme signe d'engagement – Roustan avait subi le même traitement – à un pincement d'oreille de connivence. Pour choisir son personnel, le Premier Consul ne tergiverse pas. Pour prendre des maîtresses non plus. Il remarque Mlle George, il la convoque – et elle sait pourquoi; « Mon cœur battait à me briser la poitrine », écrit-elle. L'échange commence. « Il était bien tendre, bien délicat ; il ne blessait pas ma pudeur par trop d'empressement, il était heureux de trouver une résistance timide. Mon Dieu ! Je ne dis pas qu'il était amoureux, mais bien certainement je lui plaisais. » La comédienne porte un beau voile, du cachemire ; elle avoue qu'elle est entretenue par un « prince Sapieha ». Bonaparte déchire le voile, jette le cachemire à terre, arrache chaîne et bagues, les piétine. « Vous ne devez rien avoir que de moi! », s'exclame-t-il. Mlle George est secouée. Mais elle constate : « On ne pouvait pas en vouloir longtemps à cet homme ; il y avait tant de douceur dans sa voix, tant de grâce, qu'on était forcé de se dire : au fait, il a bien fait. »

Son premier valet de chambre, Constant, après avoir servi auprès d'Eugène de Beauharnais, entre chez Bonaparte à son retour d’Égypte. Il en dresse un portrait minutieux : « Son front était très élevé et découvert, il avait peu de cheveux, surtout sur les tempes; mais ils étaient très fins et très doux. Il les avait châtains, et les yeux d'un beau bleu, qui peignaient d'une manière incroyable les diverses émotions dont il était agité, tantôt extrêmement doux et caressants, tantôt sévères et même durs. Sa bouche était très belle, les lèvres égales et un peu serrées, particulièrement dans la mauvaise humeur. » Un bel homme sans doute, mais « sa maigreur extrême empêchait qu'on ne distinguât cette beauté des traits. »

Dans ses Souvenirs de l’Île d'Elbe, André Pons de l'Hérault accueille Napoléon, « l'homme extraordinaire que j'avais tant de fois blâmé même en l'admirant. » Il débarque d'une frégate anglaise. Un canot le conduit à Portoferraio. La frégate salue par 21 coups de canon; les marins anglais poussent des hourras, les cloches de la ville sonnent. Pons de l'Hérault est mélancolique : « Ce retentissement m'affligeait. Il semblait me dire que les destinées étaient accomplies, que l'Empereur Napoléon était entièrement perdu pour la France. Mon cœur était serré. Je ne voyais plus l'homme du pouvoir absolu. C'est le héros qui m'apparaissait dans toute sa nationalité, car l'empereur était vraiment national.»

 

Un redoutable « charme fascinateur »

 

Trois ans plus tard, et une autre île, Sainte-Hélène. Et le gouverneur Hudson Lowe pour un premier contact qui ne se passe pas très bien :  « Napoléon me reçut avec une politesse triste, sèche et froide. Il était un peu pâle; mais quoiqu'il m'eût fait dire la veille qu'il était indisposé, sa santé ne me parut pas encore avoir souffert une sensible altération. Il était vêtu d'un habit vert foncé, d'une culotte de drap blanc de bas de soie blancs et portait le grand cordon de la Légion d'Honneur. Quand il m'aperçut, son sourcil se fronça, et ses yeux se fixèrent opiniâtrement sur moi, sans qu'il les en détachât, pendant deux ou trois minutes. Je soutins, sans être déconcerté, cet examen préalable ». Les deux hommes ne s'aiment pas d'emblée. Hudson Lowe apprend que Napoléon a dit de lui: « Cet homme-là a le crime empreint sur la figure. » S'il déteste le gouverneur de l'île, l'Empereur adore une jeune Anglaise, Betsy Balcombe, chez qui il habite provisoirement à son arrivée. « J'ai encore présente à ma mémoire, dit-elle, avec une netteté extraordinaire, l'impression mêlée de terreur et d'admiration que je ressentis en contemplant pour la première fois cet homme que l'on m'avait appris à craindre. » Elle l'étudie : « Il était d'une pâleur de mort. Cependant ses traits, malgré leur froideur, leur impassibilité et quelque chose de dur, ma parurent d'une grande beauté. Dès qu'il eut pris la parole, son sourire enchanteur et la douceur de ses manières firent s'évanouir jusqu'au moindre vestige de la crainte que j'avais jusqu'alors éprouvée. » Et Betsy Balcombe d'évoquer un redoutable « charme fascinateur ».

Ce « Napoléon raconté par ceux qui l'ont connu » ne se résume pas aux « premières fois » des uns et des autres. Il y a aussi le Napoléon à la lumière d'une approche physique et morale, le Napoléon intime, le Napoléon amateur d'art, le Napoléon politicien et guerrier... Ceux qui l'ont rencontré, et ont transcrit cette expérience, nous le font mieux connaître, dans la diversité de leurs perceptions et de leurs opinions.

 

« Napoléon raconté par ceux qui l'ont connu » - Anthologie choisie et présentée par Arthur Chevallier - Les cahiers rouges (Grasset), 350 p., 10,80 €.